Chronique

La Brigade irlandaise en Espagne : la croisade franquiste du général O’Duffy

le 23/07/2021 par Édouard Sill
le 02/09/2020 par Édouard Sill - modifié le 23/07/2021
Le général Eoin O'Duffy saluant ses « blue shirts » irlandais, décembre 1934 - source : WikiCommons
Le général Eoin O'Duffy saluant ses « blue shirts » irlandais, décembre 1934 - source : WikiCommons

Juste après l’éclatement de la Guerre d’Espagne, une phalange d’Irlandais fascisants menée par une figure de la résistance nationaliste embarque en direction du Sud au nom de la « chrétienté ». Leur participation au conflit s’avérera un échec.

Le 21 août 1936, tandis que la guerre civile espagnole vient à peine d’achever son premier mois, on annonce à Dublin la levée en Irlande d’une brigade de volontaires pour « pour une croisade en Espagne » sous les étendards de Franco.

Une semaine plus tard, les organisateurs attendent plus de 5 000 volontaires, répondant à l’appel du général Eoin O’Duffy. La nouvelle inquiète le gouvernement du très jeune État Libre d’Irlande, attaché à sa neutralité après avoir connu une terrible guerre civile et déjà rompu aux coups de menton d’O’Duffy, vieil adversaire du président du Conseil exécutif irlandais Éamon De Valera.

Mais Eoin O’Duffy n’est pas un inconnu, y compris en France. Ancien commandant de l’IRA pendant la guerre d’indépendance, il est nommé chef de la police irlandaise après la création de l’État Libre d’Irlande et mène la lutte contre De Valera et ses partisans, hostiles au traité de paix avec la Grande-Bretagne. Tandis que ce dernier est finalement nommé président du conseil en 1932, Eoin O’Duffy est démis de ses fonctions à la tête de la police l’année suivante, à la surprise générale.

Contrarié, il fonde en juillet 1933, une association d’anciens combattants, l’Association de Camarades de l'armée (Army Comrades Association, ACA). Habillée de chemises bleues, arborant la croix de Saint-Patrick et destinée à l’origine à assurer le service d’ordre lors de meetings, cette association est en réalité autonome, fascisante et armée. Comme ailleurs, la nouvelle formation prit rapidement le surnom de « Chemises bleues (Blue Shirts)» et sut attirer de nombreux jeunes gens, garçons  comme filles.

En août, les reporters de toute l’Europe se précipitent donc vers l’Irlande, où l’on craint l’embrasement d’une nouvelle guerre civile. Alors que le gouvernement De Valera exige le désarmement de la milice, O’Duffy déclare vouloir faire entreprendre une « marche sur Dublin » à ses troupes en vue de renverser le Dail – le parlement irlandais – tandis que la capitale connaît des affrontements sur fond de crise sociale. Pourtant, il annonce au dernier moment qu’il renonce à sa marche triomphale, « dans l'intérêt de la paix ». Il faut dire que les Dublinois ne semblaient guère favorables à cette initiative cavalière.

Le bras de fer entre De Valera et O’Duffy se poursuit durant tout le mois d’août 1933, faisant redouter aux observateurs étrangers une nouvelle extension du fascisme vers l’Irlande. Pronostiquant un déclin rapide du phénomène dans sa variété irlandaise, Le Petit Journal relève à la fin du mois d’août :

« Le fascisme est décidément à la mode, d'un bout à l'autre de l'Europe, on voit se dresser une chaîne de régimes nouveaux qu'unit la même haine du parlementarisme. »

Après plusieurs mois de troubles violents, et une tentative d’assassinat dont Eoin O’Duffy réchappe de peu, De Valera ordonne son arrestation. 

Relâché peu après, l’insaisissable « Mussolini d’Erin » fascine l’antifasciste Andrée Viollis, célèbre envoyée spéciale du Petit Parisien, qui obtient une interview fleuve du dandy en uniforme dans les colonnes du journal.

En 1934, O’Duffy représente – et présente – ses « Chemises bleues » lors des diverses rencontres du « fascisme universel » organisées par Benito Mussolini à Montreux, sans parvenir à faire s’entendre cette horde de petits Führers en chemises bigarrées préférant manifestement les défilés et les fanions.

L’année suivante, lorsque le même Mussolini envahit l’Éthiopie en octobre 1935, il propose le service de ses Chemises bleues, une offre déclinée par les Chemises noires.

C’est vers l’Espagne qu’en fin de compte O’Duffy dirigera ses envies belliqueuses, un cadre de surcroît plus approprié pour une « croisade ».

La Brigade Irlandaise se dit en effet placée « au service de la chrétienté » :

« Notre mobile est simple ; notre but est défini. 

Le premier est animé par le principe de la chrétienté. Le second poursuit la défense de la chrétienté. » 

Mais un mois plus tard, les effectifs sont déjà revus à la baisse, où l’on annonce finalement 2 000 hommes qui formeront « un corps distinct de la légion étrangère espagnole ».

On assure parmi la droite française que « l’intrépidité irlandaise » saura apporter un secours d’une valeur exceptionnelle à l’armée de Franco. Le 13 décembre 1936, la petite troupe s’embarque donc au pas cadencé dans le port de Galway en chantant des cantiques et arborant divers emblèmes religieux.

Le 25 février 1937, à l’instar des autres pays membres du traité de non-intervention le Dail irlandais vote l'interdiction du volontariat vers l’Espagne. Ce motif est ensuite évoqué par O’Duffy pour faire rapatrier sa petite troupe, arguant des difficultés prévisibles pour combler les pertes subies. La Brigade compte bien un officier supérieur tué, semblant attester de combats « acharnés », mais on rapporte bientôt qu’il n’y a en tout et pour tout que 7 morts et 33 blessés.

Que s'est-il donc passé en Espagne que la presse ignorait et qui semblait tant embarrasser le chef de la très catholique Brigade irlandaise ?

Le 19 février 1937, celle-ci était dirigée vers la ligne de front, à Ciempozuelos, en direction de Madrid. Elle est envoyée comme renfort dans la terrible bataille du Jarama, considérée parfois comme le « Verdun espagnol » dont l’objectif était de couper la route Madrid-Valence. Tandis que la troupe va prendre ses positions, une unité de phalangistes s’inquiète de ces accents britanniques derrière leurs lignes. 

Il est vrai que de l’autre côté des tranchées, d’autres Anglo-Saxons, ceux des Brigades internationales, les avaient particulièrement malmenés.

Les phalangistes ouvrent donc le feu sur ces curieux renforts. Après une heure d’un échange de feu fratricide, on relève quatre morts parmi les Irlandais et treize du côté des franquistes. L’épisode a douché les enthousiasmes, et lorsque la Brigade est renvoyée à l’attaque deux semaines plus tard, les Irlandais refusent rapidement de marcher. Furieux, Franco décide de la dissolution de la pauvre croisade et congédie les Irlandais.

Le journal Le Temps fait part de la circonspection des Irlandais à l’annonce du retour des « croisés » :

« La nouvelle du “rapatriement” des volontaires irlandais d’ici à quelques semaines a d’abord provoqué une certaine surprise, si l’on se rappelle des déclarations du général et de ses partisans, affirmant leur volonté de rester en Espagne “jusqu’au bout”.

De plus, la présence d’une unité irlandaise aux côtés des “insurgés” espagnols embarrassa fortement M. de Valera et son gouvernement, qui ont proclamé l’adhésion de l’État libre à la politique de non-intervention.

Aussi serait-il raisonnable de considérer le retour des volontaires comme rétablissant une situation normale. Mais, selon ce qu’on dit dans les cercles bien informés des questions irlandaises, la “croisade” espagnole avait attiré hors du pays les esprits les plus combatifs, garçons braves et généreux, mais fanatiques et obstinés, ne rêvant qu’expéditions et batailles rangées pour la cause de l’armée républicaine irlandaise ou celle du Fianna Fail.

Aussi n’envisage-t-on pas sans certaines appréhensions le retour au pays, qui connaissait depuis quelque temps un calme relatif, des nouveaux héros, dont les hauts faits éveilleront parmi l'ardente et turbulente jeunesse un désir d’émulation d’une opportunité discutable. D’autre part, on craint que ce retour n’accentue les sympathies pour la cause nationaliste espagnole, particulièrement prononcées dans le clergé irlandais. »

Quant au quotidien socialiste Le Populaire, celui-ci raille le « piteux retour » des Irlandais partis défendre « l'exécrable cause des généraux rebelles de Salamanque » et se fait l’écho des récriminations des vétérans au sujet de leur séjour espagnol.

Quelques-uns de ces croisés seront ensuite recyclés comme hommes de main des basses œuvres des services secrets franquistes, pour par exemple s’emparer subrepticement de bateaux espagnols immobilisés dans le port de Londres.

Quant à O'Duffy, bon prince, il cosignera au mois de juillet 1939 avec plusieurs députés britanniques une pétition afin obtenir la libération et le retour d’Espagne de Frank Ryan, figure de l’IRA, parti lui aussi combattre – mais du côté des Brigades internationales.

Naturellement, les Irlandais sauront mettre en musique leur participation paradoxale à la Guerre d’Espagne, dans une célèbre chanson de Christy Moore parue en 1984 : Viva la Quinta Brigada, objet de très nombreuses reprises.

Pour en savoir plus :

Christopher Othen, Franco’s International Brigades. Adventurers, Fascists, and Christian Crusaders in the Spanish Civil War, Columbia University Press/Hurst Publishers, New York, Londres, 2013

Judith Keene, Fighting for Franco: International Volunteers in Nationalist Spain During the Spanish Civil War 1936-39, Hambledon Continuum, New York,  Londres, 2001

Christy Moore, Viva la Quinta Brigada, Ride On, Rhino Entertainment, 1984

Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.

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