Écho de presse

Journaux de tranchées : naissance d'un contre-journalisme de la Grande Guerre

le 23/11/2020 par Marina Bellot
le 10/10/2018 par Marina Bellot - modifié le 23/11/2020
Manchette de Une du journal de tranchées Le Ver luisant - source : RetroNews-BnF
Manchette de Une du journal de tranchées Le Ver luisant, 1er janvier 1917 - source : RetroNews-BnF

Ecœurés par la désinformation à l'œuvre dans la presse de l'arrière, les Poilus ont rivalisé de créativité pour dénoncer la censure, avec un humour noir parfois glaçant. Un véritable contre-journalisme dont se sont inspirés par la suite nombre de journaux satiriques.

La vérité est toujours la première blessée en temps de guerre, tant censure et propagande sont nécessaires pour entretenir le moral de la population et empêcher l'ennemi d'obtenir des informations stratégiques [voir notre interview]. 

La Première Guerre mondiale constitue l'exemple archétypal de cette méthode de dissimulation. La terrible violence du champ de bataille est ainsi largement passée sous silence, et l’horreur rarement montrée.

Au fil des mois, les « héroïques Poilus » célébrés par les journaux français rejettent avec une véhémence de plus en plus grande cette presse de l’arrière qui ne reflète pas ce qu’ils vivent au quotidien, comme en témoignent les centaines de feuilles écloses pendant ce temps dans les tranchées, rédigées par les soldats eux-mêmes.

Véritable pied-de-nez à la désinformation, les journaux de tranchées affirment leur liberté et dénoncent avec un humour noir parfois glaçant le « bourrage de crâne » médiatique. 

En mai 1916, le journal Télé-mail se livre ainsi à un véritable réquisitoire contre l’auto-proclamée « grande presse » :   

«​ lls sont cent, ils sont mille... que dis-je ? Ils sont des milliers ; enfin, ils sont trop. Et comme ils sont vieux ! Ils ont l’âme enfantine des vieillards et s’intitulent orgueilleusement la grande presse. Voyez-vous les petits prétentieux ! [...]

Croyez bien qu’ils feraient encore usage de manchettes si dès le début de la guerre on ne leur avait interdit cet ornement trop peu guerrier. N’allez pas croire pour cela qu'ils ne s’occupent point de la guerre. 

Bien au contraire, ils ne s’occupent même que d’elle. Ils ont chacun au moins un stratège de génie qui dissèque les communiqués trop secs ou qui prédit que la chute de Przemysl “​aura des conséquences décisives sur la suite des opérations”.

Ils ont des noms très courts : Le Journal, L'Intran, La Presse, mais ils ont, parait-il, le bras très long. 

Ce qui est prodigieux, c’est qu’ils paraissent tous les jours et même plusieurs fois par jour. Comme on voit qu’ils n'ont que cela à faire ! Et ils se plaignent encore de la crise du papier ! » ​

Le ton n'est pas moins martial dans Le Ver luisant, qui appelle les « journalistes du front » à prendre la plume pour lutter contre « l'influence néfaste des bourreurs de crânes » :

« Depuis trois ans que la guerre dure et que vous êtes mobilisés, vous vous êtes tous aperçus que les journaux de l’arrière en sont progressivement arrivés au niveau le plus bas de la bêtise humaine. Que de sottises, que d'âneries ne nous ont servies les bourreurs de crânes ! [...]

Que de fois leurs proses filandreuses nous ont fait sourire de pitié avant de nous lasser jusqu’à l’écœurement ! À force de triturer depuis trois ans leurs pauvres méninges, rien de sensé n'en peut plus sortir. Et c’est à ces gens-là qu’on voudrait confier le soin de diriger la société future ?

En vérité, je vous le dis, camarades, l'heure est grave ! C’est à ceux qui ont si bien su combattre l’influence néfaste des bourreurs de crânes et de leurs journaux en maintenant chez les poilus cette douce gaieté, sœur de la victoire, c’est à ceux-là seuls que revient l’honneur de prendre en mains les destinées du pays. »

14-18 : Les journaux en guerre

« 14-18 Les journaux en guerre »

L'actualité de la première guerre mondiale en 10 grandes dates et 10 journaux publiés entre 1914 et 1918. Une collection de journaux réimprimés en intégralité.

En savoir plus

Cette dénonciation de la presse traditionnelle passe notamment par le détournement satirique des rubriques habituelles des journaux.

On trouve ainsi dans les journaux de tranchées de fausses petites annonces...

... Et de fausses publicités

Les articles sur la mode, dont la futilité est bien sûr en décalage total avec la vie au front, sont également un parfait exemple de cet art du détournement. 

Dans Le Crapouillot, le mystérieux « Poilu monoclé » donne ainsi des conseils vestimentaires à ses pairs :  

« Dans le civil, comme disent les militaires, la mode vous impose un uniforme dont la coupe aussi bien que la couleur sont prévues dans les moindres détails. 

Soldat, au contraire, vous pouvez porter une capote taillée en robe de chambre, en paletot-sac ou en demi-saison, vous pouvez vous vêtir de bleu, de noir, de mauve, de rouge, de beige, de kaki, en drap, en nankin, en velours, nul n’y trouvera à redire. 

Il y a d’excellents tailleurs à Paris comme à Londres oui, mais le front habille mieux. »​

Quant aux dessins, ils dénoncent, eux aussi, la propagande à l’œuvre dans la presse de l’arrière. 

L'humour désespéré de cette presse des tranchées inspirera une certaine frange de la presse satirique qui apparaîtra plus tard au cours du XXe siècle. Certains titres survivront même à la guerre et trouveront leur public grâce à leur ton mordant et leurs innombrables trouvailles journalistiques, tel que Le Crapouillot. 

Pour en savoir plus : 

« Les journaux de tranchées, une information alternative », à lire sur le site du centenaire de la Grande Guerre 

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