Écho de presse

Un drame au milieu de nulle part : les oubliés de l'île Saint-Paul

le 16/11/2021 par Michèle Pedinielli
le 08/03/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 16/11/2021
Chasseurs de phoque sur les rives de la minuscule île volcanique de Saint-Paul, L’Ouest-Eclair, 1931 – source : RetroNews-BnF
Chasseurs de phoque sur les rives de la minuscule île volcanique de Saint-Paul, L’Ouest-Eclair, 1931 – source : RetroNews-BnF

C'est une tragédie survenue sur un minuscule morceau de France perdu dans l'Océan indien. Sur un rocher désertique, sept employés d'une société de pêche semblent avoir été « oubliés » par leur employeur.

Ils étaient sept : Julien Le Huludut, Pierre Quillivic, Louis Herledan, Manuel Puloc'h, François Ramamonzi et Victor et Louise Le Brunou. Louise était enceinte. Ils étaient employés de la société havraise La Langouste française.

En 1929, comme chaque année en octobre, débute la saison de la pêche à la langouste dont la société des frères Bossière est un poids lourd en France. Les hommes d'affaire ont d'ailleurs établi un atelier de mise en conserve sur l'île Saint-Paul qui occupe habituellement cent trente pêcheurs et employés sur cet îlot volcanique au nord-est des îles Kerguelen.

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Mais le 3 janvier 1930, le feu se déclare dans les stocks de vivres, ne laissant pas suffisamment de provisions pour l'ensemble de la colonie sur place. La décision est prise de rapatrier le personnel de la compagnie en laissant sur l'île sept gardiens que l'on viendra régulièrement  approvisionner. Le ravitaillement arrivera rapidement, assure Alfred Caillé, l'administrateur de la société.

Louis Herledan, l'un des sept gardiens, en témoigne dans Paris-Soir :

« Avant que l'Austral ne quittât le havre de l'île, j'interrogeai le capitaine.

– On ne nous laissera pas tomber ?

– Sois tranquille, me répondit-il. On viendra vous ravitailler vers mai ou juin. » 

Sur l'îlot, la vie s'organise. Ces hommes et cette femme ont l'habitude des conditions de vie difficiles ; six Bretons et un Malgache, rompus à la rudesse de la vie de pêcheurs et d'employés de conserverie. Mais ici ils sont livrés à eux-mêmes, vivant dans le dénuement le plus absolu.

« Quelle fut la vie de ces sept personnes pendant ce laps de temps, sur ce rocher perdu, volcanique, comme un grain de sable au milieu de l'immense Océan indien, sans moyen de communication avec le reste du monde sans spécialistes pour manœuvrer l'appareil à distiller l'eau, sans médecin, ni même quelque personne plus ou moins compétente en matière de médecine, avec un ravitaillement consistant principalement en viande de conserve ? » 

Il n'y a à manger que des rations de bœuf en gelée et une sorte de pain ayant échappé au sinistre. Fin mars, Louise accouche d'une petite fille, prénommée Paule en hommage à l'île. Mais le bébé décède quelques semaines plus tard, au mois de mai. Les adultes, eux, commencent à ressentir des troubles, des douleurs et une fièvre qui se révèlent être les effets du scorbut : cela fait plusieurs semaines qu'ils se partagent du bœuf, sans le moindre fruit ni légume car rien ne pousse sur l'île.

Le premier à mourir est Manuel Puloc'h, le 30 juillet.

« C'est le 16 juillet que Pulloch [sic] tomba malade, atteint du scorbut, dû à l'abus de consommation de viande. Nous venions de célébrer assez tristement la Fête nationale du 14 Juillet, en améliorant notre ordinaire d'un peu de boudin confectionné à grand-peine.

Pulloch s'alita. Il enfla démesurément et en volume son corps passa du simple au double. Il devint méconnaissable et se mit à peser un poids énorme. Il mourut dans des souffrances atroces. »

Puis, ce sera Victor Le Brunou et François Ramamonzi. Les hommes sont si faibles que Louise doit porter avec eux le cercueil de son mari.

Au mois d'octobre, l'un d'entre eux embarque seul sur un canot, poussant la barque sur une mer déchaînée.

« Un jour, le 27 octobre 1930, Pierre Quillivic s'attarda à sa toilette. Il se revêtit lentement de ses plus beaux habits, du gilet brodé de Bretagne et du chapeau à boucle, et ainsi vêtu comme pour une fête, malgré la mer furieuse, il s'embarqua sur un frêle canot, la seule embarcation de l'île.

Où comptait-il aller ? Pêcher ? Il n'y fallait pas songer. Gagner une terre moins maudite ? Peut-être.

La hantise de vivre habitait son cerveau, et c'est ainsi que disparut dans les flots Pierre Quillivic, endimanché, avec aux lèvres un pâle sourire, reflet d'un mirage irréalisé. »

Pierre Quillivic ne revint jamais. L'hiver austral balaie la petite île de ses tempêtes. Incapables de pêcher ou de chasser les lapins qui vivent sur l'île, les trois « oubliés » survivent grâce à des œufs de pingouin.

Le 6 décembre 1930, neuf mois après avoir laissé les « gardiens » sur l'île, un navire – le Saint-Paul – accoste enfin. L'un des marins témoigne dans L’Ouest-Eclair.

« Lorsque le Saint-Paul est arrivé le matin du 6 février [en réalité le 6 décembre] dit-il, à l'île Saint-Paul, nous avons eu beau faire manœuvrer notre sirène, personne n'a donné signe de vie. Nous avons cru l'île entièrement abandonnée.

Enfin, le Huludut s'est présenté, nous avons alors appris le malheur. Les trois survivants étaient encore bien faibles Ils nous racontèrent leurs épreuves. »

Les survivants relatent alors leur calvaire pendant ces longs mois où la seule nourriture disponible les tue petit à petit : la mort de la petite Paule puis celle de trois pêcheurs, la disparition de Quivillic au milieu des flots. Les colonnes de la presse reprennent les récits morbides.

« Un des survivants déclara:

"Si les trois premiers n'étaient pas morts, nous laissant ainsi leur part, nous aurions déjà subi le même sort qu'eux. Nous n'en avions plus que pour quelques jours." »

En juillet 1931, les survivants et les familles des victimes déposent plainte contre la société qui les employait. En 1935, un premier jugement condamne ainsi La Langouste française à leur payer un dédommagement – ce à quoi la compagnie fait appel.

En 1937, l'affaire est rejugée. Alcide Delmont, ancien sous-secrétaire d'Etat aux Colonies et avocat de la société havraise, rejette à nouveau toute responsabilité :

« Les pécheurs qui ont souffert n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes; ils sont les principaux artisans de leur malheur et la société n'a aucune part de responsabilité.

"II y avait, a-t-il dit, assez de vivres qui ont été retrouvées lorsque, le 6 décembre 1930, le navire Saint-Paul revint à l'îlot. Ils avaient des lapins, du poisson frais, de la langouste fraîche, du homard frais.

Alors, quelles sont les causes des décès ? C'est un mal, répond M. Alcide Delmont à cette question, que la science ne connaît encore pas exactement ce n'est ni le béribéri, ni le scorbut ; on peut l'appeler faute de mieux, le mal des conserves !" »

Le 8 avril, le tribunal rend son verdict : la Cour rend responsable la société de la catastrophe survenue sur l'île et la condamne à indemniser ses employés.

« Elle attribue 50 000 francs d'indemnité au lieu de 25 000 à la veuve Puloc’h et 25 000 francs à chacun de ses enfants. 50 000 francs au lieu de 30 000 à la veuve Le Brunou et 10 000 francs aux pêcheurs Herledan et Huludut.

La Langouste Française est condamnée à tous les dépens. »

Mais l'affaire a duré six ans, aux termes desquels la Société de la langouste est déclarée en faillite. Les victimes du drame d' l'île Saint-Paul ne recevront aucune indemnisation.

Pour en savoir plus :

D Floch, Les Oubliés de l'île Saint-Paul : des Crozet et des Kerguelen, Editions maritimes et d’outre-mer, 2000

A van Cleef, The Lost Island, Macmillan, 2004

Association des Oubliés de l'île Saint-Paul

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