Chronique

1839, mort d’un chef mal-aimé : la fin du sultan Mahmud II

le 19/02/2021 par Özgür Türesay
le 15/02/2021 par Özgür Türesay - modifié le 19/02/2021
Couronnement du sultan ottoman Mahmud II, peintre grec anonyme, 1809 - source : WikiCommons
Couronnement du sultan ottoman Mahmud II, peintre grec anonyme, 1809 - source : WikiCommons

En pleine Monarchie de Juillet et sous le regard complaisant de la presse française, l’empereur ottoman décède, dit-on, des conséquences de sa consommation d’alcool. L’occasion de revenir sur ses nombreuses réformes, très impopulaires en Turquie.

Le 1er juillet 1839, le sultan Mahmud II (r. 1808-1839), dont les réformes centralisatrices ont profondément transformé l’Empire ottoman, meurt à la suite d’une longue maladie, en plein milieu de la guerre turco-égyptienne.

Sa mort était attendue. Ainsi, le 17 juillet 1839, au même moment où Le Temps fait part du décès du sultan au public français, le journal publie une lettre alarmante de son correspondant de Constantinople datant du 27 juin :

« Depuis ma dernière lettre les inquiétudes ici sont devenues générales et plus vives. Un événement affreux menace l’empire Ottoman ; le sultan est à son lit de mort, et je crains beaucoup qu’il n’ait cessé d’exister au moment où vous recevrez cette lettre…

Les médecins qui soignent le sultan depuis que sa maladie a paru mortelle (c’est-à-dire depuis le 10 au 15 juin), ont d’abord cru que leur auguste malade pourrait vivre jusqu’en septembre ou octobre ; mais les ravages causés chez lui par l’ulcération du foie leur ont fait reconnaître en peu de jours que la mort serait plus prochaine, et l’on m’a assuré qu’il y a deux jours il était au plus mal.

Vendredi dernier il est allé à la mosquée en calèche ; arrivé à sa tribune il voulut faire les génuflexions prescrites, mais il s’évanouit et on l’emporta pour le mettre de nouveau dans la calèche. »

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Le lendemain, La Presse du 18 juillet reste optimiste pour l’avenir de l’empire car, selon le quotidien, Mahmud II a pris le soin de former le successeur, son fils aîné Abdülmecid, né en 1823. On y trouve par ailleurs un tableau coloré des derniers moments du sultan :

« À son lit de mort, le noble empereur a versé des larmes. Il pleurait sur son empire tant menacé, sur son fils, livré si jeune à tant de périls ; il a réuni tous les grands de l’Etat, tous ces hommes d’élite qui reflétaient son génie, musulmans par la foi, enfans de l’Europe chrétienne par les idées ; il leur a recommandé, dans les termes les plus touchans, son jeune héritier, et son œuvre la plus chère, la génération ottomane.

Tous ont juré d’aider à la continuation de la sainte tâche entreprise par Mahmoud, et de servir le fils avec le zèle dont le père a eu tant de preuves. »

Le Journal des débats politiques et littéraires du 20 juillet continue sur la même veine dramatique en rapportant notamment les derniers conseils du sultan à son fils, qui se serait approché du lit de son père en sanglotant :

« Mon fils, ne perdez pas un instant de vue la haute destinée que le Ciel vous a réservée.

Vous êtes encore jeune, vous avez par conséquent besoin de l’assistance d’amis fidèles et de conseillers éclairés ; désormais les hommes ne se montreront pas à vous tels qu’ils sont réellement ; rarement la vérité se manifestera devant vous dans toute sa pureté…

Dans ces temps d’agitation et de tumulte, achevez l’œuvre que j’ai commencée. »

On ne dit pas de mal des morts. On ne trouve dans la presse française nulle mention des massacres perpétrés sous son règne contre les sujets grecs orthodoxes de son empire, ni à l’encontre des nombreux notables locaux éliminés par les armées du sultan.

Probablement pensant à la reconnaissance officielle de la communauté catholique de l’Empire ottoman par un décret impérial du sultan en 1830 et peut-être, aussi, à l’octroi des permissions pour la réparation de lieux de cultes non musulmans dans la dernière décennie de son règne, La France du 20 juillet salue la mémoire de Mahmud II en faisant référence à sa politique d’ouverture envers les communautés chrétiennes :

« La tranquillité la plus parfaite règne à Constantinople ; mais les cœurs y sont pénétrés de la douleur la plus profonde.

Ce sont surtout les chrétiens établis dans ces contrées qui en ressentent la perte d’une manière plus sensible ; ils n’oublieront jamais la protection qu’ils ont reçue de lui en toute rencontre, ni la tolérance qu’il a exercée à leur égard, et qui sont pour sa mémoire un titre à leur éternelle reconnaissance. »

Peut-être aimé de ses sujets non musulmans, Mahmud II l’était sans doute moins pour la plupart des musulmans de l’empire. Sa popularité semble alors très basse, surtout en dehors d’Istanbul. Voici un passage de la lettre d’un observateur français contemporain de la mort du sultan, publiée dans la Gazette nationale du 6 août :

« Ce fut à Brousse, à quelques pas des tombeaux des fondateurs de la monarchie ottomane, que nous apprîmes la mort de leur successeur, le sultan Mahmoud. Je crus remarquer sur le visage des Turcs qui nous transmirent cette nouvelle l’expression d’un contentement intérieur ; j’en fus peu surpris : j’avais eu fréquemment occasion, dans nos cours en Anatolie, de me convaincre de l’impopularité de la réforme et de son auteur.

C’est en vain que les agens supérieurs du gouvernement, plus par crainte que par goût, et avec des procédés qui tiennent moins de la civilisation que de la barbarie, s’efforcent de vaincre les répugnances de la population. Partout le costume national, et avec le costume les idées, résistent aux innovations officielles. Les Musulmans sortent de l’apathie pour déplorer l’abandon des mœurs de leurs pères et pour souhaiter un prompt retour aux anciens usages. Je dirai une autre fois pourquoi la réforme fait si peu de progrès en Asie.

On m’assure qu’à Constantinople Mahmoud a été vivement regretté par les rayas et par les Turcs. Pour les rayas, c’est très-probable ; pour les Turcs, c’est plus douteux ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que dans la partie de l’empire que j’ai parcourue, la nouvelle de cette mort si peu prévue n’a trouvé que des indifférens là où elle n’a point réveillé des espérances hostiles. »

Si ses nombreuses réformes qui avaient détruit l’Ancien Régime et tous les privilèges afférents avaient suscitées beaucoup de résistances et d’hostilités, le monarque autocrate qui était appelé de son vivant comme étant le « sultan infidèle » devait son surnom à l’une de ses habitudes heurtant la sensibilité religieuse des musulmans. La Presse du 7 août en fait état, sans détour :

« Dans certaines sociétés, on prétend que Mahmoud a été empoisonné, et l’on va même jusqu’à assurer qu’après sa mort on a vu des symptômes qui ne laissaient aucun doute sur la présence du poison ; mais, au reste, tous ces bruits ne méritent aucune confiance, et l’on ne doit pas chercher d’autre cause homicide que l’usage immodéré qu’il faisait des boissons alcooliques, quand ses médecins, pour lui plaire, se ravalaient à remplir l’office de limonadiers dans le palais impérial. »

Mort à cause d’une consommation immodérée d’alcool et détesté à cause des vastes réformes qu’il a entreprises… Deux points communs de deux grands hommes ayant régné sur l’Empire ottoman et sur la Turquie républicaine. Mahmud II meurt en 1839 et Mustafa Kemal, son homologue républicain, en 1938.

Mais si aujourd’hui, en France, on connaît relativement bien la nature de la révolution kémaliste qui a accouché de la Turquie moderne, on en sait beaucoup moins sur ces réformes mahmoudiennes. En quoi consistaient-elles concrètement ? Finissons avec le bon résumé de La France du 1er septembre :

« On sait tout ce qu’a fait ce sultan pendant un règne de plus de trente années.

Indépendamment de la destruction des janissaires, il dissipa les Wehhabi, rétablit le pèlerinage de la Mecque, se réintégra dans l’exercice du Califat, reprit Widdin, reconquit la Servie, supprima l’hérédité des pachalicks, surveilla son ministère, dirigea, régla tout par lui-même, rétablit l’ordre dans toutes les parties de son vaste empire, abolit cette espèce de confiscation qui rendait réversible à la couronne une partie des biens des officiers de la sublime-Porte et autres employés du gouvernement, lorsqu’ils avaient été condamnés à mort, et, chose étrange en Turquie, permit de publier, sous les auspices du Grand Seigneur et par l’imprimerie impériale, un ouvrage sur l’anatomie et la médecine, avec une foule de figures qui représentent le corps humain. »

Özgür Türesay est maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études, où il anime un séminaire sur l’histoire de la presse ottomane aux XIXe et XXe siècles. Ses recherches portent sur l’histoire intellectuelle et politique de l’Empire ottoman de la fin du XVIIIe siècle à la Turquie républicaine des années 1930.

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