Écho de presse

Abd el-Kader, l'Algérien qui déclara la guerre sainte à l'occupant français

le 16/12/2019 par Pierre Ancery
le 23/04/2018 par Pierre Ancery - modifié le 16/12/2019
Abd el-Kader, estampe d'A. Maurin - source : Gallica-BnF

L'émir Abd el-Kader, le grand homme de la résistance algérienne, mena la lutte armée contre l'invasion coloniale française. Vaincu en 1847, il fut contraint de s'exiler en France.

En se lançant dans la conquête de l'Algérie en 1830, les Français s'attendaient-ils à trouver sur place une telle résistance ? Si le nom d'Abd el-Kader (1808-1883) y est aujourd'hui célèbre, c'est parce qu'il symbolise à lui seul la lutte acharnée qu'entreprit contre l'envahisseur français, au milieu du XIXe siècle, toute une partie de la population algérienne.

 

Fils de Mahieddine al-Hassani, un maître religieux adepte du soufisme, Abd el-Kader fut lui-même un homme de prière, que seule l'irruption des Français en Algérie força à prendre les armes. Son charisme lui valut en 1832 d'être élu par les chefs locaux « émir », c'est-à-dire Commandeur des Croyants et chef des armées dans le jihad, la guerre sainte opposant les tribus musulmanes à l'occupant.

 

Les Français, après avoir chassé les Turcs d'Alger, tentèrent d'abord d'utiliser ce puissant adversaire : en 1834, ils signent un traité qui reconnaît l'autorité de l'émir sur la région d'Oran. Comptant sur lui pour pacifier l'arrière-pays, les occupants l'aident à constituer une armée. Mais à partir de 1835, les Français s'étant aventurés hors de leurs bases, c'est le début d'une guerre impitoyable entre les forces de l'émir et celles du général Bugeaud.

 

La presse s'intéresse alors à Abd el-Kader qui, à 27 ans, devient la grande figure de la résistance algérienne. Le Moniteur algérien fait son portrait :

 

« Son extérieur est, dit-on, assez agréable ; il est de moyenne taille, blanc de teint, d'une physionomie douce […].

 

Il songea sans doute à réaliser la prédiction que des saints de La Mecque lui avaient faite lorsqu'il alla visiter le tombeau de Mahomet. Tu régneras un jour, lui avaient-ils dit. »

La guerre s'achève en 1837 avec le traité de la Tafna, qui met en place une occupation restreinte. Abd el-Kader, profitant de ce répit, consolide son État et établit sa capitale à Taqdemt.

 

Début 1839, il s'empare d'Aïn Madhi et fait égorger ses défenseurs, membres de la tribu des Ben Zetoun, qui soutiennent les Français. Le Constitutionnel commente :

 

« Ces différentes exécutions prouvent assez que le jeune chef ambitieux ne pardonne pas à ses ennemis, et que les haines sont toujours suivies de vengeances terribles. »

Les deux-tiers de l'Algérie sont désormais gagnés à sa cause. Le conflit reprend avec les Français lorsque ceux-ci, en octobre 1839, s'avancent sur son territoire, violant ainsi le traité de la Tafna.

 

Abd el-Kader déclare alors la guerre sainte à la France. La presse publie des lettres saisies par l'armée française que l'émir a envoyées aux chefs de tribus pour s'assurer de leur soutien :

 

« Sachez que nous ne sommes plus en paix avec l’impie, et que nous le chasserons de chez vous, s’il plaît à Dieu.

 

Nous irons bientôt chez vous ; tenez-vous prêts pour la guerre sainte. Dieu ne nous a élevés que pour faire triompher sa religion et combattre ses ennemis, qui adorent plusieurs dieux.

 

Les musulmans doivent être comme des épines dans les yeux des chrétiens. Salut. »

Cette nouvelle confrontation sera d'une extrême violence. Abd el-Kader, très mobile, lance des raids meurtriers, surgissant à chaque fois là où on ne l'attend pas. Se déplaçant à marche forcée, il emmène avec lui son armée et tous ses collaborateurs (la smala).

 

Face à ce qu'il appelle une « Vendée musulmane », le général français Bugeaud, devenu gouverneur général de l'Algérie en 1841 avec les pleins pouvoirs et une armée de 110 000 hommes, applique la tactique de la terre brûlée, détruisant les villages rebelles, brûlant les récoltes et écrasant dans le sang les musulmans insoumis.

 

La presse hexagonale suit avec intérêt l'évolution des combats. Le Constitutionnel consacre en 1845 un long article presque admiratif à Abd el-Kader :

 

« Abd-el-Kader vient de reparaître sur nos frontières, plus formidable et plus puissant que jamais, grandi par les fautes de notre gouvernement, ameutant contre nous les tribus fanatisées, recommençant la guerre sainte [...].

 

Il a réussi ; à force de patience, de ruse et d'audace, il est parvenu à s'emparer de nouveau de l'esprit des tribus [...].

 

Depuis longtemps, dans la pensée des peuples indigènes, il était prédestiné à devenir leur chef pendant la guerre, leur maître et leur souverain, après avoir secoué le joug des Turcs. Il avait été préparé à ce rôle brillant et aventureux par son père, par sa famille, par toutes les actions de sa vie. »

La tactique de Bugeaud va porter ses fruits : réfugié au Maroc avec ses derniers fidèles, l'émir finit par se rendre, le 23 décembre 1847. Le Constitutionnel écrit à propos de cette reddition, qui marque la fin de la conquête française de l'Algérie et le début de son occupation totale :

 

« Un grave événement vient de se passer en Algérie. Abd-el-Kader est en notre pouvoir [...].

 

Abd-el-Kader, depuis qu'il avait été refoulé dans le Maroc avec les débris des tribus qui avaient suivi sa fortune, était placé dans l'alternative de détrôner Abderrahman, tâche périlleuse et difficile, ou d'abdiquer toute action sur les affaires de l'Algérie.

 

Il a tenté par les menées et ensuite par la force une de ces révolutions si fréquentes dans les annales de l'islamisme. Il n'a point réussi. Dès lors, sans ressources et sans appui, au milieu de populations hostiles, en lutte avec le chef reconnu de sa religion, errant, comme un lion traqué par les chasseurs, sur le territoire marocain, réduit à l'impossibilité de nourrir et de défendre ses partisans découragés ou séduits, il a dû songer à sauver sa tête. »

Commence alors une seconde vie pour l'émir de 39 ans. Interné au château d'Amboise, sur les bords de la Loire, il va désormais engager un jihad spirituel, contre ses propres passions, et peu à peu devenir une véritable autorité morale et religieuse, à l'aura internationale.

 

En France, Abd el-Kader, qui appelle inlassablement à un islam d'ouverture, a de nombreux soutiens, parmi lesquels des officiers qui l'ont combattu en Algérie. La presse raconte respectueusement sa visite à Paris en 1852 :

 

« L'attitude habituelle d'Abd el-Kader est d'une gravité solennelle qu'il ne dément jamais : il paraît constamment recueilli, préoccupé et mélancolique […].

 

Dans sa chambre, il prie très souvent, la face prosternée contre terre, et toujours à haute voix. »

La même année, Louis-Napoléon Bonaparte, qui se montrera plus tard favorable à l'instauration d'un « royaume arabe » en Algérie, dans lequel musulmans et colons vivraient côte à côte, lui permet de repartir en Orient. Abd el-Kader s'installe bientôt à Damas.

 

En 1860, l'ex-émir fera encore parler de lui en s'interposant lors d'un conflit violent entre Druzes et chrétiens maronites du mont Liban, ce qui accroît sa popularité en France (Napoléon III lui donnera la grand-croix de la Légion d'honneur).

 

Abd el-Kader s'éteindra à Damas, capitale de l'actuelle Syrie, le 26 mai 1883. Il est aujourd'hui fêté en Algérie comme un héros de la résistance à l'occupant.

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