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La presse française face à l’abolition en Grande-Bretagne

le par - modifié le 14/02/2021
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En 1833, la Couronne valide le projet de loi visant à mettre un terme définitif à l’esclavage dans la plupart des colonies de l’Empire britannique. La France, qui a rétabli l’esclavage sous Napoléon, se montre embarrassée par la nouvelle.

Après des années de combat politique mené par diverses sociétés antiesclavagistes et abolitionnistes, et moult débats passionnés au sein du Parlement britannique, la « Loi pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies britanniques ; pour la promotion du travail des esclaves affranchis ; et pour l'indemnisation des personnes profitant jusqu'alors des services de ces esclaves » reçoit sanction royale et est ainsi adoptée le 28 août 1833, pour une entrée en vigueur le 1er août 1834.

Cependant, cette loi ne libère directement qu’un tout petit nombre d’esclaves. Tout d’abord, elle ne concerne pas toutes les colonies britanniques puisqu’elle ne s’applique ni aux Indes Britanniques sous contrôle de l’East India Company, ni aux îles de Sainte-Hélène et de Ceylan (l’actuel Sri-Lanka). De plus, il s’agit en réalité d’une loi d’émancipation graduelle : seuls les enfants de moins de 6 ans sont immédiatement émancipés, quand les autres esclaves doivent encore servir leurs maîtres pour une période de 4 à 6 ans, avec le statut de « main d’œuvre engagée » (ce statut sera définitivement aboli le 1er août 1838). En outre, la loi prévoit de compenser les propriétaires d’esclaves pour les pertes induites par sa mise en œuvre.

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Comme la presse française se plaît à le rapporter, la Couronne d’Angleterre s’endette à cette fin d’environ un « demi-milliard » de francs (« 20 millions sterling » de l’époque, selon Le Constitutionnel du 9 juillet 1833, p. 2).

In fine cette loi libère tout de même environ 800 000 esclaves, essentiellement dans les colonies caribéennes (Trinidad, Jamaïque et La Barbade), mais aussi au Canada (où il ne restait de toute façon que très peu d’esclaves depuis que le gouvernement colonial canadien les avait libérés au tournant du XIXe siècle), en Amérique du Sud et en Afrique du Sud, ainsi que quelques esclaves transportés par leurs maîtres en métropole (en Grande-Bretagne et en Écosse).

Extrait d’article du Constitutionnel, au sujet de l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises caribéennes, juillet 1833

Les raisons de son adoption en 1833 sont multiples. Dès 1776, date à laquelle les États-Unis déclarèrent leur indépendance de la Couronne britannique, les colonies sucrières britanniques (comme la Jamaïque et la Barbade) souffrirent de la concurrence des autres colonies sucrières européennes, avec lesquelles les ex-colonies britanniques nord-américaines pouvaient maintenant librement commercer, faisant ainsi tomber le prix du sucre. À la fin du XVIIIe siècle, avec l’essor de la révolution industrielle, la production de coton supplanta celle du sucre, affectant un peu plus les colonies caribéennes. Et puis, le système esclavagiste était de toute façon beaucoup moins rentable depuis que la Couronne (comme les États-Unis) avait aboli la traite atlantique en 1807.

Sur un plan plus politique et social, après la révolution des esclaves de Saint-Domingue et l’indépendance d’Haïti en 1804, les planteurs se mirent à craindre davantage – et à raison – les révoltes d’esclaves. Une série de révoltes en Amérique du Nord traumatisa la plantocratie et le gouvernement britanniques ; on peut citer à titre d’exemple celle de la Barbade en 1816 mais surtout la très violente révolte de décembre 1831- janvier 1832 en Jamaïque (également connue sous le nom de « guerre des Baptistes » ou « Soulèvement de Noël »), qui impliqua 60 000 des 300 000 esclaves de l’île, et au cours de laquelle 14 Blancs furent assassinés et 207 rebelles noirs furent tués (auxquels s’ajoutent environ 300 esclaves exécutés à la suite de cette révolte).

Extrait d’article du journal Le Globe, au sujet des insurrections dans les colonies anglaises et notamment en Jamaïque, mars 1832

Cette dernière révolte, dont il est souvent dit qu’elle précipita l’adoption de la loi en 1833, est survenue quelques mois seulement après la rébellion menée par Nat Turner en Virginie, elle aussi particulièrement brutale. Cette agitation dans les colonies inquiète à l’époque le Parlement, où les anti-esclavagistes se font entendre plus distinctement – notamment depuis que la Société anti-esclavagiste britannique a été fondée en 1823 sous l’impulsion de William Wilberforce et Henry Brougham – et où le lobby pro-esclavagiste a perdu les deux tiers de ses sièges après la réforme de 1832.

De son côté, la presse française analyse souvent l’adoption de cette loi comme étant liée aux difficultés économiques causées à l’Angleterre par ses colonies caribéennes. Il faut dire que les colonies sucrières françaises souffrent alors des mêmes maux que leurs consœurs britanniques, notamment parce que le prix du sucre a dégringolé et que la traite avait été interdite officiellement en 1817 par une ordonnance de Louis XVIII (même si elle a perduré illégalement jusqu’en 1833).

Ainsi, le Constitutionnel du 17 août 1833 voit dans l’abolition un moyen pour l’Angleterre de se débarrasser de son coûteux système colonial :

« Peut-être même est-il permis de penser que le gouvernement anglais verrait avec plaisir naître cette occasion de mettre enfin un terme à son système colonial, système dont il sent d'autant plus les vices, qu'il en résulte un rétrécissement funeste à ses intérêts dans ses relations commerciales avec ses magnifiques possessions des Indes, où il pourrait se procurer à bien meilleur marché les 200 000 tonneaux de sucre, par exemple, qu'il tire de la Jamaïque et de Maurice. »

Si les journaux français sont suffisamment avisés pour ne surtout pas associer l’adoption de la loi aux nombreuses révoltes sanglantes qui affectent les colonies (y compris non-britanniques) depuis le début du siècle, ils n’en louent pas moins les efforts considérables déployés par les abolitionnistes britanniques, pour la plupart modérés et gradualistes, dans le but d’obtenir l’abolition définitive de l’esclavage. Ainsi, clairement admiratifs de l’influence des abolitionnistes au Parlement britannique, les journaux français rapportent en 1833 que « dans les trois mois qui viennent de s’écouler, il n’a pas été présenté à la chambre moins de 4 361 pétitions contre l’esclavage dans les colonies. Le nombre des signataires présente le chiffre énorme de 1 131 339. » (Le Moniteur universel, 2 juin 1833, p. 4).

Somme toute, on pourrait finalement s’étonner du relatif désintérêt de la presse française pour la loi de 1833. De la même façon que la presse française a été presqu’indifférente au sujet de la répression de la traite négrière en 1831-1833 – un sujet pourtant brûlant à l’époque puisque la France s’était alliée à l’Angleterre par le biais de deux Conventions dans le but d’éliminer la traite –, la plupart des titres français ne font en effet pas grand cas de l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques.

Incendie du Roehampton Estate durant l'insurrection jamaïcaine du Noël 1831, Adolphe Duperly - source : WikiCommons
Incendie du Roehampton Estate durant l'insurrection jamaïcaine du Noël 1831, Adolphe Duperly - source : WikiCommons

Quelques titres retranscrivirent les débats ou des résumés de ces débats autour de ce qu’ils ont baptisé « le bill d’abolition de l’esclavage » (c’est le cas de la Gazette nationale, La Tribune, Le Constitutionnel, la Gazette de France, la Quotidienne, ou encore le Journal des débats politiques et littéraires), mais aucun journal ne publie de traduction de la loi elle-même – et la publication de jugements critiques ou de billets d’opinions à propos de celle-ci est plutôt rare.

À titre d’exemple, on peut citer le Journal des débats politiques et littéraires, qui se contente de distiller quelques commentaires mesurés :

« L’expérience [l’abolition de l’esclavage] est encore bien récente pour être considérée comme décisive ; nous en acceptons, au reste, de grand cœur un présage favorable.

De toutes les conquêtes de la civilisation, il n’en est pas qui mérite, selon nous, de plus sincères remerciemens [sic] pour les hommes d’État qui ont osé les premiers se placer au-dessus d’un préjugé si longtemps fatal à une portion nombreuse de la race humaine. »

Pourtant, la Monarchie de Juillet ne censure pas la presse sur les sujets sociaux et coloniaux ; la censure s’applique en revanche sur les sujets de politique intérieure, plus sensibles. En réalité, la Monarchie de Juillet essaie de sauver tant bien que mal ses colonies de la ruine en préservant le système esclavagiste, car elle est convaincue de leur importance pour la prospérité économique et commerciale de la France.

Ainsi, l’Angleterre n’a pas encore adopté sa loi que déjà Jean-François Joly, alors député de l’Ariège favorable à l’abolition, constate que « dans un pays voisin on s’occupe de l’abolition de toute espèce d’esclavage », s’inquiète de « savoir comment, après l’abolition totale de la traite par l’affranchissement ou tout autre moyen, [la France] parviendra à conserver et à utiliser [ses] colonies ». (Le Moniteur universel, 12 juin 1833, p.5). Cette inquiétude est partagée par une grande partie de l’élite et de la presse françaises, ce qui explique sans doute l’attitude peu engagée de cette dernière sur le sujet sensible de l’abolition dans les années 1830.

De même, les abolitionnistes français actifs au début de la Monarchie de Juillet comprennent l’intérêt commercial des colonies, et cherchent donc à atteindre leur but ultime – l’abolition totale de l’esclavage – de façon graduelle, afin de ne pas déstabiliser brutalement l’équilibre économique de ces dernières. Bien sûr, l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques en 1833 donne un nouvel essor au mouvement abolitionniste en France (la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage – SFAE – est d’ailleurs fondée en 1834 avec le soutien direct des abolitionnistes anglais), mais ce dernier, qui rassemble en son sein des intellectuels et des notables, reste modéré. La révolte des esclaves de Saint-Domingue était encore dans toutes les mémoires, et, si l’on voulait évidemment abolir l’esclavage, on ne voulait pas le faire dans un bain de sang ni vider les caisses de l’État.

D’ailleurs, Le Constitutionnel, l’un des rares journaux à livrer une analyse exhaustive et à oser prendre véritablement position au sujet du « bill », n’hésite pas à brandir la menace qu’il représente pour la paix dans les colonies des Antilles françaises. Le journal, qui se positionne sans ambiguïté en faveur de l’abolition de l’esclavage, formule ainsi un sérieux avertissement à l’égard du gouvernement français dès le mois de juillet 1833 :

« La France, nous l’avons déjà dit, doit porter un regard attentif sur cet événement, qui sera presqu’une révolution dans l’Archipel des Antilles. Il est impossible qu’un tel changement, opéré dans la condition des Noirs des îles anglaises, n’excite pas une vive effervescence parmi les Noirs des îles françaises, qu’elles entourent de toutes parts.

Pour en arrêter les conséquences, il faudra nécessairement, ou bien renforcer encore le système atroce qui maintient la population esclave dans une muette terreur, ou bien, au contraire, rendre sa situation douce et tolérable. »

Les abolitionnistes français entrent en 1833 dans une phase plutôt passive d’observation du processus d’abolition britannique. Bien qu’inquiets du coût que représenterait une compensation des propriétaires (voir Le Moniteur Universel, 23 avril 1835, p. 12), ils adhèrent pour la plupart aux théories de Wilberforce – qui est convaincu qu’il faut, avant de libérer les esclaves, les « éduquer et les préparer à leur futur statut de libre ».

Ils veulent ainsi observer avant d’agir, à l’instar du ministre de la Marine et des Colonies, Guy-Victor Duperré, qui déclare en 1835 : « Ne devons-nous pas attendre avant, de nous lancer dans des spéculations, dans de nouvelles voies, d’y préparer la population par des leçons pratiques de religion, de morale et de civilisation ? » (Le Moniteur universel, 24 avril 1835, p. 8). D’ailleurs, le Duc Victor de Broglie, qui préside en 1835 à la fois le Conseil des ministres et la SFAE, n’a pas fait de l’abolition de l’esclavage une priorité de son administration.

En définitive, on observe une relative discrétion de la presse française au sujet de la loi d’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques au moment où elle fut votée puis entra en vigueur. En revanche, le déroulement du processus d’émancipation sera par la suite observé avec intérêt par la Monarchie de Juillet, par les abolitionnistes comme par les esclavagistes.

Claire Bourhis-Mariotti est maîtresse de conférences à l’université Paris-8. Ses recherches portent principalement sur l’histoire des Africains-Américains au XIXe siècle. Elle est l’auteure de L’Union fait la force, les Noirs américains et Haïti, 1804-1893, paru aux Presses universitaires de Rennes.

Pour en savoir plus :

Dziembowski, Edmond, et Rapoport, Michel. Le débat sur l'abolition de l'esclavage : Grande-Bretagne, 1787-1840, Atlande, 2009

Jennings, Lawrence C. French reaction to British slave emancipation. Baton Rouge : Louisiana State University Press, 1988

Texte (version originale) de la loi de 1833, An Act for the Abolition of Slavery throughout the British Colonies ; for promoting the Industry of the manumitted Slaves ; and for compensating the Persons hitherto entitled to the Services of such Slaves