Interview

Images du Brésil des XIXe et XXe siècles, par Armelle Enders

le 18/11/2019 par Armelle Enders, Julien Morel
le 18/11/2019 par Armelle Enders, Julien Morel - modifié le 18/11/2019
Estampe pour « La Perle du Brésil », pièce de théâtre, 1851 - source : Gallica-BnF
Estampe pour « La Perle du Brésil », pièce de théâtre, 1851 - source : Gallica-BnF

Entretien avec Armelle Enders, historienne spécialiste du Brésil, autour de plusieurs événements déterminants dans l'histoire du pays : sortie de l'esclavagisme, indépendance, et création de la république.

Cycle : L’Amérique latine et ses populations

Regard de la presse française sur l'Amérique latine

En amont du 30e Festival du film d’Histoire, retour sur le traitement par la presse française de ces territoires lointains et leur tumultueuse histoire contemporaine.

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Armelle Enders est historienne et chercheuse à l’Institut d’histoire du Temps présent. Elle enseigne l’histoire contemporaine à l’université Paris-8-Vincennes-Saint-Denis. Spécialiste de l’histoire du Brésil contemporain, elle a publié Histoire de Rio de Janeiro (Fayard, 2000) et Plutarque au Brésil. Passé, héros et politique (1822-1922) aux Indes Savantes en 2012.

Avec elle, nous avons tenté d’éclaircir plusieurs grands moments de l’histoire du Brésil contemporain, de la fin du XVIIIe siècle colonial jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Propos recueillis par Julien Morel

30e festival international du film d'Histoire de Pessac

Amérique Latine, terres de feu : du 18 au 25 novembre 2019

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RetroNews : Tout d’abord, à quoi ressemble le Brésil colonial jusqu’à 1808 et la fuite du roi du Portugal à Rio de Janeiro ?

Armelle Enders : L’Amérique portugaise reste longtemps, jusqu’au début du XXe siècle, un archipel de noyaux de peuplement, principalement côtiers, distants les uns des autres, mal reliés les unes aux autres, sinon par le cabotage. Elle ne forme donc en rien une unité et il faut oublier la forme massive du Brésil telle quelle apparaît sur les cartes actuelles. Les 3,3 millions d’habitants placée sous la souveraineté portugaise se concentrent sur les côtes. La seule région où la colonisation s’est avancée à l’intérieur du continent, à partir de la modeste bourgade de São Paulo, est la capitainerie du Minas Gerais, où sont exploitées les mines d’or et de diamant depuis l’extrême fin du XVIIe siècle.

Il n’y a donc pas, à proprement parler, de « société brésilienne », mais des sociétés locales, avec chaque fois une composition particulière. En dehors des « sociétés esclavagistes » comme Rio de Janeiro, le Minas Gerais, Bahia, Pernambouc, où la présence des Africains et des Afro-descendants peut représenter localement plus de la moitié des habitants, les régions situées à l’écart des zones de plantations, comme l’intérieur du pays (São Paulo, par exemple) ou le nord amazonien, sont beaucoup plus marquées par la présence indigène.

Extrait d’une des nombreuses « lettres du Portugal » concernant le Brésil parues dans la presse française à la fin du XVIIIe siècle, Nouvelles politiques nationales et étrangères, 1796

Rappelons ce fait majeur : entre le XVIe siècle et le milieu du XIXe siècle, 5 millions d’Africains ont été déportés vers le seul Brésil. 45% du total ! Et c’est dans les années 1820 que le commerce des hommes est le plus intense. À Rio de Janeiro, par exemple, les esclaves représentent autour de 40% de la population de la ville dans les premières décennies du XIXe siècle. Les pardos (« libres de couleur ») constituent aussi un groupe numériquement important que les classes dirigeantes blanches considèrent comme redoutable pour l’ordre social. Dans les révoltes et émotions populaires du Brésil du XIXe siècle, les pardos jouent de fait un rôle primordial.

À quoi ressemblent justement les agitations qui animent le Brésil entre 1808 et son indépendance en 1822 ? Quelles sont les revendications des Brésiliens et d’où tirent-ils leurs « inspirations » politiques ?

Avant 1822, il n’y a que des Portugais du Brésil et certainement pas de « Brésiliens » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Les autorités sont aux aguets contre la pénétration des « pernicieuses idées françaises » et démantèlent des conspirations comme celle dite « des tailleurs » à Salvador de Bahia en 1798. En 1815, le Brésil a été élevé au rang de royaume et la monarchie portugaise devient officiellement le Royaume-Uni du Portugal, du Brésil et des Algarves. En 1817, le soulèvement du Pernambouc, un mélange de révolte antifiscale et de régionalisme, est maté depuis Rio de Janeiro. Mais dans l’ensemble, l’Amérique portugaise est un havre de paix, si on la compare aux vice-royautés espagnoles voisines. La défiance envers la Révolution française, trop impie pour une société très catholique, et surtout la crainte d’une révolte des esclaves de type de celle de Saint-Domingue en 1791, renforcent la loyauté envers le roi.

Article revenant sur la révolte du Pernambouc, La Gazette nationale, 1817

L’étincelle est partie du Portugal. L’agitation au Brésil ne commence qu’à partir du moment où l’onde de choc de la Révolution portugaise (août-septembre 1820) commence à s’y répandre, au début de 1821. Les Portugais du Brésil se rallient avec enthousiasme à ce mouvement : ils veulent, comme leur compatriotes européens (désigné comme les « Portugais du Royaume »), une monarchie constitutionnelle et élisent des députés aux Cortes (états généraux devenus assemblée constituante) réunis à Lisbonne. Les troupes portugaises, en nombre important au Brésil en raison de la situation instable en Amérique du Sud, sont les plus ferventes partisanes de la Révolution portugaise (qui a commencé par un coup d’État militaire). Le grand modèle est le libéralisme espagnol et la constitution de Cadix de 1812, que les libéraux espagnols ont remis en vigueur à partir de mars 1820 et de leur propre révolution.

Les premières émeutes qui se produisent à Rio de Janeiro en février 1821 visent à obliger João VI à prêter serment à la future constitution que les Cortes sont en train de rédiger. Une autre révolte, brutalement réprimée celle-là, se produit à la veille du retour au Portugal de João VI pour empêcher la Cour de quitter Rio de Janeiro. En fait, le désaccord fondamental avec les Cortes se noue ici. Les élites de Rio de Janeiro et des régions avoisinantes (São Paulo, Minas Gerais) ne tardent pas à être contrariées par les orientations des Cortes qui ont une vision unitaire de la monarchie et veulent rétablir Lisbonne comme centre politique de la nation portugaise. La rupture politique entre le Portugal et le Brésil est d’abord le divorce de Rio de Janeiro avec Lisbonne. L’indépendance du Brésil résulte de l’alliance contre-nature entre un prince légitimiste et des élites du Sud-Est brésilien qui veulent continuer à bénéficier des avantages de la Cour et profiter de la proximité du pouvoir. Les provinces du Nord pensent surtout à leur propre autonomie et n’entreront, plus ou moins contraintes et forcées, dans l’obédience de Rio de Janeiro et de l’empire du Brésil qu’en 1823, un an après la proclamation de l’indépendance, le 7 septembre 1822.

Peut-on s’arrêter sur une figure particulière représentative selon vous de cette période de troubles, et qui aboutira à la défaite des Cortes de Lisbonne ?

La paternité de l’indépendance du Brésil est un enjeu politique majeur dans le Brésil du XIXe siècle. L’alliance entre le prince Pedro, devenu empereur, et la coalition de notables qui l’avaient soutenu, n’a pas tardé à voler en éclats. L’Empire est bien constitutionnel, mais la « charte » a été « octroyée » par l’empereur et ce dernier a condamné à la prison ou à l’exil les forces politiques qui avaient permis l’indépendance – ces dernières prendront leur revanche en 1831 en forçant Pedro Ier à l’abdication. Mais sous Pedro Ier comme sous le règne de son successeur, Pedro II, la propagande construit Pedro Ier comme le fondateur de l’Empire, au détriment des autres figures, qui sont gommées du tableau. Pedro II réhabilite seulement la mémoire de son précepteur José Bonifácio de Andrada e Silva, « patriarche de l’indépendance » et intellectuel illustre, que Pedro Ier avait pourtant écarté sans ménagement.

Pour contrebalancer le récit monarchique, je citerais un personnage moins célèbre, un des perdants de l’indépendance, le chirurgien bahianais Cipriano Barata (1762-1838), qui passe 7 ans en prison sous le règne de Pedro Ier. Barata avait été élu député de Bahia aux Cortes de Libsonne, puis à la constituante brésilienne. Inquiété maintes fois pour son implication dans des mouvements séditieux, Barata défendait, comme d’autres, une autre indépendance, plus républicaine.

Durant la période de l’Empire brésilien, l’historiographie s’attarde sur le refus obstiné des grands exploitants à mettre fin à l’esclavage – au risque de se mettre l’allié britannique à dos. À quoi ressemble alors l’esclavage au Brésil ? Est-il déjà remis en cause ?

Il faut distinguer l’abolition de la traite transatlantique des esclaves, effective en 1850, de celle de l’esclavage en 1888. Dans le premier cas, la pression de l’allié (ou mieux, du « protecteur ») britannique est déterminante. Dans le deuxième cas, plusieurs facteurs contribuent à la fin de l’esclavage. La fin de la traite transatlantique a contribué à renchérir la valeur de l’esclave et à le concentrer dans les grandes plantations de café, concentrée dans les provinces de Rio de Janeiro, São Paulo et Minas Gerais.

Avant 1850, l’esclavage était présent partout, dans tous les secteurs de la société, du commerce au service domestique, des plantations à l’artisanat, de la marine au domaine artistique : toute famille qui échappait à l’indigence possédait au moins un esclave. Avec la fin de la traite, en quelques décennies, la possession d’esclaves est moins répandue et le consensus social autour de l’esclavage a fini par se déliter. Après la guerre de Sécession, le Brésil est de plus en plus isolé comme puissance esclavagiste et peut difficilement prétendre, comme le souhaite l’empereur, à faire partie des « nations civilisées ». Sur le plan international, l’esclavage est en effet vivement condamné.

Mais il faut encore presque 20 ans pour mettre fin à la servitude au Brésil. Le mouvement abolitionniste se structure au début des années 1880. La révolte gagne aussi les captifs qui fuient de plus en plus les plantations et ce, collectivement. Il y a tout un marronnage abolitionniste qui bénéficie de soutiens dans la société. En 1884, la traite intérieure est interdite, la province du Ceará (Nord) abolit l’institution. L’armée refuse de pourchasser les fugitifs. Finalement, le parlement adopte, le 13 mai 1888, malgré l’opposition des caféiculteurs de Rio de Janeiro, la loi qui stipule que l’esclavage est aboli pour toujours au Brésil.

« Au Brésil », article revenant sur l’abolition définitive de l’esclavage au Brésil, Le Petit Parisien, 1888

D’où vient cette volonté de la part de l’Empire brésilien d’attirer un nombre toujours plus important d’Européens au Brésil ?

La politique d’immigration de la monarchie puis de l’Empire bute sur une contradiction. Elle correspond d’abord à un projet de société et à un imaginaire : on veut attirer des agriculteurs blancs et catholiques, indépendants, pour coloniser et « civiliser » le Brésil par l’exemple et le blanchiment de la population. Le problème est qu’il s’agit surtout, au fil du siècle, de remplacer le travail servile. Il faut de la main-d’œuvre libre, mais bon marché et dépendante. L’accès à la propriété foncière des nouveaux venus n’est donc pas facilité.

Mais l’arrivée massive d’immigrants, principalement des Italiens, ne commence qu’après 1888, sous la République – et non sous l’Empire. Cette vague concerne principalement l’État de São Paulo, devenu le principal État producteur de café (la moitié de la production mondiale au début du XXe siècle). Les immigrants, dont le voyage est souvent pris en charge par les planteurs, arrivent endettés et ont les pires difficultés à quitter les propriétés. Les conflits sont fréquents. Ils sont tellement maltraités que le gouvernement italien interdit un temps à ses ressortissants de se rendre au Brésil dans les conditions fixées par les autorités brésiliennes.

Lorsque la république du Brésil est proclamée en 1889, on brûle les annuaires où sont recensées les lignées généalogiques d’esclaves. S’agit-il vraiment de « faire table rase » du passé ?

L’abolition de l’esclavage a été tardive, mais immédiate et sans transition. La destruction des registres a été ordonnée pour bloquer toute demande d’indemnisation des propriétaires. Quant à indemniser les victimes de l’esclavage ou, tout du moins, faciliter leur nouvelle existence en leur accordant des terres ou en développant l’instruction, il n’en fut pas question.

La République a été proclamée à la suite d’un coup d’État militaire et civil qui n’a pas rencontré de grande résistance. La monarchie était considérée par beaucoup comme un régime sclérosé et dépassé, plus européen qu’américain. Surtout que la République institue le fédéralisme, une revendication des oligarchies provinciales. À São Paulo, où le parti républicain est très fort parmi les caféiculteurs, les notables veulent pouvoir gérer comme ils l’entendent la politique migratoire et financer leurs infrastructures.

Le 15 novembre 1889 naît donc la « République fédérative des États-Unis du Brésil ». Le premier drapeau républicain est une copie verte, bleue et jaune du Stars and Stripes états-unien, mais il est vite remplacé par le drapeau brésilien tel qu’on le connaît aujourd’hui et qui a été dessiné par les positivistes. Ces derniers, qui ont mené une active campagne en faveur de la République et contre la monarchie, font figure de radicaux et d’extrémistes et sont marginalisés au fur et à mesure de l’installation du nouveau régime.

À quoi ressemble la nouvelle classe moyenne dite cafe com leite de cette « Vieille République » ? Où est-elle localisée, et de quels types de populations est-elle composée ?

Il faut absolument bannir les expressions de « Vieille République » ou, pire, de « République du café au lait » pour qualifier la première expérience républicaine brésilienne (1889-1930). Celles-ci sont nées au moment de son renversement en 1930 et appartiennent au vocabulaire polémique.

Les historiens spécialistes de la période les utilisent d’autant moins qu’elles donnent une vision faussée du régime et de la période. La Première République est une république oligarchique, élitaire, où le fédéralisme est très déséquilibré et où le système représentatif fonctionne très mal – mais qui est allergique au caudillisme et au pouvoir personnel au niveau fédéral. Les véritables acteurs politiques sont les factions oligarchiques qui dominent les États. L’économie brésilienne est presque entièrement dépendante du café, qui constitue à peu près 60% des exportations du pays. En ce sens, on peut la qualifier de « République du café » (mais cela pourrait aussi caractériser l’empire).

La Première République est surtout une redistribution géographique du pouvoir. Sous l’Empire dominait le personnel politique issue des bonnes familles des provinces de Bahia, Pernambouc, Minas Gerais, Rio de Janeiro. La République voit s’affirmer l’État de São Paulo qui connait, depuis les années 1880, une croissance exceptionnelle et est devenu le cœur économique du pays, la « locomotive de la Fédération ». Aucun État n’est cependant en mesure de contrôler seul l’Union.

Extrait d’un article au long cours au sujet du Brésil républicain et de son économie, Le Temps, 1912

Dans les années 1920, le désenchantement touche le système républicain. Les classes moyennes urbaines n’ont guère voix au chapitre dans ce système. La question ouvrière fait son apparition dans les rares centres industrialisés que sont Rio de Janeiro et São Paulo. Le développement économique du Brésil fait pâle figure à côté du dynamisme argentin. La République est de plus en plus critiquée, tandis que se diffuse un discours contre les oligarchies, auxquelles les contestataires reprochent leur égoïsme et leur manque de patriotisme.

Comment les classes dirigeantes du pays considèrent-elles alors les Amérindiens ? La forêt amazonienne et son bois sont-ils déjà une source de revenus ?

Les Amérindiens ne sont pas présents qu’en Amazonie, mais dans toutes les régions peu touchées par la colonisation. Au début du XXe siècle, de nombreux affrontements ont lieu entre les fazendeiros ou sur les chantiers qui accompagnent la progression des chemins de fer. L’Amazonie connaît à l’extrême fin du XIXe siècle un « boom » autour du caoutchouc qui permet de grandes fortunes rapides et l’enrichissement de villes comme Manaus. Mais le caoutchouc amazonien, récolté à travers la forêt, ne résiste pas à la concurrence des plantations d’hévéas du Sud-Est asiatique sous domination coloniale. À l’exception de ce boom, l’Amazonie fait figure de colonie intérieure : c’est une terre de relégation où l’on envoie mourir les indésirables, une sorte de Sibérie équatoriale, et un horizon de colonisation. Dans les années 1910, la construction du chemin de fer Madeira-Mamoré provoque la mort de milliers d’ouvriers. C’est seulement dans les années 1940 qu’un chef de l’État brésilien (Getúlio Vargas) se rend en Amazonie. Son gouvernement lance un programme de « Marche vers l’Ouest » afin de coloniser l’intérieur.

Dès les débuts de la République, le gouvernement fédéral s’efforce d’intégrer ces espaces lointains et de délimiter les frontières. Un ingénieur militaire, Cândido Rondon, lui-même métis d’Indien, est chargé de déployer les lignes de télégraphes à travers le Mato Grosso et l’Amazonie et explore des régions inconnues ou mal connues. Rondon, adepte de la religion de l’Humanité (issue du positivisme comtien) prône une politique pacifique envers les Indiens et cherche à les transformer en agriculteurs sédentaires et en gardiens du territoire. Il est à l’origine d’une première agence fédérale, le Service de Localisation et Protection des Indigènes, qui place les Indiens sous la tutelle de l’État fédéral. Rondon accompagne l’ancien président américain Theodore Roosevelt dans une expédition exploratoire au Mato Grosso et en Amazonie en 1913-1914.

En dehors de l’expérience de Rondon, les Amérindiens sont considérés, sous l’Empire comme sous la République, comme des menaces et des obstacles au progrès qu’il convient de faire disparaître sans regarder sur les moyens. La première réserve indigène est le parc national du Xingu (Mato Grosso), créé seulement en 1961, à l’instigation des frères Villas Boas, des disciples de Rondon.

À l’issue des années 1920, on observe au Brésil une nouvelle période de troubles. Peut-on revenir sur la longue marche de la « Colonne Prestes », dirigée par le futur secrétaire général du Parti communiste brésilien ?

Il faut comprendre la Colonne Prestes dans le contexte de ce qu’on appelle le tenentismo au Brésil ou « mouvement des lieutenants ». En 1922, année du centenaire de l’Indépendance, le système républicain se grippe. La campagne présidentielle a été très disputée et un ticket d’opposition, qui proposait des réformes, a été battu à la suite d’un scrutin frauduleux. Au début des années 1920, une partie notable des officiers subalternes se politisent et prétendent représenter le peuple contre les « oligarchies pourries ». La mutinerie du fort de Copacabana, le 5 juillet 1922, donne le signal de départ d’une série de mouvements similaires. À la date anniversaire, le 5 juillet 1924, des tenentes se soulèvent dans le sud du Brésil et décident de répandre la conscience révolutionnaire à travers le pays.

« Insurrection au Brésil », bref article revenant sur la marche de la Colonne Prestes, Le Petit Journal, 1926

La colonne dirigée par le capitaine Luís Carlos Prestes (26 ans) parcourt 25 000 km, du Sud au Nord, en 27 mois, en échappant à la répression, et passe finalement en Bolivie. Prestes, dont le prestige est immense jusqu’à sa mort en 1990, adhère ensuite au communisme et se forme à Moscou. D’autres tenentes suivront la même voie politique que Prestes, mais la majorité d’entre eux choisissent plutôt la droite ou l’extrême-droite. Le tenentismo ne débouche pas sur un mouvement cohérent d’un point de vue idéologique, mais il a produit Luís Carlos Prestes, secrétaire général du PCB pendant de longues années et héros communiste international.

En 1930, la République est renversée par un coup d’État : Vargas s’empare du pouvoir. Où se place-t-il sur l’échiquier politique d’alors ? Quel souvenir a-t-il laissé dans l’histoire du XXe siècle brésilien ?

Getúlio Vargas est un homme politique typique de la Première République, qui passe pour artiste du compromis et de la « conciliation ». Sa carrière politique, qui le voit passer par différentes métamorphoses, en témoigne. D’une famille aisée d’éleveurs, gouverneur du Rio Grande du Sud, il a été, lui aussi, un candidat malheureux à la présidence de la République en 1930 contre le candidat de São Paulo. Cette fois-ci, à la différence de 1922, les vaincus du scrutin décident de ne pas accepter la défaite et déclenchent un coup d’État, dont les tenentes sont la cheville ouvrière.

La « Révolution de 1930 », ainsi qu’elle continue d’être désignée, est bien accueillie par l’ensemble de la population, lasse des jeux oligarchiques et séduite par le discours social tenu par les révolutionnaires. Les soutiens de Vargas sont hétéroclites : les oligarchies hostiles à la domination de São Paulo, les tenentes, les classes moyennes, les milieux ouvriers… La pensée sociale du gouvernement provisoire, qui crée un ministère du Travail et un ministère de l’Éducation, est très influencée par la doctrine sociale de l’Église catholique. Il s’agit surtout de détourner les masses du communisme.

Vargas consolide son pouvoir en 1937 par un autogolpe, un coup d’État qui instaure une dictature corporatiste, anticommuniste, modernisatrice, l’Estado Novo. L’Estado Novo fait du chef de l’État le protecteur des « Travailleurs » et le « père des pauvres ». Paradoxalement, le Brésil de Vargas, plutôt favorable à l’Axe, entre en 1942 dans l’alliance contre le nazisme et le fascisme et envoie même des soldats combattre en Italie en 1944. À la redémocratisation, en 1945, Vargas peut mesurer sa popularité et retourner au pouvoir, cette fois après une élection démocratique. Son gouvernement fait face à une crise économique et, surtout, à une opposition conservatrice et libérale, qui le dénonce impitoyablement comme « populiste ». En 1954, alors qu’il est menacé de déposition, Vargas se suicide et préserve ainsi sa place dans l’histoire.

De cet itinéraire tortueux, on retiendra quelques constantes : l’idée d’un « travaillisme » à la brésilienne, où l’État est le garant des droits des travailleurs ; la volonté, dès les années 1940, d’industrialiser le Brésil de manière à assurer son indépendance économique ; le renforcement du rôle de l’État fédéral dans l’économie ; le nationalisme et un récit national qui met notamment l’accent sur le « peuple métis ». L’ombre de Vargas surplombe la vie politique brésilienne jusqu’aux années 1990. Ce sont ses héritiers politiques directs, João Goulart et Leonel Brizola, qui sont visés par le coup d’État militaire et civil de 1964.

Après la dictature militaire (1964-1985), bien des gouvernements se vanteront de « refermer l’ère Vargas », en démantelant progressivement le secteur public. Le souvenir de Vargas a toutefois survécu. Il a été patiemment entretenu, en mettant l’accent non pas sur le dictateur fascisant des années 1930, mais sur le père du Brésil moderne, soucieux de sa souveraineté, et de l’État-Providence. Le varguisme, via Goulart et Brizola, continue d’irriguer l’un des courants de la gauche brésilienne. Dilma Rousseff, l’ancienne présidente du Brésil, est issue de cette tradition, même si elle a rejoint le Parti des Travailleurs, qui s’est constitué pour sa part en rupture avec le varguisme. En tout cas, l’historiographie ne le classe pas parmi les populismes et préfère, pour désigner les années 1950 et 1960, parler de « développementisme nationaliste ».

Armelle Enders est historienne et chercheuse à l’Institut d’histoire du Temps présent. Elle enseigne l’histoire contemporaine à l’université Paris-8-Vincennes-Saint-Denis.