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1925-1926 : trois reporters couvrent l’insurrection syrienne

le par - modifié le 05/08/2020
le par - modifié le 05/08/2020

Lorsqu’une insurrection éclate dans le territoire syrien nouvellement occupé par la France, trois stars du journalisme sont envoyées pour couvrir l’événement : Albert Londres, Joseph Kessel et Édouard Helsey. Sous couvert d’objectivité, leurs textes forment une apologie du colonialisme.

En 1925, la Syrie est en guerre. Plusieurs journalistes sont envoyés sur place par les plus importants quotidiens nationaux. Parmi eux se trouvent trois célèbres grands reporters français : Édouard Helsey et Joseph Kessel – pour le compte du Journal – ainsi qu’Albert Londres – pour Le Petit Parisien.

Combler un manque d’information

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la Syrie, auparavant un vaste territoire s’étendant de la Méditerranée au désert d’Arabie, se trouve démembrée et placée sous tutelle française par la Société des Nations (SDN). Mais l’administration française rencontre dès le début du mandat une résistance de la population locale. Celle-ci s’aggrave et mène, en juillet 1925, à une insurrection des Druses, peuplade indépendante de réputation guerrière qui habite les régions montagneuses.

En quelques mois, la révolte s’élargit, embrasse les revendications nationales du Parti du peuple de Damas et touche plusieurs régions du pays. Les insurgés appellent à l’indépendance et à l’unité de la Syrie. Du point de vue métropolitain, l’insurrection syrienne menace de déstabiliser la présence française dans le littoral oriental de la Méditerranée, de semer le trouble dans le reste de l’empire colonial français et d’entraîner la perte d’une assise politique au Moyen-Orient.

C’est dans ce contexte que les envoyés spéciaux des quotidiens à fort tirage sont investis d’une mission claire : « Vous étudierez sur place les causes et les prétextes de ce soulèvement », conseille-t-on à Édouard Helsey.

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Renseigner le public français, dévoiler les faits méconnus : il s’agit là du caractère officiel de la mission des grands reporters, dépêchés sur les lieux pour rendre compte avec objectivité, dit-on, d’événements qui ne trouvent que peu d’écho dans la métropole. La France est alors toute absorbée par la guerre du Rif au Maroc.

Ce n’est donc qu’à partir du mois de septembre que des journalistes français sont envoyés en Syrie pour couvrir l’insurrection, qui se poursuit jusqu’à l’été 1926. Avant septembre, l’information, souvent incertaine, arrive au compte-goutte à Paris par le biais d’agences de presse et de journaux étrangers.

« Les détails précis manquent toujours sur les incidents de Syrie », indique le titre d’une dépêche, le 9 août 1925 en Une du Matin. L’envoi de reporters sur place vient ainsi pallier un déficit d’information sur le conflit et, plus généralement, sur la Syrie, comme l’explique Édouard Helsey dans Le Journal.

« On connaît mal ces régions où se juxtaposent et se pénètrent, dans un inextricable puzzle, races et religions. Nous avons besoin de comprendre vite. […]

Et puis, les nouvelles cheminent si lentement ! Le télégraphe fait tant de détours entre Beyrouth et Paris qu’il en devient impraticable. […]

Pourtant, nous nous battons ici. Des Français tombent sur cette terre qu’arrosa le sang des Croisés. Il faut qu’on le sache, et qu’on sache pourquoi. »

Or, en dépit de sa volonté d’informer exhaustivement le lectorat français, le reporter est loin d’être un témoin neutre. Sous la pression du discours colonial, qui suscite à l’époque une adhésion de l’opinion publique et des principaux partis politiques, à l’exception du Parti communiste, il se fait moins observateur désintéressé que médiateur d’une réalité syrienne passée au filtre de l’idéologie coloniale.

Une idéologie qui teinte la ligne éditoriale des grands quotidiens, tant du Journal, qui emploie Édouard Helsey et Joseph Kessel, que du Petit Parisien, qui envoie Albert Londres, déjà célèbre pour son reportage au bagne. En conséquence, la liberté des reporters est toute relative, balisée par l’orientation des quotidiens qui publient leurs articles et dont ils sont les représentants, comme le soulignent les titres des reportages : non pas « Joseph Kessel (ou Édouard Helsey) en Syrie », mais bien « Le Journal en Syrie ».

Le reporter, un témoin fiable ?

Pour les grands quotidiens des années 1920, le colonialisme est un sujet rassembleur, une entreprise défendue au nom d’une mission civilisatrice et des valeurs républicaines. Aussi, ni Helsey, ni Kessel, ni Londres ne mettent en doute la légitimité du mandat français. Les questions posées demeurent superficielles et jamais les revendications nationalistes des insurgés ne sont véritablement soupesées.

Ces trois reportages se présentent davantage comme des entreprises de défense de l’honneur et du prestige de la France en Syrie. Dans ce but, le reporter jouit d’un pouvoir de persuasion particulier, en vertu de sa qualité de témoin. Chacun des reporters construit en effet dans son récit une représentation de lui-même en témoin fiable et crédible.

« Je n’ai visé qu’un but dans ce travail [assure Albert Londres] : l’impartialité. Aussi ai-je eu soin, en quittant Marseille, de ne pas oublier l’une de mes oreilles, voulant entendre aussi bien du côté droit que du côté gauche. »

De même, Édouard Helsey se félicite d’avoir tracé « le tableau sincère de la situation actuelle ». Et pour sa part, Kessel avoue, au début de son reportage :

« Je confesse avec humilité que les premiers temps de mon séjour à Beyrouth je ne comprenais rien aux propos tenus devant moi. »

L’image d’un témoin naïf informé par ses seules observations est convoquée pour renforcer la confiance du lecteur dans la bonne foi du reporter, qui serait exempt de préjugés. Dans le même esprit, Kessel s’efforce de mettre en scène les opinions opposées qu’il récolte :

« Il [le chef druse Abdul Medjid] démontrait l’inanité d’un régime démocratique pour un peuple encore soumis aux règles de la féodalité, la nécessité d’un roi. […]

Je sortis convaincu. Mais, dès le seuil, j’entendis un autre son de cloche.

‘Jamais, me dit-on, les musulmans de Syrie n’accepteront un étranger comme roi ; ou alors, pour se maintenir, il devra faire du nationalisme à outrance.’ »

L'écrivain et grand reporter Joseph Kessel par Choumoff, circa 1925 - source : WikiCommons
L'écrivain et grand reporter Joseph Kessel par Choumoff, circa 1925 - source : WikiCommons

Cette apparence d’objectivité du reporter, écho de toutes les opinions, assure la force de persuasion de son témoignage. S’y ajoute la mise en scène des journalistes anglais, à laquelle Albert Londres consacre un article entier, pour renforcer la crédibilité des journalistes français.

Londres, tout juste arrivé dans la ville de Damas, rejoint son hôtel et constate que « [la] presse anglaise tout entière [l’]y précédait ». Il cogne à la porte de l’une des chambres et échange quelques mots avec le journaliste britannique du Evening News. Celui-ci lui permet de lire le câble qu’il vient de rédiger, intitulé « On bombardera Beyrouth » et qui prédit une victoire française. Dans une autre chambre, le journaliste du Daily News fait lire à Londres une dépêche annonçant au contraire la déroute des forces françaises, et ainsi de suite.

« Je frappai au 18. Son locataire était aussi un vieil albatros de notre bande. Il travaillait pour Daily News. C’était un pur Anglais. Il m’embrassa quand même.

- Que câblez-vous ?

- Pas énormément de choses.

Vous pouvez lire.

Je lus :

Les rebelles sont évalués à 30 000. Les forces françaises ont été mises en déroute. Gamelin a dû retirer ses troupes pour éviter l’encerclement. Les soldats algériens refusent de combattre leurs frères musulmans. Les légionnaires belges et allemands désertent.

- C’est tout ?

- Oui ! Petit câble.

- Il n’y a plus de colonne Gamelin. Comment voulez-vous qu’on l’encercle ? Trente mille rebelles ? Ils sont quatre mille en comptant les réserves. Qui vous renseigne ?

- C’est ce que l’on dit dans le pays. »

Albert Londres souligne ironiquement l’inexactitude, le côté farfelu et peu fiable des informations transcrites par ses collègues anglais.

Cette rivalité exhibée entre journalistes français et anglais fait écho à la vieille rivalité franco-britannique, avivée par le partage du Moyen-Orient à la fin de la Première Guerre mondiale. La représentation des reporters anglais, accusés d’inventer de fausses nouvelles, permet au reporter français d’apparaître, à l’opposé, comme un journaliste soucieux de la vérité des faits.

En réalité, il est toutefois surtout attentif à la construction d’une explication du conflit satisfaisant l’honneur national.

Un ambassadeur de la République

En effet, une représentation plus discrète du reporter entre en contradiction avec son impartialité affichée. Celle-ci est sans cesse contredite par un patriotisme partisan, qui véhicule une image de la Syrie comme prolongement du territoire français. C’est en conquérant que le reporter parcourt ce territoire, où il se plaît à retrouver la langue et la culture françaises.

Fier de sa nation, le reporter se présente à tous en qualité de Français, tels Albert Londres, affirmant, en réponse à une question, « Je suis Français » et Joseph Kessel, se faisant présenter à un chef druse en tant qu’« envoyé de la France ».

Les envoyés fréquentent également les personnalités françaises officielles. Londres inaugure son enquête par un scoop, une interview du général Sarrail, haut-commissaire sortant, tandis qu’un général de l’Armée française au Levant entraîne Édouard Helsey à travers les routes du Djebel druse.

À cette occasion, l’accompagnement de la colonne militaire qui va délivrer les Français assiégés dans la citadelle de Soueïda suscite une identification entre Helsey et les militaires. Le reporter partage les dangers qui menacent les soldats : « Je vous télégraphie de Soueïda où nos cavaliers d’avant-garde viennent de pénétrer avec nos auto-mitrailleuses », écrit-il le 27 septembre 1925. Il ajoute, peu après :

« […] Le soldat n’est pas en campagne pour faire de la littérature. Eh bien ! puisque pour quelques jours je suis admis à l’honneur de partager sa vie, je vais essayer de voir et de sentir comme lui. »

La fierté militaire qu’Helsey affirme à diverses reprises glisse vers l’identification aux héros militaires et même vers la participation aux actions militaires, chez Joseph Kessel.

Ce dernier loue l’héroïsme des militaires français, soldats de la Légion étrangère, bataillons de Tcherkesses ou jeunes aviateurs courageux. Pour Kessel, qui a été aviateur dans sa jeunesse, la visite de la caserne est l’occasion de se montrer en train de poser un geste concret contre les insurgés druses.

« - Nous allons faire un petit crochet, me prévient mon pilote, tandis que nous nous dirigeons vers l’appareil. Je dois bombarder Soueïda. Un moment, j’ai voulu changer de passager, mais, puisque vous connaissez la manœuvre, vous la ferez aussi bien qu’un autre. Alors, c’est entendu. Je passe au-dessus de la ville. Je vous fais signe, vous lâchez le paquet.

[…] Les yeux fixés tantôt sur le pilote, tantôt sur la plaque vitrée qui, au fond de la carlingue, permet de voir d’aplomb le paysage, j’attends. Pour que le bombardement réussisse, c’est une question de secondes.

[…] Le pilote lève le bras, je tire sur les manettes. Une trombe de fumée monte de la ville, puis une autre, une troisième. »

La participation à un bombardement est pour le moins étonnante de la part d’un journaliste soi-disant impartial.

Comme on peut s’en douter, l’ensemble du regard posé sur la Syrie est tributaire de l’orientation politique plus ou moins masquée des reportages. Les reporters démontrent l’importance du mandat en exposant des arguments économiques, humanitaires, politiques. En outre, ils déploient une persuasion plus implicite : un récit de la colonisation.

Celui-ci campe un bassin méditerranéen où des peuples de différentes origines géographiques et ethniques, de confessions religieuses variées, se confrontent : au Latin ou à l’Occidental s’oppose l’Oriental, au chrétien, le musulman ou le Druse, au colonisateur, le colonisé, sans compter l’hétérogénéité qui caractériserait l’ensemble du peuple syrien, selon les reporters.

Les reportages véhiculent ainsi une représentation négative des habitants locaux non partisans du mandat, vision péjorative qui justifie l’entreprise coloniale. Selon Albert Londres, la civilisation en Syrie « présente tous les degrés d’une longue échelle, sauf les degrés du haut ».

Aux confins du monde civilisé, le Druse est constamment représenté comme un enfant naïf et primitif, sinon comme un être sauvage, barbare, voire assoiffé de sang et de pillage. Les reporters lui refusent le plus souvent la qualification, trop légitime, d’insurgé pour lui préférer celle de « bandit ». Appartenant à une « secte étrange et secrète qui mêle toutes les croyances », le Druse « ne peut [être traité] à l’européenne », affirme Kessel, transcrivant les propos d’un interlocuteur.

Une telle représentation, du point de vue français, refuse par avance toute légitimité aux revendications des insurgés. La Syrie, quant à elle, est présentée comme un territoire chaotique, en proie aux querelles religieuses d’une population hétérogène dont les différents groupes présentent des aspirations inconciliables – autre façon de déconstruire en filigrane l’une des principales revendications du mouvement nationaliste, celle d’une Syrie unie.

« Mais au fait, y a-t-il une Syrie, des Syriens ?...

Au point de vue ethnique, on trouve un mélange de Libanais, d’Arabes, de Druses et de Turcs ; au point de vue confessionnel, quelque vingt-neuf religions ou sectes. »

En somme, tout comme le reportage colonial en général, les articles sur l’insurrection syrienne sont révélateurs des tensions politiques au cœur du travail de l’envoyé spécial. Si le reportage, dès son invention à la fin du XIXe siècle, est fondé sur une image du reporter en témoin objectif à la recherche de la vérité, on voit bien qu’il est difficile pour le journaliste de soutenir ce rôle.

La mise en lumière des partis pris et des orientations politiques qui teintent le discours des reporters nuance la représentation toute idéale d’une écriture de l’information qui serait purement objective.

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Mélodie Simard-Houde est chercheure associée au RIRRA-21 (Université Paul-Valéry Montpellier 3). Elle a publié un ouvrage, Le reporter et ses fictions. Poétique historique d’un imaginaire, aux Presses universitaires de Limoges en 2017.