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Le débat parlementaire sur la politique coloniale en 1885

le par - modifié le 06/08/2021
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Le 28 juillet 1885, Jules Ferry prend la parole à l’Assemblée pour soutenir la politique coloniale de la IIIe République. Face à lui, Clemenceau riposte le 30 juillet par un discours tout aussi célèbre. Ces deux avis reflètent les débats sur la politique d’expansion coloniale.

1885 : une année charnière dans l’histoire coloniale française

Les députés républicains du XIXe siècle sont loin d’être unanimes concernant l’entreprise coloniale. Pourtant un grand nombre accepte d’étendre l’empire colonial, constitué par le Second Empire. Jules Ferry et Léon Gambetta, deux leaders des républicains modérés, sont parmi les plus fervents défenseurs de l’expansion coloniale. Elle s’inscrit dans un contexte de course aux colonies entre les puissances européennes, accéléré par la conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885).

Un débat parlementaire s’ouvre le 25 juillet 1885 sur la demande gouvernementale d’un crédit extraordinaire de 12 millions de francs pour entreprendre une expédition militaire à Madagascar. A son terme, les crédits ont été votés par 291 voix contre 142 comme le rapporte Le Siècle du 31 juilelt 1885. En réalité, « ce n'est plus Madagascar, c'est la politique coloniale elle-même qui est en jeu » informe Le Rappel : la rivalité à la Chambre entre Jules Ferry et Georges Clemenceau, leader des radicaux l’illustre parfaitement. Le débat suscite de nombreuses tensions : « l’Assemblée est agitée et houleuse » relève Le Siècle du 29 juillet 1885. Le discours de Jules Ferry « a été assailli par des interruptions, des insultes, des clameurs furieuses » ; celui de Clemenceau donne lieu à une « scène de quasi-pugilat », à un « chaos fait d’exclamations entrecroisées ».

L’année 1885 constitue l’acmé de la contestation anticolonialiste au Parlement. La colonisation s’invite comme sujet central des élections d’octobre 1885 qui voient les modérés sanctionnés dans les urnes et les radicaux progresser. Les crédits de nouvelles interventions militaires au Tonkin sont même votés avec seulement quelques voix de majorité le 24 décembre 1885. Mais la polarisation des débats coloniaux ne doit pas faire illusion : rares sont ceux qui, à part les radicaux, remettent en question la colonisation dans son principe. 

Prime de "la Petite France". Carte du Tonkin ; Auguste-Jules Gouin ; 1883 - source : Gallica-BnF

L’opposition entre Ferry et Clemenceau

L’hostilité entre Jules Ferry et Georges Clemenceau est déjà ancienne. Sans remonter à la Commune où les deux protagonistes se sont déjà affrontés politiquement, les expéditions coloniales françaises en Tunisie et dans le Tonkin entre 1881 et 1885 ont donné lieu à des passes d’armes quand Jules Ferry était président du Conseil. Le député radical l'avait notamment fait chuter en exploitant l’effet de panique suscité par le désastre de Lang-Son le 28 mars 1885 dans le Tonkin.

Dans son discours Jules Ferry défend les bienfaits de la colonisation tant pour la métropole que pour ses colonies. Il justifie le colonialisme par trois arguments d’ordre économique, politique et « humanitaire ». La colonisation est fille de la révolution industrielle et une réponse à la crise économique. En outre, elle s’inscrit également dans une politique de restauration de la grandeur nationale après la défaite de 1870. Enfin Jules Ferry postule une hiérarchie des civilisations et voit donc dans l’entreprise coloniale un devoir des « races supérieures » de « civiliser les races inférieures ». 

Georges Clemenceau répond point par point à l’argumentaire de Jules Ferry : il dénonce le coût exorbitant des campagnes militaires, ainsi que la faiblesse des marchés coloniaux. Le député radical souhaite plutôt privilégier le marché intérieur en baissant les impôts afin de favoriser la consommation des classes populaires plutôt que financer des aventures lointaines. Il récuse également les théories postulant l’inégalité des races au nom des droits de l’Homme ; avec ironie il relève que les Allemands ont utilisé cet argument pour justifier la défaite française en 1870-1871… Enfin la politique coloniale disperse les forces françaises et détourne la France de la Revanche mais surtout nuit à la paix : « Mon patriotisme est en France ».

La Caricature, 31 octobre 1885 - source ; Gallica-BnF

Jules Ferry (1832-1893)

Né en 1832 à Saint-Dié, Jules Ferry est un avocat républicain opposé au Second Empire. Maire de Paris en 1870-1871, il dirige plusieurs gouvernements (1880-1881 et 1883-1885). De son parcours politique, on retient principalement les lois scolaires mais également son engagement pour l’expansion coloniale. Après l’affaire du Tonkin, qui cause sa chute politique, il connaît plusieurs revers politiques et échappe à deux tentatives d’assassinat. Président du Sénat, il décède brutalement le 17 mars 1893.

"Jules Ferry - Priou phot.", dans Célébrités du XIXe siècle. IX, Paris - source: Gallica-BnF

Un débat qui divise la presse

"Le grand réveillon ministériel", dans La caricature, 27 décembre 1884 - source : Gallica-BnF

La plupart des grands quotidiens reproduisent tout ou partie des discours des deux orateurs et les commentent abondamment. Ils se divisent nettement en partisan et adversaire de la politique coloniale mis à part le Petit Journal qui prétend traiter des « deux politiques » sans prendre parti le 2 août 1885. Les journaux républicains modérés soutiennent la politique coloniale initiée par Jules Ferry et fustigent « la faiblesse » de l’argumentaire de Clemenceau. Si Le Journal des débats ne remet pas en question la colonisation, il pointe les défaillances du gouvernement Ferry : « avec l’argent et les hommes dépensés au Tonkin, on aurait pu assurer la pleine conquête du pays et prendre Madagascar de surcroît » dans sa publication du 29 juillet 1885, rejoignant les libéraux qui critiquent le coût excessif de l’entreprise coloniale.

Les journaux radicaux critiquent le discours de Ferry et font l’apologie des déclarations de Clemenceau. Le Rappel s’insurge contre ses théories sur l’inégalité des races, jugées « les plus contraires à toutes les traditions françaises (…) on pourrait dire les théories les plus révoltantes » (30 juillet 1885). Henri Rochefort, pourfendeur de l’ancien président du Conseil, déclare « L’opportunisme c’est la guerre », en réponse à la petite phrase de ce dernier qualifiant l’idéal de paix des radicaux d’un « idéal du pot-au-feu ».

Les journaux conservateurs n’ont quant à eux de cesse de manifester leur hostilité aux opportunistes et à Jules Ferry, en particulier, à travers la question coloniale. Ils voient avec plaisir les attaques des radicaux contre les modérés sans hésiter à égratigner Clemenceau au passage.

Le Petit Journal, supplément du dimanche, 2 juin 1895 - source : Gallica-BnF

Georges Clemenceau (1841-1929)

Clemenceau débute en politique comme maire du 18e arrondissement de Paris en 1870. Député radical en 1876, il s’oppose à la politique coloniale de Jules Ferry. Touché par le scandale de Panama, il perd son siège de député et fonde le journal l’Aurore dans lequel il publie « J’accuse » d’Emile Zola. De 1906 à 1909, il dirige le ministère de l'Intérieur. Leader du parti radical, son intransigeance n’a d’égal que ses qualités oratoires : il est surnommé « le Tigre » ou « le tombeur de ministères ». En 1917, quand l’Union sacrée vacille, il est élu président du Conseil et y reste jusqu’en 1920. Le « Père la Victoire » défend une ligne dure contre l’Allemagne lors du Traité de Versailles.

"Georges Clemenceau, Nadar phot.", dans Célébrités du XIXe siècle. IX ; Paris - source : Gallica-BnF

"La séance est ouverte" : Les expéditions coloniales : le débat Ferry-Clemenceau de 1885

Emission "La Marche de l'Histoire" sur France Inter, animée par Jean Lebrun.

Bibliographie

Gilles Manceron, 1885 : le tournant colonial de la République. Jules Ferry contre Georges Clemenceau et les autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale, La Découverte, Paris, 2007.


Mona Ozouf, Jules Ferry, la liberté et la tradition, Gallimard, Paris, 2014.


Michel Winock, Clemenceau, Perrin, Paris, 2007.

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