Interview

Une histoire de la vie des esclaves, par eux-mêmes

le 03/06/2020 par Catherine Coquery-Vidrovitch
le 26/09/2019 par Catherine Coquery-Vidrovitch - modifié le 03/06/2020
« Esclaves récemment achetés au Brésil », gravure de Johann Moritz Rugendas, 1830 - source : WikiCommons
« Esclaves récemment achetés au Brésil », gravure de Johann Moritz Rugendas, 1830 - source : WikiCommons

Dans Être esclave, deux historiens font entendre la voix des esclaves à travers de nombreux récits de vie, écrits ou transmis. Une matière riche, qui permet de mesurer le rôle de ces hommes et femmes qui furent les acteurs principaux et pourtant mésestimés de « l'histoire de l'esclavage ».

Valoriser « le point de vue des esclaves, acteurs majeurs de cette histoire » : tel est le pari réussi de l'ouvrage Être esclave, co-écrit par une spécialiste internationalement reconnue de l’histoire africaine et un historien de l’esclavage colonial.

De l’intérieur des terres africaines aux plantations américaines, au travers de récits d’esclaves et de mémoires de négriers, les auteurs explorent l'histoire de la traite atlantique, qui naît au XVe siècle entre trois continents, l'Europe, l'Amérique et l'Afrique, et conduit progressivement à l'assimilation culturelle entre « être Noir » et « être esclave ». Ce faisant, ils mettent en lumière le rôle joué par les Africains eux-mêmes, en particulier les négriers qui furent des partenaires du commerce d’esclaves. 

Entretien avec Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne spécialiste de l'Afrique et professeur émérite de l'université Paris Diderot.

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : À quand remontent les premières sources fiables attestant l’existence de l’esclavage ? 

Catherine Coquery-Vidrovitch : Les premières sources fiables écrites sont relativement tardives puisqu’elles datent du monde arabo-musulman. En tous les cas, l’esclavage existait bien avant que des textes n’en parlent. De fait, quand les Arabes sont partis d’Arabie au VIIe siècle pour conquérir l’Afrique du nord, ils sont arrivés dans des pays où il y avait déjà des esclaves. Il s’agit de sociétés où le seul instrument pour travailler la terre étaient des humains. Dans les textes anciens, comme dans la Bible, il y a manifestement des esclaves. L’esclavage a été utilisé dans toutes les sociétés comme outil de travail à partir du moment où elles en ont eu besoin, à savoir avec l’apparition de la domestication de l’agriculture. Dès lors, des producteurs nourrissent des non-producteurs : la société se hiérarchise. Il est donc probable que des êtres humains aient été considérés comme des outils par d’autres êtres humains. Mais ce sont des conjectures car on ne peut pas le démontrer.

L’exploitation économique est-elle inhérente au statut d’esclave ? 

Ce n’est pas l’unique facteur mais l'idée de « rentabilité de l’instrument de production » se retrouve effectivement dans tous les systèmes qui utilisent des esclaves. Il y a un rapport qui est établi entre le prix de l’esclave et sa durée de vie productive – guère plus de 8 ans sur une plantation sucrière.

« Esclave noir frappé du fouet », gravure, 1833 - source : WikiCommons
« Esclave noir frappé du fouet », gravure, 1833 - source : WikiCommons

Dans Être esclave, vous avez voulu écrire une histoire des esclaves et pas une énième « histoire de l’esclavage ». En quoi ces récits d’esclaves apportent-ils un éclairage nouveau ? 

Ce que nous souhaitions montrer, c’est d’abord que l’esclavage est un phénomène très ancien, avec une grande majorité d'esclaves blancs. En effet, dans le monde méditerranéen ancien, avant que les Arabes n’organisent la traite à travers le Sahara, la plupart des esclaves venaient plutôt des grands espaces nordiques. Kiev était un grand centre de commerce des esclaves qui venaient du Nord – des grandes plaines sibériennes, par exemple –, pour être vendus vers l’Empire Ottoman. Avant la systématisation de l’esclavage noir, la quasi totalité des esclaves étaient des esclaves blancs.

Les histoires de vie – surtout de la traite atlantique – peuvent être exhumées via la recherche d’archives, notamment les archives de l’Inquisition au Brésil et en Angola, mais d’anciens esclaves ont eux-mêmes raconté et parfois écrit leur histoire. Les historiens en ont collecté aujourd’hui plusieurs milliers depuis la fin du XVIIe siècle, la plupart en langue anglaise.

Le statut « d’esclave » est-il le même dans toutes les sociétés ?

Non, il est très variable d’une société à une autre. Le mot esclave est lui-même relativement tardif. Il a été adopté vers le IIIe siècle de notre ère par les Romains. Cela vient de « Slave », « Slavonie », c’est-à-dire les pays du Nord.

Mais ce qui est intéressant, c’est de voir comment on dit « esclave » dans les langues locales. Dans les langues africaines, cela signifie : « quelqu’un qui ne vaut rien, qui n’existe pas, qui n’a pas d’ancêtre ». L’esclave est « esclavisé » en Afrique, il ou elle découvre sa nouvelle condition durant la traversée de l’océan, puis aux Amériques.

En Occident, le mot esclave est généralisé pour décrire des situations où l’autre est considéré comme une chose : possédé, échangeable, méprisable. Cette pensée repose sur une justification : l’esclave ne possède pas la culture du dominant. Aristote dit par exemple que tout barbare, c’est-à-dire tout non-Grec, n’est bon qu’à être esclave. En d’autres termes, l’esclave est un étranger qui ne vaut rien. Il vient toujours d’ailleurs, ce qui neutralise le risque de fuite : il lui est très difficile de retourner à son endroit d’origine.

C’est la logique qui prévaut pour la première génération d’esclaves. Ensuite, l’esclave entendra de plus en plus qu'il est « normal qu’il soit esclave ». D’ailleurs, dans les sociétés africaines, on l’arrache à une autre société – donc on l’enlève à ses ancêtres. Or les ancêtres sont les intermédiaires avec le monde surnaturel : l’esclave n’a ainsi plus d'ancêtres. Et il va transmettre cette absence d'ancêtres à sa descendance.

La traite négrière internationale s’est-elle appuyée sur ces Nord-Africains esclavagistes pour se développer ? 

Très certainement. Ce sont les Berbères qui vont chercher des esclaves plus au sud pour les Arabes d’Afrique du Nord. À la fin du VIIe siècle, après une période de conflits, un accord aurait été signé entre les Arabes du Caire et la Nubie. Selon cet accord – le « baqt » –, les Arabes du Caire s’engagent à ne plus de conquérir la Nubie à condition que ceux-ci leur transmettent chaque année 300 « esclaves de bonne qualité ». Le Caire devient alors un centre d’échange d’esclaves du sud, c’est-à-dire ceux qu’on appelle à l’époque les Éthiopiens, du grec « peau brûlée », c'est-à-dire, les Noirs. Ce commerce est réalisé majoritairement par les Arabes et les Juifs de Méditerranée au Xe siècle, où l’on possède d’excellentes sources sur ce trafic au Caire.

Les esclaves avaient été présents dans les grandes plantations, en particulier au IXe siècle en Mésopotamie. Ils étaient utilisés massivement pour détruire la carapace de sel qui empêchait de cultiver les terres – et ils en mourraient très souvent. C’est là qu’éclate une révolte qui aurait duré une vingtaine d’années et, selon les sources, aurait conduit à l'exécution de 500 000 à un million d’esclaves. Cet événement marque beaucoup les esprits, et de là émerge l’idée qu’une grande concentration d’esclaves est trop difficile à contrôler et présente un risque de révoltes.

L’agriculture dans les pays arabo-musulmans a donc plutôt été une agriculture de petits paysans libres, les fellahs, tandis que les esclaves étaient surtout utilisés pour des travaux dits domestiques, à savoir tous les travaux citadins – et souvent, d’intérêt public – comme le transport des eaux usées ou des excréments. Ainsi, l’esclavage arabo-musulman a surtout été un esclavage urbain. En parallèle, il existait de grandes maisonnées avec des princes qui possédaient des esclaves noirs.

C’est à ce moment-là, aux IXe, Xe et XIe siècles, que les auteurs arabes d’Afrique du Nord et d’Égypte commencent à formuler des réflexions négatives sur la couleur noire : la traite transsaharienne combine le facteur religieux – l’esclavisé n’est pas musulman – et la couleur de peau.

À partir de quand est-ce que les concepts de Noir et d'esclave sonils systématiquement assimilés ?

L’identification entre couleur et esclavage va se systématiser avec la traite atlantique.

Progressivement, avec l’échec de l’utilisation d’esclaves indo-américains dans le courant du XVIe et au début du XVIIe siècle, les planteurs constatent que les Africains subsahariens sont une main-d’œuvre plutôt facile à obtenir, tandis que les climats entre pays d’origine et plantations sont analogues. Dès lors, il y a assimilation totale entre Noir et esclave. Ainsi, au XVIIIe siècle le mot nègre signifie : esclave noir. Il s’agit d’une invention du commerce atlantique, c’est-à-dire des Européens.

Côté africain, ce sont d’abord les chefs côtiers qui vont faire affaire avec les premiers Portugais arrivés au XVe siècle. Le commerce se met en place car il est rentable pour tous les partenaires : côté africain, les produits ainsi importés n’existent pas sur place – les fusils, notamment, vont permettre d’approvisionner les guerres contre de potentiels ennemis (car il s’agit d’États indépendants les uns des autres : on ne vend pas ses propres sujets, on va les razzier ailleurs). Cela va progressivement bouleverser les rapports de politiques intérieures.

Que change le Code noir de Colbert sous Louis XIV ?

Selon l’article 1 du code Colbert, tous les esclaves doivent être désormais baptisés : on leur reconnaît une âme et la culture chrétienne. La seule différence, c’est leur couleur.

Au XVIIIe siècle, le racisme anti-Noirs donne naissance aux premières théories raciales qui s’affirment scientifiques. Dans la deuxième moitié du XVIIIe le naturaliste suédois Carl vont Linné affirme qu’il existe trois races : la blanche, l’intermédiaire et la noire – qui est l’inférieure. À la même époque, le naturaliste Buffon émet aussi l’idée de trois races. Mais dans la chrétienté tout le monde descend d'Adam et Ève donc Buffon attribue la race noire à une dégénérescence de la race originelle selon des causes environnementales : les Noirs seraient devenus noirs en raison d’un ensoleillement exagéré.

Le racisme scientifique va se développer tout au long du XIXe siècle et culminera avec le médecin français Paul Broca et « l’anthropologie physique ». Il a même cru un moment avoir trouvé la différence fondamentale entre Noirs et Blancs dans le rapport de longueur entre l’humérus et le radius. Dans le monde scientifique, ceux qui pensent alors que les races n’existent pas sont très minoritaires.

Et en 1960 encore, dans le petit dictionnaire Larousse, au mot « race » on trouve la distinction entre les trois races : la blanche, la jaune et la noire. Cette pensée est toujours complètement intégrée par la société, bien qu’elle soit réfutée par la génétique depuis les années 1920. C’est en 1976 qu’Albert Jacquard popularise, dans un ouvrage de vulgarisation scientifique, l'inexistence scientifique du concept de race, montrant qu'il s'agit d'une construction historique. Mais le concept de race, fondée sur l’esclavage des Noirs, reste très difficile à déraciner dans l’esprit des gens.

Quel rôle ont joué les révoltes en Haïti dans l’histoire des abolitions de l’esclavage ? 

Les Britanniques interdiront la traite (c’est-à-dire le commerce en Atlantique) des esclaves en 1807. On s’est beaucoup interrogé sur leurs raisons d’interdire la traite, à un moment où elle reste pourtant très rentable. Il est vrai que la révolution industrielle est déjà en route en Angleterre et qu’il existe pour le gouvernement de Londres des intérêts économiques au-delà des plantations. Cela relève aussi, en pleine guerre napoléonienne, d’une stratégie d’affaiblissement de la puissance maritime française, fondée sur la traite des esclaves. Interdire la traite revient à ruiner le commerce international français.

Les mouvements philanthropiques jouent également depuis la fin du XVIIIe siècle. Mais la suppression de l’esclavage par les Britanniques dans les îles (et dans la colonie du Cap) intervient seulement avec la loi de 1833. Ce sera 1848 pour les colonies françaises, 1863 aux États-Unis, et 1888 seulement au Brésil. Dans leurs possessions africaines, les colonisateurs n’interdiront l’esclavage interne au sein des sociétés coutumières qu’au début du XXe siècle...

Être esclave. Afrique-Amériques (XVe-XIXe siècles), de Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard, initialement paru aux éditions La Découverte en 2013, a été réédité en 2019.