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La guerre du Rif et les déchirements autour de la question coloniale

le par - modifié le 05/08/2020
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Première guerre de décolonisation du XXe siècle, la guerre du Rif, au Maroc, opposa les Espagnols à l'insurrection menée par Abdelkrim. L'intervention de la France aux côtés de l'Espagne à partir de 1925 provoque un violent affrontement idéologique dans la presse parisienne.

Maroc, 1921. Le pays est alors sous domination espagnole et française. Dans le Rif, une région montagneuse au nord du territoire, sous protectorat espagnol depuis 1912, les habitants se soulèvent contre l'occupant.

Menés par le Berbère Mohamed Abdelkrim el-Khattabi, dit Abdelkrim, les rebelles infligent à l'armée coloniale, à l'été 1921, une défaite spectaculaire : lors de la bataille d'Annoual, 12 000 soldats espagnols périssent. En 1922, Abdelkrim proclame la « République rifaine » dont la capitale est Adjir. En 1923, les Espagnols essuient une nouvelle défaite lors de la prise par les Rifains de la ville sainte de Chefchaouen. 

Ils décident alors de demander de l'aide aux Français pour mater la rébellion et se rapprochent du maréchal Lyautey, résident général du protectorat français du Maroc (alors sous l'égide de Moulay Youssef, sultan dépourvu de toute réelle autorité politique).

Les troupes rifaines sur les pentes à gauche de l'oued Ouizert, agence Rol, 1926 - source : Gallica-BnF
Les troupes rifaines sur les pentes à gauche de l'oued Ouizert, agence Rol, 1926 - source : Gallica-BnF

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La Guerre d’Espagne à la une, 1936-1939

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Mais Lyautey, qui a des sentiments ambivalents vis-à-vis de ses voisins ibériques, renâcle. Pendant ce temps, à Paris, la presse titre sur les défaites espagnoles, à l'image d'Excelsior en mars 1924 :

À mesure qu'il enchaîne les victoires, Abdelkrim fait de plus en plus parler de lui dans la presse métropolitaine : Le Matin publie sa photo en Une en juillet 1924, titrant  « Une nouvelle république dans l’Afrique du Nord : le Rif. Les tribus que combattent les Espagnols ont déjà leur président : Abd El Krim ».

« Du flot de nouvelles, souvent fantaisistes et contradictoires, il ressort assez nettement que l’armée espagnole n'a pas à combattre contre un désordre de tribus indisciplinées. Nous apprenons aujourd'hui qu'il existe dans ce pays un Parlement, un gouvernement et même un président de la République qui est Abd el Krim.

Nous apprenons aussi que cet homme a une instruction parfaitement européenne, qu'il a des ministres et qu'il lit les journaux, qu'il gouverne en manœuvrant, ou, si vous voulez, en intriguant non seulement chez lui et à Madrid, mais aussi dans d'autres capitales du vieux continent.

Tout cela est encore évidemment assez vague, nébuleux ce l'est surtout parce qu'il nous est malaisé de savoir des choses précises. Et puis il faut admettre que cette république est encore dans une phase de gestation. Ce serait toutefois négligence que de la négliger. »

Abdelkrim (à droite), agence Rol, 1924 - source : Gallica-BnF
Abdelkrim (à droite), agence Rol, 1924 - source : Gallica-BnF

Dans Le Rappel, en septembre 1924, on commence à manifester une pointe d'inquiétude : et si Abdelkrim, loin de se contenter de ses victoires sur les Espagnols, avait des visées sur la partie française du Maroc ? Et si l'insurrection se répandait par contagion dans tout l'empire colonial ?

« Quoi qu'il en soit des causes et des conséquences pour l'Espagne de la défaite du Rif, sa réalité n'est plus niable, et des questions, à cause d'elle, se posent désormais qui n'intéressent plus seulement l'Espagne.

En particulier celle-ci : Abd-el-Krim, ayant libéré le Rif, va-t-il se tenir pour satisfait, ou bien cédant à l'excitation du succès, va-t-il tourner sur nous ses batteries ? Nous ne prétendons pas qu'il y songe. Mais l'hypothèse n'est pas invraisemblable [...]. »

La situation bascule lorsque le maréchal Lyautey, bien que répugnant à s'immiscer dans le conflit, fait occuper la rive droite de l'Ouergha, limitrophe du Maroc espagnol. En réponse, Abdelkrim déclare la guerre à la France et entraîne la dissidence de plusieurs tribus de la région de Fès.

Le risque de voir s'écrouler tout l'édifice colonial français au Maroc semble désormais bien réel. Paul Painlevé, chef du gouvernement du Cartel des Gauches, se rend au Maroc à la mi-juin 1925. En juillet, Lyautey est écarté de ses fonctions et le « dossier rifain » passe aux mains du maréchal Pétain, grand ami du dictateur espagnol Primo de Rivera et partisan de la manière forte.

C'est le début d'une vaste offensive franco-espagnole combinant infanterie, blindés, marine et aviation (275 000 hommes), destinée à écraser les forces d'Abdelkrim (75 000 hommes).

Dès lors, la guerre du Rif devient une affaire française : l'opinion et la presse métropolitaines vont se scinder en deux camps. Alors que la presse de droite, du centre, et une fraction de la presse de gauche soutiennent sans réserve l'offensive franco-espagnole, la presse communiste et anarchiste s'y montrent, par anticolonialisme, violemment opposés.

En  septembre 1924 déjà, le quotidien communiste L'Humanité, faisant une lecture marxiste du soulèvement rifain, avait déjà fait paraître un texte se félicitant de la « brillante victoire » d'Abdelkrim :

« Groupe parlementaire, Comité directeur du Parti communiste, Comité national des Jeunesses communistes, saluent la brillante victoire du peuple marocain sur les impérialistes espagnols. Ils félicitent son vaillant chef Abd et Krim. Espèrent qu'après la victoire définitive sur l'impérialisme espagnol, qu’il continuera en liaison avec le prolétariat français et européen, la lutte contre tous les impérialistes, français y compris, jusqu'à la libération complète du sol marocain.

Vive l'indépendance du Maroc ! Vive la lutte internationale des peuples coloniaux et du prolétariat mondial ! »

Mitrailleuse à Ain Acha, agence Rol, 1925 - source : Gallica-BnF
Mitrailleuse à Ain Acha, agence Rol, 1925 - source : Gallica-BnF

Le journal récidive le 2 juillet 1925 en publiant en Une un texte de Henri Barbusse, l'auteur acclamé du Feu, récit sans fard de l'horreur des tranchées. L'article de Barbusse, que L'Humanité intitule « Les travailleurs intellectuels aux côtés du prolétariat contre la guerre au Maroc », est co-signé par des personnalités du monde artistique et intellectuel proches du Parti communiste : Louis Aragon, André Breton, René Crevel, Paul Eluard ou encore Philippe Soupault.

« Contre la guerre du Maroc, cette nouvelle grande guerre qui se déploie et s'allonge sept ans après le massacre de dix-sept cent mille Français et de dix millions d'hommes dans le monde, nous sommes  quelques-uns qui élevons hautement notre protestation.

Nous avons trop médité l'expérience de l'histoire et surtout l'histoire des guerres mondiales, pour ne pas dénoncer l'origine impérialiste, ainsi que les conséquences internationales probables de cette guerre. [...]

Émus et révoltés par les atrocités commises de part et d'autre sur le front de l'Ouergha, nous constatons qu'elles sont inhérentes à toutes les guerres, et que c'est la guerre qu'il faut déshonorer [...]. Nous proclamons une fois de plus le droit des peuples, de tous les peuples, à quelque race qu'ils appartiennent, à disposer d'eux-mêmes.

Nous mettons ces clairs principes au-dessus des traités de spoliation imposés par la violence aux peuples faibles, et nous considérons que le fait que ces traités ont été promulgués il y a longtemps ne leur ôte rien de leur iniquité. Il ne peut pas y avoir de droit acquis centre la volonté des opprimés. »

Le 12 octobre, le Parti organisera même une grève générale en soutien au mouvement marocain, tandis que L'Humanité restera pendant tout le conflit la principale voix des opposants à la guerre du Rif.

Le quotidien n'hésitera d'ailleurs pas à présenter le régime mis en place par Abdelkrim comme un modèle de démocratie. Une lecture certes très éloignée de la réalité, mais la presse de gauche comme celle de droite, sous-informées sur la situation au Maroc et mues par des objectifs idéologiques, auront systématiquement, pendant toute la durée du conflit, une vision biaisée des événements.

Plus timide que L'Humanité, le journal socialiste Le Populaire de Léon Blum exprime lui aussi une position pacifiste, par exemple dans cet article de juillet 1925, lequel dénonce simultanément les manœuvres coloniales et les « appétits de chef de tribus » d'Abdelkrim :

« De graves événements se déroulent au Maroc. Le Parti socialiste en a montré l'angoissant développement où se mêlent et s'entrechoquent des ambitions d'un chef de tribus, des appétits de capitalisme, des imprudences de militarisme colonial et des devoirs de civilisation.

Fidèle à sa tradition, le Parti socialiste a demandé à trois reprises que les mesures pour amener Abd el Krim à la paix soient prises sans négliger la sécurité de nos soldats, de nos colons et des tribus amies.

Les dernières déclarations gouvernementales, tout en marquant des intentions pacifiques, n'ont pas cependant donné tous apaisements, et le Parti socialiste a dû s'abstenir de voter les crédits. »

À la droite de l'échiquier politique, on en appelle sans ambigüité à un déploiement militaire de grande ampleur pour défendre les intérêts français. L'Ère nouvelle, en juin 1925, invoque ainsi le fantôme de Charles Martel pour justifier la contre-offensive franco-espagnole, garante de la sauvegarde de la « civilisation européenne » :

« Il ne s’agit pas seulement de savoir si la France conservera son empire africain, et exercera l’action civilisatrice qui lui a été confiée par les traités internationaux. Il s’agit de savoir si les rares musulmanes arracheront à la civilisation européenne la place conquise sur les autres continents de l’ancien monde. Ce n’est plus dans les champs de Poitiers ; c’est dans les plaines de l’Ouergha, au pied du massif riffain, qu'il faut recommencer Charles Martel. »

Dans la presse conservatrice, on rivalise alors de détails sur les « atrocités » commises par les insurgés, présentés comme des barbares. Le polémiste Charles Maurras, dans le journal nationaliste L'Action française, appelle encore plus clairement à la violence militaire, préconisant le 8 juillet l'utilisation de gaz toxiques pour exterminer les « sauvages » du Rif :

« Les procédés militaires de cet Abd el Krim n'ont rien à envier aux plus épouvantables atrocités germaniques entre 1914 et 1918. Dernièrement, pour frapper l'imagination des tribus encore soumises, il leur renvoyait des prisonniers noirs conduits par un sergent sénégalais : tous ces prisonniers avaient les yeux crevés ; on avait laissé au sergent l'usage de la vue, mais on avait eu soin de couper la langue à ce malheureux.

Ces barbaries valent-elles la peine d'être combattues à armes courtoises ? Et le plus simple ne serait-il pas d'enfumer les tanières et de laisser les sauvages y étouffer ? »

Le corps expéditionnaire franco-espagnol ne l'avait pas attendu : c'est pendant la guerre du Rif que sont utilisées pour la première fois les techniques de bombardement aérien avec épandage de gaz sur les populations civiles. La première bombe de gaz moutarde avait été larguée secrètement par les Espagnols au cours de l'été 1924.

Pour le conservateur Journal des débats, pas question non plus de faire la paix avec Abdelkrim : il s'agit de le vaincre sur le champ de bataille. C'est ce qu'affirme cet article du 2 août, qui fait lui aussi de la lutte contre les Rifains une affaire « civilisationnelle ».

« Abd-el-Krim ne restera tranquille que lorsqu'il aura été battu ou s'il se sent perdu [...]. Si le gouvernement, intimidé par la propagande criminelle des bolchevistes ou par les récriminations déprimantes des pacifistes et des socialistes, s'était laissé aller à des pourparlers de paix, il aurait commis une faute lourde, dont les conséquences auraient pu être très sérieuses [...].

En luttant contre Abd-el-Krim, ce que nous défendons, ce ne sont pas seulement les traités, c'est toute l'Afrique du Nord, c'est le prestige européen qui, s'il faiblissait sur un point, ne tarderait pas à être compromis dans tout l'Orient, c'est notre sécurité, c'est la liberté et l'indépendance de notre politique. »

Le général Primo de Rivera félicite le chef de la Légion espagnole, agence Rol, 1925 - source : Gallica-BnF
Le général Primo de Rivera félicite le chef de la Légion espagnole, agence Rol, 1925 - source : Gallica-BnF

Le gouvernement français est d'ailleurs sur une ligne très proche. Le Temps, journal conservateur, se félicite ainsi des positions du représentant du Cartel des gauches Paul Painlevé dans un article d'août 1925 :

« Tout en indiquant que la conclusion de la paix avec Abd el Krim ne saurait être différée une heure de plus qu’il ne serait nécessaire, le président du conseil a insisté avec force sur la nécessité de faire preuve, dans la lutte actuelle, de la plus grande énergie comme de la plus tenace persévérance.

“Dilemme inexorable : il faut ou défendre le Maroc... ou abandonner l’Afrique du nord, et l’abandonner dans quelles conditions désastreuses !... Ce serait la fin de notre empire colonial...”  

Voilà des paroles qui montrent à l’évidence que, sans tomber dans de stériles discussions de doctrine, le président du conseil ne craint pas, lorsqu’il s’agit d’intérêt national, de penser autrement que la section française de l’Internationale ouvrière, et de le dire. »

Pendant ce temps-là, au Maroc, l'offensive franco-espagnole, forte de sa supériorité numérique et matérielle, prend rapidement le dessus. Au printemps 1926, Abdelkrim est perdu. Le Journal des débats s'en félicite dans son édition du 26 mai :

« Abd el Krim ne représente plus rien : il n'y a plus de bloc riffain, il ne saurait plus y avoir d'émir du Rif. Il y a un agitateur dont il faut débarrasser le pays : nous lui accorderons des conditions généreuses, si c'est possible, mais justes, en tout cas ; aucune décision ne doit être prise sur ce point avant que les prisonniers français et espagnols soient rentrés dans nos lignes, tous, sans aucune exception.

De grandes puissances ne discutent pas avec un adversaire qui possède des otages. Abd el Krim sera traité comme il aura traité nos frères tombés entre ses mains. »

Le chef insurgé est contraint à la reddition le 30 mai : il est exilé de force à la Réunion, où il demeurera vingt ans (il finira ses jours au Caire en 1963).

Le 14 juillet 1926, Primo de Rivera, le président Doumergue, Aristide Briand et le sultan Moulay Youssef défilent sous l'Arc de Triomphe, célébrant la victoire contre la « barbarie ».

La guerre du Rif a pris fin. Elle aura duré cinq ans et aura coûté la vie à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les historiens voient en elle la première guerre de décolonisation du XXe siècle, préfigurant les grands mouvements de libération nationale d'après-guerre – mais aussi les affrontements idéologiques qui les accompagneront au sein de l'opinion.

Le Maroc n'accèdera à l'indépendance qu'en 1956.

Pour en savoir plus :

Vincent Courcelle-Labrousse, Nicolas Marmié, La guerre du Rif, Maroc 1921-1926,  Tallandier, 2008

Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Perrin, 2009

Charles-Robert Ageron, La presse parisienne devant la guerre du Rif, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 1977

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