Chronique

Automne 1944 : la découverte des camps nazis par l’Armée rouge

le 30/11/2021 par Catherine Klein-Gousseff
le 24/01/2020 par Catherine Klein-Gousseff - modifié le 30/11/2021
Fantassin de l'armée soviétique et canon anti-char, Israel Ozersky, 1943 - source : RIA Novosti-WikiCommons
Fantassin de l'armée soviétique et canon anti-char, Israel Ozersky, 1943 - source : RIA Novosti-WikiCommons

Tandis que les troupes soviétiques arrivent aux portes d’un Majdanek vide, les soldats prennent connaissance de toute la folie criminelle du nazisme. Dès lors, journalistes et cameramen russes commencent à rendre compte de l’atrocité hitlérienne dans l'Europe de l'Est occupée. 

Au cours de leur avancée vers l’Ouest à l’été 1944, les troupes soviétiques franchissent le fleuve Bug et pénètrent dans la région la plus orientale de la Pologne, occupée depuis 1939 par les Allemands, là où ont été édifiés, à l’image de Belzec, les premiers camps d’extermination nazis. À la périphérie de Lublin, la plus grande ville de la région, la découverte du camp de Majdanek le 24 juillet suscite un émoi sans précédent.

Bien que les Allemands aient procédé à l’évacuation des lieux peu auparavant, ils n’ont pu, dans leur hâte, faire disparaître toutes les traces de cette industrie de la mort que les Soviétiques découvrent avec stupeur. La présence de fours crématoires, de chambres à gaz, de baraquements, mais aussi d’ossements, de sacs de cheveux, d’effets vestimentaires, désigne l’horreur sans nom de l’entreprise nazie.

Cycle : 1945, l'ouverture des camps

Il y a 75 ans : la découverte des « camps de la mort » nazis

Avec un collège de spécialistes de la période, retrouvez une série d’articles pour revenir sur la couverture par la presse de la découverte des camps de concentration et d'extermination.

 

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La découverte de ce premier camp d’extermination par les Alliés, en l’occurrence les Soviétiques, fait l’objet dans les semaines qui suivent de nombreux reportages et articles de presse. Constantin Simonov, correspondant de guerre de L’Étoile rouge (Kranaja zvezda), publie une série d’articles intitulée « Camp  d’extermination » dans la Pravda les 10, 11 et 12 août, et diffusée parallèlement à la radio soviétique, où il décrit l’indicible.

Evgueni Kriger, dans les Izvestia du 12 août 1944, qualifie ainsi le lieu :

« [Une] usine de la mort, ce qui le distingue de tous les autres camps allemands de prisonniers de guerre et de prisonniers que nous avons vus jusqu’à présent en trois ans de guerre. […].

Des gens y ont été gazés et tués sans distinction de nationalité, de religion, de conviction, de sexe et d’âge… […]

En 1943, il s’agissait de Russes, Français, Serbes, Hollandais, Juifs, Polonais, Grecs, etc. »

Contrairement à ce qu’il se passera à Auschwitz, les autorités soviétiques laissent les correspondants étrangers pénétrer dans le camp. Alexandre Werth est l’un d’eux, envoyé par la BBC et le Guardian, et qui ne parvient à convaincre la presse britannique de l’authenticité de ce qu’il vient de voir :

« La radio britannique ne voulut pas le [l’article] diffuser, croyant à une grossière propagande soviétique.

Il fallut attendre la découverte (à l’Ouest) de Buchenwald, Dachau et Belsen pour que l’on crût enfin à l’authenticité de Maidanek et d’Auschwitz. »

–A. Werth, La Russie en guerre, Paris, 1964, Tallandier, pp. 386-87

Parallèlement, le journaliste se fait le témoin de la réception horrifiée de l’auditoire soviétique à la découverte de Majdanek :

« Tous les Russes connaissaient Babi Yar et les milliers d’atrocités allemandes, mais Maidanek les dépassait en horreur, mettait en lumière la vraie nature du nazisme en action et l’envergure de ses effets.

Car il s’agissait là d’une entreprise industrielle où des milliers d’Allemands “moyens” avaient travaillé à plein temps à tuer des milliers de non-Allemands, se livrant à une orgie de sadisme criminels ou, pire encore, en ayant la conviction toute “technocratique” que c’était là un métier comme un autre. L’impression produite fut terrible […]. »

« Un million et demi de cadavres ont été retirés du camp de Maidanek en Pologne », L'Écho d'Alger, 5 décembre 1944

Tout en soulignant la singularité de Majdanek aux yeux des Soviétiques, A. Werth fait allusion à la connaissance accumulée en URSS sur les atrocités nazies et la réalité de l’Holocauste dans les régions occupées.

Dès 1942, une Commission extraordinaire d’investigation des crimes nazies (Tchegueka) est créée et conduite par différents représentants de la société civile, qui au rythme de la libération des territoires, multiplie ses enquêtes, mettant à jour les meurtres de masse, les grands sites d’exécution, les techniques de gazages utilisées par camions. Outre des brochures, diffusées en URSS et traduites pour l’étranger, plusieurs grands rapports sont résumés et diffusés par la presse au long des années de guerre, sans toutefois préciser, le plus souvent, qui sont les victimes.

Sans que l’interdit ait été explicite, la tendance à omettre la réalité de l’Holocauste, en n’indiquant pas que les « citoyens innocents » étaient Juifs, fut dominante. Ainsi, dans le cas de Babi Yar, ce site à la périphérie de Kiev où près de 34 000 Juifs de la ville furent conduits pour être exécutés fin septembre 1941, le rapport intitulé « Sur les destructions et les atrocités commises par les envahisseurs germano-fascistes dans la ville de Kiev », publié dans la Pravda du 1er mars 1944, présente les faits en ces termes :

« Le 29 septembre 1941, les bandits hitlériens ont pourchassé des milliers de citoyens soviétiques pacifiques à l'angle des rues Mel ́nyk et Doktorivska.

Ils les ont amenés à Babi Yar, leur ont pris tous leurs objets de valeur, puis les ont fusillés. »

Bien avant la découverte de Majdanek, la presse soviétique se fait aussi l’écho de l’entreprise d’extermination allemande en Pologne par le biais de diverses informations, qu’elles proviennent de prisonniers de guerre soviétiques ayant pu s’évader des camps ou encore de la résistance polonaise.

Dans son article « Pologne, la “maison de la mort” des Hitlériens (Pravda, 21 avril 1943, p. 4), Irina Sergueieva se réfère d’abord à des informations issues du gouvernement tchèque de Londres, selon lesquelles 1 600 000 Juifs auraient été tués par les nazis, pour souligner :

« Les barbares allemands considèrent que leur tâche consiste à exterminer complètement toute la population juive, non seulement de Pologne mais aussi des autres pays européens. »

« [...] Mise à jour d'une des nombreuses fosses du camp de Maïdanek (Pologne) », L'Humanité, 21 janvier 1945

Puis elle cite, pour la première fois dans la presse soviétique, l’existence de Treblinka, où d’après une radio polonaise clandestine, les gens sont anéantis, en ne mentionnant cette fois-ci que les Slaves, exterminés  « jour après jour, selon un plan, avec une intention préméditée, en plein accord avec les théories misanthropiques sur l'extermination des peuples slaves ».

La découverte de Majdanek donne lieu, via le « Communiqué de la Commission extraordinaire soviéto-polonaise d’investigation des crimes nazis commis dans le camp d’extermination de Majdanek, à Lublin » du 16 septembre 1944, à la première déclaration officielle soviétique, depuis 1942, sur le sens de l’entreprise nazie en Europe. Celle-ci est publiée dans la Pravda :

« Les Hitlériens utilisaient les “camps de concentration” en Pologne – à Lublin, Dęblin, Oświęcim [Osventsim], Chełm, Sobibór [Sabibor], Biała Podliaska, Treblinka (Tremblinka), et d'autres endroits – pour assassiner des gens qu'ils considéraient comme indésirables, en premier lieu l'intelligentsia des pays occupés d'Europe, les prisonniers de guerre soviétiques et polonais, et les Juifs. »

L’accent, dans le déroulement de l’article est d’abord mis sur les Slaves : « l’extermination massive de la population civile des pays d'Europe, y compris la Pologne et les régions (oblasts) occupés de l'URSS, constituait une politique de l'Allemagne hitlérienne qui découlait de plans d'asservissement et d'extermination de la partie dirigeante et active des peuples slaves », et secondairement, sur les Juifs : « ces camps, y compris le “camp d’extermination” de Majdanek, étaient également le lieu de l'anéantissement total de la population juive. » Le chiffre de 1,5 millions de victimes est énoncé dans ce rapport et sera repris, notamment au procès de Nuremberg – l’évaluation actuelle étant environ de 60 000 victimes.

Outre la presse et la radio, les cameramen et réalisateurs sont également présents et très sollicités sur les lieux d’enquêtes. Ces derniers fournissent des témoignages saisissants qui, cependant, ont été en général peu exploités. Ainsi, des opérateurs parviennent très tôt à Majdanek, suivis par Roman Karmen et Alexander Ford, qui filment l’enquête entreprise sur les lieux par la commission d’investigation sovieto-polonaise, livrant l’un des grands documentaires des camps d’extermination, et mettant également en exergue le rôle des Soviétiques dans la libération de l’enfer.

« Un témoin occulaire donne des détails sur les atrocités commises par les Allemands sur les Juifs polonais [...] au camp de Treblinka », La France Nouvelle, 11 août 1944

Après l’entrée dans Majdanek,  d’autres camps sont découverts dans le processus de libération de la région. Le 16 août 1944, les Soviétiques pénètrent à Treblinka (le plus souvent nommé Tremblinka en russe).

L’écrivain Vassili Grossman, alors correspondant de guerre soviétique, découvre les lieux, eux aussi désertés par les Allemands et les prisonniers, qu’il aborde avec un total effroi :

« C'était ici le plus atroce des camps de la mort établis par les SS, qui dépassait en horreur Sobibor, Majdanek, Belzyce (Belzec) et Oswiencim. »

Dans son témoignage, « L’Enfer de Treblinka », publié en 1944 et qui circulera durant le procès de Nuremberg, l’écrivain décrit les traces terrifiantes de l’extermination :

« La terre rejette des fragments d’os, des dents, des objets, des papiers, elle refuse de garder le secret. Et des objets s’échappent de la terre, de ses blessures mal refermées.

Les voici, les chemises, les porte-cigarettes verdis, des rouages de montres, des canifs à tailler, des crayons, des blaireaux, des chandeliers, de petits souliers d’enfants avec des pompons rouges, des serviettes brodées ukrainiennes, des dentelles, des ciseaux, des dés, des corsets, des bandages […].

Soudain nous nous arrêtons. Des cheveux épais et ondulés blonds cuivrés, les cheveux fins et ondulés d’une jeune fille sont là, piétinés dans la terre, et à côté les mêmes boucles claires, et plus loin de lourdes nattes sur le sable pâle, et plus loin et encore et encore. C’est apparemment le contenu d’un sac, d’un unique sac de cheveux restés sur place, oublié.

Tout était donc vrai. »

Chaque camp pénétré semble attester pire que le précédent, comme le note Vassili Grossman, jusqu’à l’entrée dans Auschwitz, dont le général Petrenko affirme qu’il fut découvert par l’Armée rouge « presque par hasard » en janvier 1945, et qui surpasse à nouveau tout ce qui était jusque là connu…

Néanmoins, dans la mise au jour graduelle de l’entreprise génocidaire qui accompagne la traversée de la Pologne par les Soviétiques jusqu’à Berlin, la découverte de Majdanek  fonde le discours matriciel de l’URSS sur les camps d’extermination.

Catherine Gousseff est historienne, directrice de recherche au CNRS. Elle fait partie du Centre d’Études des mondes russes, caucasien et centre-européen de l’EHESS.

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