Écho de presse

« Chez les morts-vivants d’Hiroshima » : le bombardement par ceux qui ont survécu

le 06/02/2022 par Pierre Ancery
le 31/01/2022 par Pierre Ancery - modifié le 06/02/2022
"Chez les morts-vivants d'Hiroshima", reportage de John Hersey, France-Soir, 14 septembre 1946 - source RetroNews BnF

Dans un article au retentissement immense, le New Yorker relate à l’été 1946 l’enfer vécu par six rescapés du bombardement atomique d’Hiroshima. Un récit-fleuve bouleversant traduit en septembre de la même année par France-Soir.

« Chez les morts-vivants d’Hiroshima» : difficile de faire titre plus explicite pour le reportage dont France-Soir commence la publication le 10 septembre 1946. C’est-à-dire un peu plus d’un an après l’explosion de la bombe atomique lâchée par les Américains sur la ville japonaise, le 6 août 1945.

Publié en seize parties tout au long du mois de septembre, ce récit fleuve de 31 000 mots est en réalité traduit de l’anglais. Son auteur : le journaliste et écrivain états-unien John Hersey, prix Pulitzer du roman en 1944. Sous le simple titre de Hiroshima, son reportage a été publié en août dans un numéro du New Yorker qui lui était entièrement consacré :

« John Hersey a vécu de longues semaines à Hiroshima. Il a partagé la vie des habitants de la cité sinistrée et en a suivi six d’entre eux dans le cours de leur existence quotidienne, afin de savoir et de faire savoir quelles étaient les répercussions profondes et à longue échéance du choc atomique.

Ce reportage a produit une immense impression aux États-Unis. En quelques heures les 300 000 exemplaires du 'New Yorker' furent arrachés. »

En effet, le reportage a eu un retentissement considérable outre-Atlantique. Avec lui, les Américains ont découvert la violence absolue de la bombe atomique, racontée du point de vue de celles et ceux qui lui ont survécu.

Dans son article, Hersey choisit de se focaliser sur six rescapés de la bombe d’Hiroshima. « Cent mille personnes ont été tuées par la bombe, écrit-il, et ces deux femmes et ces quatre hommes ont été parmi les survivants. Ils se demandent pourquoi ils ont vécu, quand tant d'autres sont morts. » A partir de leurs témoignages (il les a rencontrés en mai 1946), il construit un récit choral qui commence avec l’explosion, à 8h16, et se poursuit avec les heures de désolation qui l’ont suivie.

Le texte raconte d’abord l’histoire du révérend Kiyoshi Tanimoto, pasteur de l’Eglise méthodiste d’Hiroshima. Le matin du 6 août, il aide un voisin à mettre à l’abri ses meubles.

« On n’entendait dans le ciel aucun ronflement de moteur. La mâtinée était calme. L’endroit était frais et agréable. Soudain, une lueur fantastique traversa le ciel [...]. M. Tanimoto se souvient distinctement que la lueur se dirigeait de l’est vers l’ouest, de la ville vers les collines. On aurait dit une nappe de soleil [...].

M. Tanimoto fit trois ou quatre pas et se jeta à terre entre deux gros rocs du jardin. Il se pressa de toutes ses forces contre l’un d’entre eux et comme son visage était tout contre la pierre, il ne vit pas ce qui se produisit. Il ressentit une soudaine pression, puis des éclats, des morceaux de bois et des fragments de tuiles tombèrent sur lui [...].

Lorsqu’il l’osa, M. Tanimoto leva la tête et vit que la maison du fabricant de soie artificielle s’était écroulée. »

Hatsuyo Nakamura, autre habitante d’Hiroshima, élève seule ses enfants depuis la mort de son mari. Ce jour-là, elle est en train de coudre, pour subvenir aux besoins de sa famille, lorsque l’impensable survient :

« Tandis que Mme Nakamura regardait son voisin, tout, en un clin d'œil, devint blanc, d’un blanc comme elle n'en avait jamais vu de pareil [...].

Son réflexe de mère fut qu’elle voulut aller vers ses enfants. Elle n’avait fait quun pas (la maison était à 1 200 mètres du centre de l'explosion) lorsquelle se sentit soulevée. Elle eut l’impression de voler jusqu'à la pièce voisine, poursuivie par des fragments de sa maison, tandis que le plancher de la chambre à coucher se détachait de ses pieds.

Des poutres tombèrent autour d’elle, au moment où elle reprenait contact avec le sol, et une pluie de tuiles s'abattit sur elle. Tout devint sombre, car elle était ensevelie. L’amoncellement de débris n’était pas épais. Elle se leva et se dégagea. Elle entendit un cri d’enfant :

- Maman, au secours !

Et elle vit sa fillette de 5 ans, Myeko, ensevelie jusqu’à la poitrine, et incapable de remuer. »

Hatsuyo Nakamura parviendra finalement à dégager ses enfants, tous sains et saufs. Le docteur Masakasu Fuji, directeur d’une clinique, était quant à lui en train de lire le journal sous le porche de sa maison au moment de l’explosion, lorsqu’il se sentit soudain « lancé en l’air ».

Médecin lui aussi, le docteur Terufumi Sasaki était ce matin-là en poste au service chirurgical de l’hôpital de la Croix-Rouge d’Hiroshima, lorsque le souffle de la bombe a ravagé tout l’édifice :

« L’hôpital était dans un état d'affreuse confusion. De lourdes parois et les plafonds s’étaient écroulés sur les malades, les lits étaient renversés, les vitres avaient sauté et blessé de nombreuses personnes, les murs et les planchers étaient aspergés de sang. On voyait des instruments médicaux partout. Beaucoup de malades couraient de toute part, en hurlant. Beaucoup d'autres gisaient morts.

Un collègue, travaillant dans le laboratoire vers lequel se rendait le Dr Sasaki, était mort. Le malade que le Dr Sasaki venait de quitter et qui, l'instant d'avant, redoutait affreusement d’avoir la syphilis, était mort également.

Le Dr Sasaki s’aperçut qu'il était de tous les médecins de l’hôpital le seul qui ne fut pas blessé. »

Toshiro Sasaki était quant à elle une ouvrière de « l’Usine d’étain de l’Asie Orientale ». À l’instant fatidique, elle se trouvait sur son lieu de travail :

« Tout s’écroula et Mlle Sasaki perdit conscience. Le plafond tomba d’un coup et le plancher de bois de l’étage supérieur s’effondra en débris. Les gens qui étaient au-dessus tombèrent et le toit qu’ils avaient au-dessus d’eux s’effondra aussi. »

Commence alors le récit terrible des heures qui ont suivi. Le docteur Sasaki se retrouve le seul chirurgien indemne dans son hôpital dévasté. Il s’efforce aussitôt porter secours aux blessés qui ont survécu à l’explosion :

« Dans la cohue de l'hôpital, les gens suffoquaient, pleuraient et criaient pour que le docteur Sasaki l’entendit :

- Sensei, docteur ! docteur !

Poussé de-ci et de-là, pieds nus, ahuri par le nombre, épouvanté par tant de chair sanglante, le docteur Sasaki perdit tout sentiment professionnel et cessa d’être un habile chirurgien et un homme accessible à la pitié. Il devint un automate. »

Le révérend Tanimoto, de son côté, se dirige vers le centre de la ville pour tenter de retrouver sa femme et leur bébé (qui ont miraculeusement survécu) et d’aider les rescapés. Il découvre un spectacle apocalyptique.

« Il rencontra des centaines et des centaines de gens qui s’enfuyaient et qui tous avaient l’air d’être blessés d’une manière ou d'une autre. Les sourcils de certains d’entre eux étaient brûlés et la peau pendait de leurs visages et de leurs mains. D’autres, parce qu’ils souffraient, tenaient leurs bras en l’air, comme s’ils avaient porté quelque chose dans leurs deux mains. D’autres vomissaient en marchant.

Nombreux étaient ceux qui étaient nus ou vêtus de lambeaux [...]. Sur la peau de certaines femmes (étant donné que le blanc a repoussé la chaleur de la bombe et que les vêtements sombres l’ont absorbée et transmise jusqu’à la peau) on voyait la forme des fleurs imprimées de leur kimono. »

Le récit de John Hersey se poursuit, relatant les scènes de mort dont sont témoins les six survivants pendant le reste de la journée et la nuit suivante. Tandis que le révérend Tanimoto s’emploie à transporter les blessés en lieu sûr et que le docteur Sasaki se démène pour sauver ceux qui peuvent l’être, Toshiro Sasaki et Hatsuyo Nakamura trouvent un abri pour leur famille. On suit aussi les efforts d’un prêtre allemand de la Compagnie de Jésus, le père Wilhelm Kleinsorge, pour secourir les survivants.

Le 9 août 1945, une seconde bombe atomique est lâchée sur Nagasaki. Le 15, l’empereur Hirohito annonce à la radio la reddition du Japon. Dans son récit, John Hersey raconte que peu après, les rescapés d’Hiroshima découvrent les premiers effets secondaires des radiations.

« Comme elle était en train de s’habiller le matin du 20 août, chez sa belle sœur, à Kabe, non loin de Nagatsuka, Mme Nakamura, qui n’avait pas la moindre coupure ni la moindre brûlure [...], commença à se coiffer.

Elle remarqua, après s’être donné un coup de peigne, qu’elle s’était arrachée ainsi toute une poignée de cheveux. Au second coup de peigne, la même chose se produisit. Aussi, s’arrêta-t-elle immédiatement de se peigner. Pendant les deux ou trois jours qui suivirent, ses cheveux continuèrent à tomber d'eux-mêmes, jusqu’au moment où elle fut complètement chauve.

Elle ne voulut plus sortir. Elle se cachait. »

Une victime du bombardement d'Hiroshima, photographie de Masami Onuka, 1945 - source WikiCommons

Achevant son long reportage, John Hersey décrit l’état de santé des six personnages de son récit, douze mois après l’explosion :

« Un an après le jour de la bombe, Mlle Sasaki était une infirme ; Mme Nakamura était dans un état misérable ; le Père Kleinsorge retournait à l’hôpital ; le docteur Sasaki n’était plus en état de fournir la même somme de travail qu’auparavant ; le docteur Fujii avait perdu son hôpital de 33 chambres qu’il avait mis des années à faire bâtir, sans aucun espoir de le reconstruire jamais ; l’église de M. Tanimoto n’était plus qu’une ruine et lui-même avait perdu son exceptionnelle vitalité.

La vie de ces personnes, qui ont eu le plus de chance parmi les habitants d’Hiroshima, ne devait plus jamais reprendre son cours normal. »

Le texte se conclut par un extrait du rapport qu’un père catholique, présent à Nagatsuka au moment de l’attaque, a adressé au Saint-Siège :

« La question est de savoir si la guerre totale, dans sa forme actuelle, est justifiée même pour un juste but.

N’entraîne-t-elle pas comme conséquences des maux spirituels et matériels qui dépassent de beaucoup le bien qui pouvait en résulter ? Quand nos moralistes nous donneront-ils une réponse claire à cette question ? »

En France aussi, le reportage du New Yorker aura un fort retentissement. Dans la revue Critique de janvier-février 1947, l'écrivain Georges Bataille en fera un long compte-rendu, estimant qu’« il vaut mieux vivre à hauteur d'Hiroshima que gémir et n'en pouvoir supporter l'idée ». En 1999, le département Journalisme de la New York University a élu le texte de John Hersey « meilleur article du XXe siècle ».

On ignore combien de personnes sont mortes à Hiroshima. Les estimations varient entre 68 000 et 140 000 morts (entre 35 000 et 80 000 à Nagasaki).

Dans les semaines et les mois qui succédèrent à l’impact, de nombreuses victimes (les hibakusha, ou « personnes affectées par la bombe » en japonais) allaient décéder des suites de leurs blessures : écrasements, brûlures, lacérations, traumatismes, mais aussi séquelles de l’irradiation. D’autres mourraient des années plus tard des suites de cancers ou d’autres maladies causées par l’exposition au souffle de la bombe.

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Pour en savoir plus :

John Hersey, Hiroshima, lundi 6 août 1945, 8h15, Tallandier, 2011

Kenzaburō Ōe, Notes de Hiroshima, Gallimard, 1996

Michihiko Hachiya, Journal d'Hiroshima : 6 août-30 septembre 1945, Tallandier, 2015 

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