Écho de presse

L'écrasement de la révolte indienne de 1857

le 30/03/2020 par Pierre Ancery
le 17/03/2018 par Pierre Ancery - modifié le 30/03/2020
Massacre d'officiers britanniques par la cavalerie insurgée à Delhi, London Illustrated News, 1857 - source : WikiCommons

En 1857, les cipayes, soldats indiens de la Compagnie anglaise des Indes orientales, se mutinent, déclenchant un violent soulèvement populaire. Les insurgés seront anéantis.

1857. Le sous-continent indien est entièrement contrôlé par la toute-puissante East India Company (Compagnie anglaise des Indes orientales), qui administre et dirige le pays depuis le XVIIIsiècle. Au service de son armée : les cipayes, 250 000 soldats indiens essentiellement composés de Rajputs, guerriers aux vertus héréditaires, et de brahmanes, gardiens du dharma. Ce sont les enfants chéris de la Compagnie, admirés par l'ensemble de la société. 

 

Mais la débâcle militaire d'Afghanistan (1841-1842), qui a mis fin au mythe de l'infaillibilité des officiers anglais, et l'arrivée dans l'armée de soldats Gurkha du Népal et de sikhs du Pendjab ont remis en cause le prestige des cipayes, de plus en plus inquiets de la dégradation de leur statut social. Mais c'est le mépris des autorités britanniques pour leurs pratiques rituelles qui va mettre le feu aux poudres.

 

Le 17 juin 1857, Le Constitutionnel rapporte :

 

« Des symptômes d'insubordination se sont manifestés dans l'armée indigène des Indes anglaises. Des soldats cipayes ont refusé d'obéir à leurs chefs. Leur désobéissance a été, dit-on, motivée par le préjugé religieux.

 

Les correspondances rapportent qu'on a voulu remplacer dans les régiments hindous l'usage de la cartouche ordinaire par la cartouche graissée avec du suif de porc. L'horreur qu'inspire cet animal à l'armée indigène aurait déterminé un certain nombre de soldats à refuser de charger leurs fusils d'après la nouvelle méthode. »

 

En effet, pour ouvrir l'emballage des cartouches des nouveaux fusils Enfield, il faut les déchirer avec les dents. Or les cartouches sont enduites de graisse animale, impure pour les musulmans quand elle provient du porc et prohibée pour une grande majorité d'hindous, strictement végétariens. Le Constitutionnel ajoute :

 

« Les soulèvements ne sont pas impossibles dans les rangs de l'armée anglo-indienne. Et d'où viendrait cette impossibilité ? [...] Le caractère des Hindous n'est-il pas des plus inflammables, et des causes, futiles partout ailleurs, ne peuvent-elles pas déterminer des explosions de mécontentement chez ce peuple, qui est superstitieux à l'excès ? »

 

En réalité, avant 1857, quasiment personne parmi les Britanniques ne croit à un soulèvement. C'est pourtant ce qui arrive lorsque, le 10 mai, 85 cipayes refusant d'utiliser les cartouches sont condamnés à de lourdes peines de prison.

 

Le lendemain, en réaction, les cipayes se mutinent à Meerut, puis à Delhi, la capitale des Moghols (musulmans), qui est prise aussitôt. L'empereur Bahâdur Shâh, dernier descendant des Grands Moghols, prend la tête de l'insurrection et est rallié par plusieurs principautés.

 

Le soulèvement, favorisé par la colère d'un paysannat affamé et le désir de revanche de la vieille aristocratie indienne, se propage dans le Nord et le centre de l'Inde. Des Anglais y sont impitoyablement massacrés, avec leurs familles.

 

La panique gagne Londres. « Our house is on fire » (« Notre maison est en feu »), titre le Illustrated London News, tandis qu'en France, Le Spectateur publie une correspondance alarmée de Calcutta :

 

« Il n’y a plus ni lois, ni organisation, ni ordre, ni sécurité dans ces districts : l’autorité de la Compagnie y est foulée aux pieds ; ses caisses ont été pillées, ses archives brûlées ; plus de perceptions d’impôts ou de revenus quels qu'ils soient, tous travaux interrompus et tout indigène soupçonné d’être favorable à la continuation de la domination anglaise dans l’Inde ignominieusement mis à mort ! »

 

La presse comme l'opinion anglaises, choquées par le récit des meurtres commis sur leurs compatriotes, soutiennent unanimement l'East India Company, parfois jusqu'à l'hystérie. Les écrivains Charles Dickens et Wilkie Collins appellent, dans le journal du premier, à l'extermination de la « race sur laquelle la tache des dernières atrocités repose ».

 

En juin, le Times, cité par Le Journal des débats, écrit :

 

« La justice, l'humanité, la sécurité de nos compatriotes exigent que les massacres de Delhi soient punis avec une sévérité impitoyable. Les Asiatiques ne sont pas des gens auxquels on puisse accorder l'impunité pour les crimes. »

 

Des renforts sont envoyés et de violents combats ont lieu dans les États actuels de l'Uttar Pradesh, du Bihar, du Madhya Pradesh et dans la région de Delhi. La Compagnie des Indes orientales est aidée par les sikhs du Pendjab, qui haïssent l'empereur moghol.

 

La reconquête sera implacable : en septembre, Delhi est reprise. Bahâdur Shâh est arrêté, ses deux fils et son petit-fils sont abattus de sang-froid. Une sanglante répression s'organise dans les régions insurgées : le général John Nicholson légalise « la flagellation, le pal et le bûcher » pour les meurtriers des femmes et des enfants de Delhi.

 

Des correspondances de l'époque font état d'Indiens massacrés, torturés, pendus, brûlés vifs. Une pratique atroce se répand : les soldats britanniques attachent les insurgés à la bouche des canons, les regardent se contorsionner, puis font feu.

 

La presse française, anglophobe, va dénoncer la violence des représailles – dont les détails ne parviennent pourtant guère jusqu'en Europe. Le Journal des villes et des campagnes écrit :

 

« On a dit de la guerre des Indes que c'était la civilisation mise aux prises avec la barbarie. Ne serait-il pas plus exact et plus vrai de dire que c’est ici l’odyssée barbare de l’insurrection contre la conquête, cette conquête appuyée sur l’extorsion, la ruse, la cupidité et la torture ? »

 

La Gazette de France renchérit en comparant la présence britannique aux Indes avec celle de la France en Afrique :

 

« Pas un Français n’a jamais parlé de faire disparaître du sol africain ces ennemis dont la haine des chrétiens est une religion pourtant [...]. Dans l’Inde, il n’est rien de pareil ; la victoire n’a de but que l’extermination conduisant à une tuerie générale. »

 

En mars 1858, les Anglais reprennent Lucknow. En juin, la prise de Gwalior met un terme au gros de l'insurrection. Mais les représailles se poursuivront jusqu'en 1859.

 

La révolte des cipayes aura bouleversé la politique anglaise aux Indes. L'East India Company est supprimée en 1858 ; le pays sera désormais administré directement par la Couronne, qui y nommera un vice-roi. Les Indes deviennent alors officiellement une colonie britannique.

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