Écho de presse

La promulgation du « statut des Juifs » par le régime de Vichy

le 14/11/2019 par Pierre Ancery
le 10/09/2018 par Pierre Ancery - modifié le 14/11/2019
Suite à l'adoption du premier « Statut des Juifs » par l'État français, tout commerçant juif se voyait contraint de disposer cette affiche à l'entrée de son magasin, Le Matin, 1940 - source : RetroNews-BnF
Suite à l'adoption du premier « Statut des Juifs » par l'État français, tout commerçant juif se voyait contraint de disposer cette affiche à l'entrée de son magasin, Le Matin, 1940 - source : RetroNews-BnF

Le 3 octobre 1940, le régime de Vichy promulgue le premier « statut des Juifs », qui leur interdit l'accès à certaines professions. C'est le début de la politique antisémite de l’État français. La presse collaborationniste applaudit.

Les historiens l'appellent le « premier statut des Juifs ». Promulguée le 3 octobre 1940, cette loi d'exception signe le coup d'envoi de la politique anti-juive du régime de Vichy.

 

Décidée par Pétain lui-même, entouré de ses ministres, sans pression nazie, et sans que le Parlement dissous depuis le 11 juillet n'ait eu son mot à dire, elle fait suite à une ordonnance allemande du 27 septembre mais s'avère beaucoup plus draconienne.

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S'inspirant des lois antisémites en vigueur dans l'Allemagne nazie, le statut du 3 octobre, valable en zone « libre » comme en zone occupée, donne tout d'abord une définition légale à l'expression « race juive » : « Est regardé comme juif, pour l'application de la présente loi, toute personne issue de trois grande-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif. »

 

Désormais, les Juifs seront une catégorie à part de la population, à laquelle certaines professions seront interdites. Toutes celles relevant de la fonction publique, notamment. Mais aussi les professions au sein des organes de presse, dans le cinéma, le théâtre, la radio, ainsi que certaines professions commerciales et industrielles.

 

C'est la première fois depuis 1791 que la place des Juifs est remise en cause dans la société française.

 

Le 18 octobre, le Journal officiel de la République française publie dans ses colonnes l'intégralité de la loi.

La décision fait la Une des journaux collaborationnistes du lendemain. « Israël est désormais exclu de toute fonction publique », titre Le Matin du 19 octobre.

Le Journal du même jour détaille les mesures supplémentaires prévues par le gouvernement concernant les Juifs :

« Des mesures ont déjà été prescrites dans la zone occupée pour établir un recensement des juifs français ou résidents français [...].

 

Les commerçants juifs sont tenus de coller à la devanture de leur boutique une affiche, en caractères noirs sur fond jaune, portant les mots “entreprise juive” et  “judisches Geschaft”. Est considéré comme magasin juif tout établissement où la propriété juive représente plus de 50 %.

 

Est considérée comme juive dans la zone occupée toute personne dont trois grands-parents au moins appartenaient ou appartiennent à cette religion. »

En outre, la loi du 4 octobre sur les « ressortissants étrangers de race juive » prévoit l'enfermement des étrangers juifs dans des camps d'internement (Gurs, Rivesaltes...).

 

De nombreuses publications vont apporter leurs commentaires enthousiastes sur ces mesures inhumaines. Ainsi Le Temps, jadis quotidien français de référence :

« Le gouvernement dans son œuvre de reconstruction nationale a dû dès les premiers jours étudier le problème des juifs et celui de certains étrangers qui, ayant abusé de notre hospitalité, n'ont pas peu contribué à notre défaite.

 

Partout, et spécialement dans les services publics, si réelles que soient d'honorables exceptions dont chacun pourrait fournir un exemple, l'influence des juifs s'est fait sentir insinuante et finalement décomposante.

 

Tous les observateurs s'accordent à constater les effets fâcheux de leur activité au cours des années récentes durant lesquelles ils eurent dans la direction de nos affaires une part prépondérante. Les faits sont là et commandent l'action du gouvernement à qui incombe la tâche pathétique de restauration française. »

Même chose dans la presse locale. La Petite Gironde du 20 octobre développe une rhétorique antisémite en accord avec la politique du gouvernement, dont le journal vante « l'humanité » :

« Pour comprendre que ces mesures ne sont en aucune façon des mesures d’exception ou de représailles, il convient de savoir exactement ce qu’est un Juif [...]. La particularité des Juifs c’est que, venus de Palestine et répandus à travers le monde, jamais ils ne se sont laissés assimiler [...].

 

En ce qui concerne la France, leur influence dissolvante les range de toute évidence parmi les causes de la défaite.

 

Refaire l’unité française dans toute sa pureté était la première tâche qui s’imposait au gouvernement. C’est en toute sérénité et fidèle à la tradition d’humanité de notre pays qu’il a pris ces mesures. Il est assuré que son initiative sera comprise de tous et que nul ne songera à interpréter comme une absurde manifestation de xénophobie les textes qui ont paru au “Journal officiel”. »

Dans la presse d'extrême droite, on applaudit d'autant plus. Charles Maurras, dans L'Action française, journal à la longue tradition antisémite, se félicite :

« Le statut juif est officiellement annoncé, et l'est en termes excellents […].

 

Ce dont il est surtout question, c'est d'interdire aux Juifs les postes d'administration, de direction, de formation des intelligences. Rien n'est plus sage, il faut bien espérer que l'on épargnera récriminations et gémissements sur aucune lésion aux droits sacrés de la personne humaine.

 

Il n'est écrit nulle part entre les étoiles du ciel ni dans les profondeurs de la conscience qu'il soit offensant pour une personne humaine de ne pouvoir accéder à la direction ou à la gérance d'un théâtre ou d'un cinéma, d'une publication ou d'une université [...].

 

Nous avons le droit absolu de faire nos conditions aux nomades que nous recevons sous nos toits. Et nous avons aussi le droit de fixer la mesure dans laquelle se donne une hospitalité que nous pourrions ne pas donner. »

Le 25 octobre, Paul Baudouin, ministre des Affaires étrangères et l'un des signataires du nouveau statut, est interviewé dans Le Journal des débats politiques et littéraires. Il justifie les mesures prises tout en niant que le gouvernement ait voulu organiser une persécution :

« Avons-nous voulu frapper une race ? non : nous avons décidé de limiter l'action d'une communauté spirituelle qui, quelles que soient ses qualités, est toujours restée indépendante de la communauté spirituelle française [...].

 

Nous ne voulons plus que les juifs soient chez nous comme un empire dans un empire. Mais si nous avons tenu à défendre la cité française contre l'emprise juive, nous avons tenu également à éviter tout ce qui aurait pu apparaître comme une persécution. Il ne sera touché ni aux personnes, ni aux biens et, dans les domaines desquels ils ne seront pas exclus, aucune discrimination humiliante ne sera faite. »

Une déclaration que la suite des événements démentira. Avec ces lois, Vichy se met au service de l'Allemagne hitlérienne. Ne pouvant plus travailler, les Français juifs vont se retrouver privés de revenus et acculés à la misère.

 

Première étape d'un arsenal législatif qui ne fera que croître, ce premier statut sera d'un suivi d'un second le 2 juin 1941. Il agrandira la liste des professions interdites et autorisera les préfets à pratiquer « l'internement administratif » des Juifs.