Chronique

Écrire la débâcle : les journaux français pendant la Guerre de 1870

le 22/11/2020 par Édouard Sill
le 18/11/2020 par Édouard Sill - modifié le 22/11/2020

Alors que l’état-major français refuse de s’épancher sur les défaites essuyées contre l’armée prussienne, la presse française est contrainte de s’appuyer sur les dépêches allemandes via la presse étrangère pour rédiger ses articles. Ce qui en sort est souvent déconcertant.

En 1870, tandis que les Espagnols se cherchent un roi, la France et la Prusse de Guillaume présentent chacune leur candidat. La presse espagnole se divise suivant les prétendants, mais surtout suivant leur pays d’origine. Le choix s’arrête finalement sur le prince de Hohenzollern, ce qui provoque la colère française. Les protestations parisiennes s’appuient sur les réactions également déçues de la presse étrangère, le Times en tête.

Avec un certain goût du paradoxe, on souligne à Paris qu’il s’agit d’un petit fils…de Murat, celui-là même qui dirigea la répression à Madrid lors du fameux « Dos de Mayo », immortalisé par Goya. Le retrait du candidat allemand ne tempère pas le courroux du Second Empire, attisé par le chancelier Bismarck. Sous la forme d’un ultimatum, la France exige des gages de la Prusse ; la guerre s’engage le 19 juillet 1870.

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À Paris, on s’enquiert avec anxiété de l’attitude de pays voisins, à travers la presse étrangère. À l’ère du chemin de fer et du télégraphe, l’information s’est accélérée tandis que les sources se sont multipliées, autant que l’appétit  pour l’actualité. La déclaration de guerre est l’occasion pour les rédactions d’ouvrir une nouvelle rubrique consacrée à l’attitude des puissances européennes.

L’ultimatum français n’est guère apprécié à Madrid, et les journaux espagnols font part de leur incompréhension. C’est donc dans la presse viennoise que l’on vient se rassurer. La double monarchie, sévèrement battue par la Prusse quatre ans plus tôt, appuie la fermeté française face à l’outrecuidance de Bismarck. On veut croire alors à l’établissement d’une alliance austro-française, mais aussi franco-danoise, puisque le royaume nordique figure également parmi les récents vaincus de la Prusse. 

La grande déception, c’est « l’infidèle » Albion. Victoria déclare ainsi la neutralité de la Grande-Bretagne et interdit à ses sujets de s’engager aux côtés de la France.

Les dépêches, c’est la guerre des nerfs. Au-delà du fait d’être un simple véhicule de l’information, elles participent à façonner les opinions publiques étrangères en formant le matériau de base des gros bataillons de pigistes de la presse, pléthorique, des capitales. On le sait à Paris, où l’on édite à cet effet des « gazettes » en langue étrangère, comme El Correo de Europa, en direction des mondes hispanophones.

Mais, malgré son bellicisme, la presse française est tenue à l’écart des opérations par l’état-major, à sa très grande déception. Les correspondants étrangers sont logés à la même enseigne. Tous soulignent le fait que les armées prussiennes accueillent quant à elles les journalistes. Le Gaulois soupire 

« Grâce aux mesures prudentes de M. Lebœuf, la presse étrangère n'a été et n'est encore représentée qu'à l'armée prussienne. 

Chez nous, harcelés, traqués, emprisonnés, les correspondants de journaux étrangers ont renoncé bien vite à suivre l'armée. 

L'Angleterre et l'Amérique sauront donc comment ont vaincu les soldats prussiens, mais ils ne sauront pas comment les soldats français ont combattu. »

Il faut donc se résoudre à suivre les opérations par le biais de la presse étrangère, au risque de devoir se dédire, comme La Gironde en fit l’amère expérience :

« Ainsi que nous l'espérions, les engagements annoncés par la presse étrangère, et que nous reproduisions hier, sont faux, absolument faux. […] Voilà l'inconvénient du système d'exclusion et de mutisme adopté jusque alors par le gouvernement. 

Si nos dépêches n’étaient pas interceptées, si nos correspondants étaient admis à l’état-major et pouvaient librement nous expédier leurs nouvelles, nous n’irions pas en puiser dans les journaux étrangers, et nous serions en mesure de démentir catégoriquement tous les faux bruits, sans être obligés d’attendre les communications officielles du lendemain. Ne serait-il pas à tous les points de vue préférable ! »

Il est vrai que les nouvelles sont mauvaises. Dès lors, faut-il informer tout de même en puisant dans les dépêches de l’étranger ? Le Messager de Paris s’interroge :

« Quoi qu’il en soit, l’opinion est un peu déconcertée de ce silence général. Notre caractère national est très impressionnable en tout temps, il l’est bien davantage dans les circonstances difficiles où nous sommes. 

Sur nos premiers revers on s’était découragé outre mesure ; sur la connaissance de nos derniers succès, le moral s’était relevé peut-être avec un peu d’exagération ; deux jours passés sans nouvelles ont suffi pour ébranler de nouveau le sentiment public. »

Une semaine plus tard, le même quotidien, décontenancé, choisit l’autosuggestion positive, par patriotisme, non sans laisser transparaitre une immense inquiétude :

« Le fait d'être sans nouvelles de nos armées est agaçant en lui-même, mais puisqu’il faut nous y résigner, par patriotisme, faisons-le sans murmurer. 

Si, d’après les probabilités, pas de nouvelles était l’équivalent de mauvaises nouvelles, nous nous expliquerions que l’abattement nous envahit ; mais dans le cas présent, il nous semble bien plus présumable que pas de nouvelles équivaut à bonnes nouvelles. »

Faute de mieux, il faut bien puiser ses informations là où elles se trouvent, non sans prévenir le lecteur :

« Les journaux étrangers nous apportent les dépêches suivantes, qui sont toutes de source allemande. »

Ces préventions s’accompagnent parfois de démonstrations déontologiques, comme dans Le Figaro :

Malgré le désagrément de devoir puiser dans une information de seconde main, on se console en glanant dans la presse ennemie quelques présages propices :

« La grande préoccupation du jour dans les feuilles prussiennes, c’est l’attitude enthousiaste de la France. »

Naturellement, les manchettes hostiles à la France relevées dans la presse étrangère suscitent de grands émois. Le correspondant madrilène de L’Univers soupire :

« On ne nous aime pas dans le monde, monsieur, il en faut convenir. La presse étrangère ne nous est guère favorable. » 

On désigne « l’or de la Prusse » répandu sur les rédactions étrangères, notamment britanniques.

Mais à peine les journaux de Londres contiennent-ils quelques éloges que le ton se ragaillardit et que les espoirs sont renouvelés, comme le Progrès de la Côte-d’Or, ce 20 août 1870 :

« C’est le signe le plus sûr que la fortune nous sourit. 

Le Times est pour nous à présent ; cela veut dire que la victoire nous revient. Le journal de la cité n’est jamais avec les vaincus. »

On se console également avec quelques expressions de sympathies glanées de Vienne à Moscou :

Mais on attend surtout des pays voisins qu’ils s’engagent, ce qui modifierait radicalement la situation et réduirait à néant les succès prussiens en Alsace et en Champagne.

Le correspondant à Florence de L’Univers apporte le 13 août des nouvelles encourageantes : l’Italie va-t-elle s’engager aux côtés de la France ? L’Autriche est-elle en train de déplacer ses corps d’armées vers le Nord, vers la Prusse ?

Mais les monarchies d’Europe, pour favorables qu’elles soient à la France, ont assuré de leur neutralité. Elle peut être qualifiée de « sympathique » au Danemark, ou « loyale » vue de Belgique, la neutralité est unanime. Le Temps souligne toute la responsabilité que tient la France dans l’actuelle neutralité italienne, pour avoir empêché la restitution de Rome au jeune royaume d’Italie.

Enfin, avec une insupportable latence, la nouvelle tant redoutée parvient à Paris le 3 septembre 1870 aux petites heures, après une étape par Namur et Bruxelles.

Ainsi, alors que le dimanche 4 septembre Le Figaro faisait part d’un « succès éclatant » des armées françaises et présentait les Prussiens comme « vaincus, culbutés », Le Constitutionnel du lundi 5 septembre 1870 consignait, sans commentaire, une rumeur glaçante, parvenue le samedi soir de Bruxelles et dont les rédactions ignoraient tout encore, faute de correspondant :

« Bruxelles, minuit, 3 septembre. Une personne qui arrive à l'instant de Namur, nous apporte des nouvelles d'une gravité extrême. L'armée française est en complète déroute: L'Empereur a été fait prisonnier […] 

Le carnage a été affreux. Les Français se sont défendus avec un courage surhumain. Mais le désastre est complet. »

Le lundi 5 septembre en effet, la France apprend que l’armée est vaincue, que la Chambre a destitué l’Empire, proclamé la République et décrété la Patrie en danger.

Cependant, la proclamation de la République en France semble dissiper dans la presse étrangère l’ampleur de la défaite du ci-devant Empire à Sedan, à en lire les éditoriaux parisiens. Le nouveau régime est bien accueilli… y compris par la presse ennemie :

Comme en d’autres lieux, on rapporte de Madrid qu’une « grande manifestation a eu lieu en l’honneur de la république française ». Pour La France, la nouvelle république rebat les cartes et le journal, visionnaire, se prend à rêver à une intervention américaine contre l’Allemagne.

Mais le siège de Paris assèche les sources des rédactions françaises. Tandis que le gouvernement s’est replié à Tours, c’est à Lyon que l’on rebranche la France à l’information télégraphique européenne. Le 25 septembre 1870 est publié le premier numéro du Journal des dépêches de Tours, de Suisse, d'Allemagne, de Belgique, d'Angleterre, d'Italie :

« Puisque, nous sommes-nous dit, les nouvelles nous manquent en France par l’interruption forcée des correspondances et des télégrammes, allons les chercher à l’étranger ; demandons-les à ces journaux si bien renseignés et souvent si impartiaux de Suisse et de Belgique, – demandons-les même à la jalouse Angleterre, même à l’ingrate Italie, – même et surtout à notre rivale, à notre ennemie, l’Allemagne. »

Tâche nécessaire, car la Prusse, elle, n’est pas en reste. Elle publie de son côté un journal francophone au titre équivoque : Le Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine et du préfet de la Meurthe. L’organe se fait également le censeur des nouvelles du monde, dans une juste inversion des représentations :

« Nos lecteurs trouveront plus bas une revue de la presse anglaise, dont tous les journaux sont d’accord quant à leur jugement sur les chances que la guerre actuelle peut avoir encore pour la France. 

Toutes les voix qui nous parviennent de ce pays neutre conseillent aux Français d’abandonner une lutte qui ne peut devenir que de plus en plus désastreuse pour leur pays. 

On s’occupe singulièrement de faire comprendre aux Français la nécessité de conclure la paix et l’on impose même au vainqueur le devoir de faire tout son possible pour arriver à ce but. »

L’attitude de la presse anglaise laissera des traces durables. En décembre 1870, derrière les murs de Paris assiégé, Le Siècle aura ces mots sévères envers la Grande-Bretagne :

« L’Angleterre nous a durement appris qu'il n'en est rien, et que la destruction d'une ville comme Paris mérite à peine un regard de curiosité. 

Merci de la leçon, vieille et égoïste Angleterre ; nous pourrons, si l'intérêt nous y force, te rendre notre alliance, mais notre estime et notre affection, jamais. »

Le Charivari exprime également sa rancœur, par le dessin.

C’est encore dans la presse londonienne que les Français prendront connaissance des conditions de l’armistice et des négociations en cours sur la reddition de la place forte de  Paris.

Mais ce que Londres ne pouvait annoncer, ni retoucher, c’est que Paris n’ouvrirait pas ses portes.

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Édouard Sill est historien, docteur en histoire et chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.

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