Écho de presse

La traite des Africains vue par la presse économique du XVIIIe siècle

le 17/09/2020 par Pierre Ancery
le 12/11/2018 par Pierre Ancery - modifié le 17/09/2020

Le commerce triangulaire prospéra du XVIe au XIXe siècle, réduisant en esclavage des millions d'Africains. Une traite inhumaine dont on retrouve régulièrement les échos marchands, au XVIIIe, dans l'actualité de la Gazette du commerce.

Né au XVe siècle et prenant son essor au début du XVIe, le commerce triangulaire, aussi appelé « Traite atlantique », battit son plein pendant trois siècles. Même si d'autres routes existaient, il s'opérait en général de l'Europe à l'Afrique, puis de l'Afrique à l'Amérique et de l'Amérique à l'Europe.

 

Les navires occidentaux partaient d'Europe chargés de marchandises et se rendaient sur la côte Ouest de l'Afrique. Là, ils échangeaient leur chargement contre des esclaves capturés à l'intérieur du continent et transportés jusqu'aux côtes par des négriers africains.

 

Les navires repartaient ensuite vers les colonies américaines pour y transférer les esclaves, enchaînés et parqués dans des conditions abominables pendant toute la traversée, qui durait entre un et trois mois.

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Une fois dans les colonies – Brésil, Antilles et Amérique du Nord notamment –, les esclaves étaient vendus pour travailler de force dans les cultures et exploitations locales. Les navires occidentaux repartaient vers l'Europe chargés de diverses denrées : café, sucre, or, coton, cacao, tabac.

 

Au XVIIIe siècle, alors que le commerce triangulaire prospère, La Gazette du commerce, journal d'information économique, évoque assez fréquemment la traite des Africains. Sans surprise, elle le fait toujours sous l'angle commercial.

 

Exemple en 1767 avec cet article mentionnant la création d'une association « pour la traite des nègres, le commerce d'Amérique et la pêche ». Laquelle s'inquiète cyniquement de la concurrence des navires étrangers le long de la côte africaine, dans un contexte où l'esclavage est l'objet d'une gigantesque course au profit entre nations :

« La principale raison qui a fait tomber dans la langueur les branches du commerce maritime, est la concurrence des étrangers à la côte de Guinée. Les Anglais principalement, et les Hollandais, ont dû être dans une activité étonnante, puisqu'ils étaient sûrs d'introduire leurs nègres dans nos colonies […].

 

C'est un malheur d'autant plus grand que ce sont les meilleures maisons de Nantes ou de la Rochelle qui ont eu jusqu'à six navires à la fois pour la Guinée. La cause d'un événement si funeste provient de la facilité que les étrangers ont trouvé pour s'introduire dans nos colonies.

 

Si l'association qui se forme peut avoir allez de crédit pour faire fermer les ports de ces mêmes colonies aux étrangers, elle rendra un grand service à la Nation, ranimera son émulation, et procurera en conséquence un grand avantage à l'État. »

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En 1769, à titre d'information économique, le même journal publie des statistiques par pays du nombre d'esclaves achetés en Afrique au cours de l'année précédente.

« Nombre des esclaves nègres achetés en 1768 sur la côte d'Afrique, depuis le Cap Blanc jusqu'à Rio Congo, par les vaisseaux et les forts de la Grande-Bretagne, de la France, de la Hollande, de l'Amérique septentrionale, du Portugal et du Danemark.

 

Au Sénégal, 1 200, pour la Grande Bretagne.

À Gorée et à Gambie, 3 000, pour la France.

À Gambie, 3 000 pour la Grande Bretagne et 500 pour l'Amérique septentrionale.

À Catchew, 2 500 pour le Portugal [...].

 

Total des esclaves nègres achetés

Par la Grande Bretagne : 53 100

Par l'Amérique septentrionale : 6 300

Par la France : 23 500

Par la Hollande : 11 300

Par le Portugal : 8 700

Par le Danemark : 1 200

 

[Total] 104 100 »

La Gazette du commerce mentionne aussi régulièrement les « aléas » subis par les propriétaires de vaisseaux. Ainsi des naufrages, pour eux véritables catastrophes économiques, à l'instar de celui de ce vaisseau britannique en 1772 :

« Le vaisseau New-Britannia, Cap. Déan, chargé de 232 esclaves noirs, a fait naufrage sur la côte d'Afrique. Il a péri une partie de l'équipage, 90 nègres libres, tous les esclaves, à la réserve de dix. »

Ou ceux de ces deux navires, britanniques également, en 1787 :

« Des lettres du Sénégal, arrivées à Liverpool, portent : que le bâtiment le Philip, Capitaine Ward, se rendant à la Jamaïque avec 300 esclaves, a péri par un incendie qui s'y est manifesté au moment où il s'éloignait de la côte ; que cinq matelots et 70 esclaves ont été brûlés, et que le reste de l'équipage a été sauvé par deux bâtiments qui l'ont recueilli avec 230 noirs au moment où ils ont quitté leur navire.

 

Le bâtiment l'Entreprise, de Liverpool, ayant chargé 500 esclaves à la côte d'Afrique, a été si maltraité dans son voyage à la Jamaïque où il les conduisait, qu'il a été forcé de s'échouer sur la baye d'Anatto, pour sauver son équipage et ses nègres ; ce qu'il a effectué, mais avec la perte de toutes les provisions. »

Autre hantise des négriers : le soulèvement des esclaves. Ceux-ci survenaient le plus souvent près des côtes africaines, plus rarement en haute mer. En 1767, le journal raconte celui qui eut lieu la même année à bord d'un navire français :

« L'équipage du S. Jean-de-Luz, Capitaine Martin Lamarque, a été mis en pièces à l'Ouest de la côte d'Afrique par un soulèvement des esclaves qu'il avait pris dans les pays de l'Ollife et de Mandelingue, qui firent échouer le vaisseau sur la côte ; dans le nombre de ceux qui composaient l'équipage, il ne s'est sauvé que le capitaine, le bossemant et le canonnier. »

Même chose à bord d'un navire anglais en 1772 :

« Les esclaves embarqués sur l'Exeter ont massacré le Capitaine Richard Savory et tout l'équipage, à l'exception d'un valet ; et la plupart se sont sauvés à terre : M. Cleveland a repris le vaisseau et vingt nègres. »

La possibilité de révoltes, en mer comme dans les colonies, est une inquiétude permanente, comme en témoigne cette lettre d'un négociant de Grenade (Caraïbes), publiée en 1765, dont le souci de traiter « convenablement » les esclaves n'est lié qu'à la peur de les voir se soulever :

« Il faut beaucoup de précautions pour traiter les nègres convenablement, tant pour les faire travailler que pour les nourrir des provisions du pays, et faute d'y faire attention, surtout à ce dernier article, nous nous exposons à un soulèvement de leur part.

 

Nous vivons dans des craintes continuelles. Un parti de ces nègres fugitifs qui se sont donnés rendez-vous dans les bois et dans les montagnes, et qui était composé principalement de nègres des plantations que les fermiers ou propriétaires ont dépouillé de leurs terres à sucre imprudemment, et sans en prévoir ni prévenir les suites, est entré le 21 août entre sept et huit heures du soir dans la plantation de M. Irvin, appelé Mount Rich, et ils ont assassiné de la manière la plus barbare le fermier M. Ferrall, dans le moment qu'il faisait l'appel des nègres qui apportaient de l'herbe, ce qui se pratique tous les soirs à la brune.

 

J'espère qu'on nous enverra une certaine quantité de bons fusils, car nous sommes dans une situation très critique, et nous ne pouvons pas en acheter un seul dans cette île. »

La Gazette du commerce se fait quelquefois le relais des plaintes qui peuvent exister au sujet des conditions de transport atroces des Africains lors de la traversée de l'Atlantique. En 1771, le journal publie ainsi une lettre d'un certain Laffon de Ladebat fils à M. Poissonnier des Perrières, à propos de « la nourriture des nègres dans les vaisseaux ».

 

Si l'auteur de la lettre évoque l'horreur de la traversée, il semble surtout déplorer que la mortalité qui en résulte occasionne des pertes d'argent :

« Vous savez combien la mortalité fait de ravages dans les vaisseaux qu'on emploie à ce commerce. Le scorbut, la dysenterie, la petite vérole nous enlèvent des cargaisons entières : ces malheureux, entassés dans des entreponts peu aérés, n'y respirent qu'un air brûlant et corrompu : sans exercice, livrés à la mélancolie et à l'ennui, la moindre maladie est mortelle pour eux. Voilà , Monsieur, leur situation et les dangers que je vous propose de combattre.

 

La raison peut excuser ce commerce, et la politique le rend essentiel ; mais la première condamne, et l'autre devrait punir l'homme dur et barbare qui n'a pas tous les soins possibles de ces infortunés. Occupé de ce commerce, je regarde comme un devoir sacré de donner tous les soins possibles aux esclaves que nous faisons traiter.

 

Vos lumières vous feront trouver de nouveaux moyens : rendez-les publics ; tout homme sensible reconnaîtra le prix de ce service ; et cette reconnaissance est un bien précieux. »

L'esclavage a été aboli en 1833 au Royaume-Uni (la traite dès 1807), en 1848 en France, en 1865 aux États-Unis et en 1888 au Brésil.

 

Il est difficile d'estimer le nombre exact d'Africains réduits en esclavage pendant les trois siècles qu'a duré le commerce triangulaire. On estime néanmoins que plus de 10 millions d'entre eux ont été déportés sur le continent américain.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Marcus Rediker, À bord du négrier, une histoire atlantique de la traite, Points Histoire, 2017

 

Hugh Thomas, La Traite des Noirs, Robert Laffont, 2006

 

Louise Marie Diop-Maes, Conséquences sur l'Afrique, 2007, article paru dans Le Monde diplomatique

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