Écho de presse

La Fayette, le plus Américain des Français

le 16/02/2021 par Pierre Ancery
le 04/06/2018 par Pierre Ancery - modifié le 16/02/2021
Le général La Fayette soutenu sur les bâtons des maréchaux Lukner et Rochambeau, prend la Lune avec les dents, estampe, 1792 - source : Gallica-BnF

En raison de l'aide militaire qu'il apporta aux États-Unis naissants entre 1776 et 1781, le marquis de La Fayette est célébré outre-Atlantique comme un héros. Sa réputation française est moins flatteuse.

Surnommé le « héros des deux mondes », il reste aujourd'hui une des huit personnes à avoir reçu le titre de citoyen d'honneur des États-Unis d'Amérique. Un pays où plus de 600 lieux portent son nom, dont une montagne, sept comtés, une ville de 120 000 habitants en Louisiane et un square juste en face de la Maison-Blanche. En Amérique, le marquis de La Fayette (1757-1834) est une star.

 

Pourquoi ? C'est en 1776, année de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, que le jeune aristocrate, âgé de seulement 19 ans, décide de s'engager auprès des indépendantistes américains. Menés par George Washington, ces derniers sont alors en pleine lutte contre le pouvoir colonial britannique.

 

La Fayette met immédiatement sa fortune à leur service, se rendant une première fois aux États-Unis (sans l'autorisation du roi qui veut encore la paix à ce moment-là), où il devient en 1777 aide de camp de Washington. En 1779, de retour en France, il fait une vaste propagande en faveur de l'aide française aux « insurgents ». En 1780, La Gazette annonce qu'il retourne sur place, cette fois avec l'aval du pouvoir royal :

« Le Marquis de la Fayette ayant demandé au Roi la permission de rejoindre l'armée des États-Unis, et d'y servir dans la qualité d'Officier général Américain, a eu hier l'honneur de prendre congé de Sa Majesté et de la Famille Royale. »

En 1780 et 1781, il combat en Amérique aux côtés des patriotes. La presse officielle suit lointainement ses efforts, expliquant le 6 octobre 1780 que « le Marquis de la Fayette est en forces considérables à Rhode Island, ayant 3000 Français ».

 

Le 28 septembre 1781, une lettre signée de lui paraît dans La Gazette, relatant les combats violents qui ont lieu en Virginie contre les Anglais menés par le général Cornwallis. Les forces de La Fayette, quatre fois inférieures en nombre, harcèlent les Britanniques, opérant des marches forcées et des retours subits.

 

Une stratégie qui finit par payer : le journal raconte le 20 novembre, sous la plume du comte de Rochambeau, sur place, comment La Fayette a contribué à emporter la victoire décisive de Yorktown :

« Le 8, le général Washington et moi et le chevalier de Chatellux, prîmes les devants à marches forcées de 60 milles par jour ; nous arrivâmes le 14 à Villamsbourg où nous trouvâmes le Marquis de la Fayette réuni au comte de Saint-Simon, qui y avaient pris une position excellente pour nous attendre […].

 

Le baron de Vioménil et le marquis de la Fayette firent une disposition si vigoureuse et si nerveuse, qu'ils emportèrent les deux redoutes l'épée à la main, tuèrent, blessèrent ou prirent la plus grande partie de ceux qui les gardaient […].

 

(Autre récit) Le Marquis de la Fayette commandait à Jamstown un corps d'Américains qui observait les mouvements de lord Cornwalis, dont les forces étaient plus considérables ; ce dernier occupait le poste d'York […]. »

Cette victoire vaut à La Fayette une immense célébrité en Amérique, où il est loué pour son désintéressement et son courage. En 1784, un an après la fin de la guerre d'indépendance, La Gazette écrit :

« L’État de Philadelphie, sensible aux services que les États-Unis en général ont reçu du Marquis de la Fayette pendant la guerre, vient de donner le nom de cet Officier à un de ses comtés ; il a suivi en cela l'exemple que lui avait déjà donné l’État de Virginie. »

En 1785, La Fayette assiste en compagnie de Washington à la signature de la « paix entre les six nations indiennes de la partie septentrionale et les États-Unis d'Amérique ». La même année, toujours d'après La Gazette, c'est l’État du Connecticut qui « accorde au Marquis de la Fayette et à son fils George Washington-la-Fayette, tous les privilèges et immunités dont jouissent les citoyens de cet État ».

 

En France, La Fayette va participer à la Révolution française (il est modéré). Mais le 17 juillet 1791, il donne l’ordre de tirer sur les manifestants du Champ-de-Mars, un événement qui lui vaut l'inimitié du peuple et le titre de « traître à la nation ». Il s’exile en Hollande. Arrêté par les Prussiens en 1792, il reste en prison pendant cinq ans. Ce n'est qu'en 1824 qu'il pourra retourner aux États-Unis, où on lui voue toujours un véritable culte.

 

Débarquant à New York le 16 août, La Fayette est accueilli avec enthousiasme par les deux tiers des habitants de la ville. Un cortège immense l'accompagne à l'hôtel de ville, et 30 brigands sont pendus en son honneur là où se trouve aujourd'hui Washington Square. Commence ensuite pour le Français une gigantesque tournée dans le pays, où pendant quatorze mois il est partout accueilli par une foule en délire.

 

Le 10 décembre, il est présenté aux deux chambres du Congrès. Le Drapeau blanc raconte :

« La chambre des représentants a passé, à l'unanimité, un bill qui accorde à M. le général-major La Fayette 200 000 dollars (ou un million de francs), en récompense de ses importants services et comme indemnité de ses importantes dépenses pendant la guerre d'Amérique ; et de plus, le bill lui concède le territoire entier d'une bourgade [...].

 

Les Américains sont meilleurs juges que nous des services que M. le marquis de La Fayette a rendus à leur cause, et apparemment la France était restée jusqu'ici dans l'erreur sur ce point. »

À la mort de La Fayette en 1834, la presse française fera à peine mention de son épisode américain, préférant se concentrer sur le rôle qu'il joua dans la Révolution française et dans les débuts de la monarchie de Juillet. Le Constitutionnel signale toutefois sa place dans l'histoire de la relation entre les deux pays :

« La révolution s'enorgueillissait de lui ; la liberté le regardait comme un interprète qui ne lui manquait jamais dans les grandes circonstances [...]. Il était le lien de l'Amérique avec la France ; tous les étrangers qui aiment et désirent l'indépendance le saluaient comme un drapeau consacré par de glorieux combats. La France l'honorait comme le dernier débris de la race de 1789, qui nous a donné la liberté. »

Parmi les Français qui l'ont connu, La Fayette jouit d'une réputation souvent peu flatteuse. Napoléon le qualifie de « niais », « sans talents civils ni militaires, un esprit borné, un caractère dissimulé ». Chateaubriand écrira que « l'aveuglement lui tenait lieu de génie ».

 

L'enthousiasme américain pour le personnage, en revanche, n'a jamais faibli. En 1917, lors du débarquement en France, le général Pershing, selon un mot célèbre, se serait ainsi exclamé : « La Fayette, nous voilà ! ».

 

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