Écho de presse

Saad Zaghloul et la première révolution égyptienne

le 14/11/2021 par Michèle Pedinielli
le 23/08/2018 par Michèle Pedinielli - modifié le 14/11/2021
Premier gouvernement de l'Égypte nouvellement autonome, avec Saad Zeghloul au centre, Agence Rol, 1924 - source : Gallica-BnF
Premier gouvernement de l'Égypte nouvellement autonome, avec Saad Zeghloul au centre (no 5), Agence Rol, 1924 - source : Gallica-BnF

En 1919 les Égyptiens veulent se débarrasser du protectorat britannique. Saad Zaghloul et trois dirigeants du parti Wafd tentent de participer à la Conférence de la Paix à Paris. Le refus britannique de les laisser partir entraîne de violentes émeutes, qui mèneront à l’autonomie du pays.

Protectorat britannique en 1914, l’Égypte voit la pression coloniale s’intensifier à la fin de la Première Guerre mondiale. Les Anglais s’approprient la production de coton et exigent – entre autres – l’approvisionnement de leurs troupes sur place.

Deux mois après l’armistice, en janvier 1919, la Conférence de la Paix s’ouvre à Paris et une délégation de notables égyptiens désire s’y rendre afin de parler d’indépendance.

« En novembre dernier, une députation de nationalistes égyptiens, conduite par Saad pacha Zaghloul, se présenta à la résidence britannique pour préconiser un programme qui conférait l'autonomie complète à l'Égypte et ne laissait à la Grande-Bretagne qu'un droit de surveillance en ce qui concerne la dette publique et des facilités de transports par le canal de Suez.

Les nationalistes demandaient la permission de partir immédiatement pour Londres afin de présenter ces revendications. En même temps, ils élisaient une commission de quatorze chefs et leurs amis inauguraient une agitation dans toute l'Égypte.

Ils faisaient signer des pétitions et recueillaient des souscriptions en faveur de leur programme. »

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Devant le refus des Britanniques de les laisser participer à la Conférence de Paris, la simple délégation se transforme en parti, le Wafd, avec à sa tête Saad Zaghloul.

L’intransigeance anglaise exaspère la population égyptienne qui manifeste d’abord au Caire puis dans le reste du pays. Pour couper court aux velléités d’indépendance, la couronne exile Zaghloul et trois autres dirigeants du nouveau parti sur l’île de Malte.

Lord Curzon, secrétaire aux Affaires étrangères, s’en explique à la presse.

« Mais en ce qui concerne Saad Zaghloul pacha et les autres personnes qui ont organisé le mouvement actuel, c’est une tout autre affaire. Ils se sont constitués eux-mêmes en chefs Irresponsables d’une agitation dont le but avéré est de chasser les Anglais de l’Égypte et c’est cette agitation, déclenchée, comme il semble, de façon à coïncider avec la réunion de la Conférence de la paix à Paris, qui a conduit aux déplorables événements actuels.

Avec les promoteurs et les suppôts de cette agitation il n’y a aucune base commune sur laquelle on puisse fonder une discussion. Leur présence en Grande-Bretagne aurait été généralement mal interprétée en Égypte, où on y aurait vu une preuve que les Anglais étaient disposés à envisager l’abandon complet des responsabilités britanniques dans ce pays. »

La réaction des Égyptiens ne se fait pas attendre. Des « troubles » éclatent dans tous le pays, relayés tant bien que mal dans les journaux.

« Les nouvelles de source anglaise sur le caractère nationaliste et la gravité des troubles qui ont gagné toute l'Égypte, sont confirmées. Le mouvement ne semble avoir éclaté que par suite de l’arrestation de notables égyptiens qui soutenaient ou étaient suspects de prendre fait et cause pour les revendications nationales égyptiennes.

Ces arrestations, ordonnées par les autorités anglaises qui ont voulu faite preuve d’énergie, ne semblent pas peu avoir contribué à faire dégénérer en troubles hostiles à l'occupation britannique le mécontentement de la population égyptienne. »

L’Humanité remarque que « les dépêches retardées en transmission », selon la formule, « n’ont pas été complètement arrêtées. »

Les communications sont coupées, des fermiers se soulèvent contre leurs propriétaires et même les Bédouins participent aux insurrections s’étonne le journal catholique et conservateur La Croix.

« Des grèves se sont produites, en même temps que les Bédouins se livraient à des déprédations et que des troubles éclataient dans les grandes villes. La police et les troupes anglaises les réprimèrent avec sévérité.

Depuis le 15 mars, c’est la révolte ouverte. Le Palais de Justice de Beni-Souef fut attaqué par une bande qui démolit les bureaux du gouvernement et attaqua Mudira. Les soldats indiens eurent raison de cette bande, mais une autre attaquait la garnison de Medinet, au Fayoum, et dans cette rencontre 400 Bédouins furent tués ou blessés.

À Miniel, le train de Louqsor est attaqué et saccagé, et sept cadavres d’officiers britanniques sont trouvés dans le fourgon. Les gares de Measla, près du Caire, et de Kallin sont attaquées et détruites ; la ligne de chemin de fer est coupée à Ter-el-Baroud ; l’assaut est donné au bureau de la police de Kombramada ; d’autres désordres sont signalés à Mansourah.

Le quartier des résidents, à Port-Saïd, est le théâtre de rencontres sanglantes, et vingt-trois insurgés sont blessés par les troupes.

Dans la province du Nord, des trains sont arrêtés ; les voyageurs font feu sur les assaillants, dont un certain nombre sont tués ou blessés.

À Damiette et à Rosette, ont eu lieu des émeutes sanglantes. »

Extrait de Une de L'Excelsior consacrée aux « troubles en Égypte », Saad Pacha Zaghloul figure en bas, deuxième photo en partant de la gauche, 1921 - source : RetroNews-BnF
Extrait de Une de L'Excelsior consacrée aux « troubles en Égypte », Saad Pacha Zaghloul figure en bas, deuxième photo en partant de la gauche, 1921 - source : RetroNews-BnF

Au bout de trois semaines d’émeutes, on compte 800 Égyptiens tués. Devant la gravité de la situation, Londres envoie Lord Allenby, nommé Haut Commissaire suppléant pour l’Égypte avec pouvoirs discrétionnaires.

L’un de ses premiers gestes est de libérer Zaghloul et les trois autres dirigeants exilés à Malte. Ces derniers ont enfin le droit de participer à la Conférence de Paix. Lorsqu’il arrive à Paris, Saad Zaghloul est interviewé par L’Humanité.

« Nous sommes venus pour demander pour l'Égypte à ceux, qui siègent à la Conférence de la Paix la justice et le droit.

Notre délégation comprend vingt membres : quatorze musulmans et six coptes ; Coptes et musulmans sont unis par le même sentiment national. On a vu ces temps derniers les prêtres coptes prêcher dans les mosquées, et les ulémas ont parlé dans les chaires des églises des chrétiens. C'est vous dire qu'aucun fanatisme religieux ne se mêle à nos revendications.

Treize millions d'Égyptiens désirent seulement la liberté. »

Cette participation du Wafd le 11 avril 1919 à la Conférence de Paix ne règle cependant rien : les États-Unis appuient le protectorat britannique et les négociations avec Londres sont un échec.

Comme le souligne La Croix, les Britanniques ne sont pas prêts à laisser leur Empire s’effriter.

« Des tentatives de bolchevisme se sont produites, ces jours derniers, en Australie ; en Afrique du Sud, des manifestations violentes contre la métropole anglaise ont dégénéré en bagarres meurtrières ; le mouvement nationaliste au Canada prend chaque jour une plus grande extension.

Le silence a été imposé sur ce qui s’est passé aux Indes pendant la guerre, mais on ne peut nous laisser ignorer que l’Irlande réclame à grands cris son indépendance, pour ne pas avoir obtenu à temps le Home Rule auquel elle avait, durant de longues années, borné ses espoirs. »

L’Égypte se soulève à nouveau, les émeutes font plus d’une centaine de morts.

Mais le mouvement nationaliste ne faiblit pas. Le 28 février 1922, les Anglais sont contraints de mettre fin à leur protectorat en Égypte – tout en gardant cependant la sécurité du canal de Suez et le ministère des Affaires étrangères.

Saad Zaghloul sera arrêté et déporté encore deux fois (à Aden en 1921, puis à Gibraltar en 1923).

Libéré sous la pression populaire, il sera élu et deviendra en 1924 premier Ministre de l’Égypte. Il mourra deux ans plus tard, en 1926, en grande figure de la lutte anticolonialiste.