Écho de presse

« La Greffe générale », le journal écrit par les mutilés du visage

le 07/10/2020 par Pierre Ancery
le 15/10/2018 par Pierre Ancery - modifié le 07/10/2020
Une de La Greffe générale, 15 décembre 1917 - source RetroNews BnF

À partir de décembre 1917 paraît La Greffe générale, « l'organe des mutilés de la face », rédigés par les patients de l'hôpital du Val-de-Grâce. Ces Poilus dont le visage a été partiellement détruit y racontent leurs souffrances quotidiennes.

Parmi les journaux de tranchées écrits par les Poilus de la Première Guerre mondiale, celui-ci occupe une place particulière. La Greffe générale est rédigée par les mutilés du visage de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, à Paris, qu'on n'appelle pas encore les « gueules cassées ».

 

Le journal, dont le premier numéro paraît en décembre 1917, se définit lui-même comme l'« organe des blessés de la face ». Sur huit numéros (le dernier paraît en juillet 1918), il raconte le cauchemar vécu par ces hommes qui ont perdu, avec leur visage, une partie de leur humanité.

 

Ces textes, récits, poèmes et caricatures imaginés par les blessés eux-même disent – souvent sur un mode sarcastique – l'étendue de leurs souffrances. La devise du journal : « Rire quand même ! ».

 

Le premier numéro est dédié au docteur Hippolyte Morestin, leur chirurgien, l'un des premiers à pratiquer la chirurgie maxillo-faciale : « A celui dont la science et le dévouement nous ont rendu l’espoir, nous dédions respectueusement ce numéro, première manifestation de notre gaieté retrouvée. »

 

Dans leur édito, les rédacteurs de La Greffe générale fêtent le lancement de leur « canard », dont ils annoncent le programme – et ironisent sur le « civil » épargné par l'horreur de la guerre :

« De votre bec, un tantinet gavroche, tomberont les fantaisies étourdissantes, les blagues énormes, les calembours monstrueux toutes munitions indispensables dans la lutte contre ce vieux frère de Cafard. C’est même là votre rôle principal : Fils d’amochés vous êtes, Fils d’amochés vous resterez, pour le grand plaisir des pauvres bougres que vous aurez l’honneur de représenter.

 

Et puis... et puis... il y a le Civil, Monsieur le Civil ! Attention ! Petit Canard. Tâchez de vous présenter d’une façon fort civile, capable de retenir l’intérêt de ce juge impitoyable. Dites-lui bien, à ce malheureux restrictionné de l’arrière, que vos parents désirent avant tout être compris, connus sous leur jour véritable, qu’ils vous ont conçu simplement dans le but de communiquer aux Français en veston une gaieté nullement feinte, nullement factice en un mot réelle et sincère [...]. 

 

Dites-lui, enfin, qu’il est infiniment plus aisé de passer quelques secondes de sa fichue vie à se faire casser la g..., que de s’ingénier durant tout le reste de son existence, expliquer pourquoi cette g... bien-aimée est restée à l’abri de l’orage... »

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Dans le second numéro, en janvier 1918, l'édito évoque la difficulté d'être vu par les autres et l'exclusion dont sont victimes les « blessés de la face ». Le rédacteur demande aux gens de ne pas porter sur eux un regard de pitié :

« Bonnes gens qui lisez ceci, ne commencez pas, je vous prie, par pencher la tête, remonter vos prunelles et descendre les coins de votre bouche afin d’exprimer la compassion [...].

 

Vous avez bon cœur. On le sait. Et ils le savent, eux, les blessés. Ils savent même que vous direz avec une vraie pitié : Pauvre garçon ! je ne sais si ma fille se résignerait à l’épouser. Bonnes gens, gardez vos phrases et gardez aussi Mademoiselle votre fille [...].

 

Ce n’est pas de la pitié que vous demandent les blessés qu’une balle incivile a momentanément privés d’un charme ou deux. Ce qu’ils vous demandent, c’est tout simplement de l’indifférence [...]. Ils veulent – mais pourrez-vous ? – ils veulent que vous ayez, quand vous les rencontrerez, l’air de n’avoir l’air de rien. Si même vous vous décidez à ne pas les regarder du tout, ils vous en auront une extrême reconnaissance. »

Le regard des autres, celui des femmes, celui des civils : la thématique est récurrente. En mai 1918, un soldat mutilé raconte les déconvenues auxquelles l'expose dans la rue son œil de verre.

« J’étais monté dans un tramway ; j’y roulais depuis cinq minutes, lorsqu’une fillette d’une quinzaine d’années, près de laquelle je m’étais assis, s’écria : “Si vous continuez à me regarder comme ça, j’vas l'dire à maman !”

 

En tournant la tête, je vis cette jeune effarouchée se serrer contre une matrone, la maman évidemment, qui énonça : “Si c’est pas honteux ! Y a des gens vicieux, tout de même.”

 

– Pour sûr ! appuya une vieille dame, et ça s’attaque à des enfants !

 

Mais, madame, essayai-je en voulant expliquer ce que mon regard avait d’artificiel...

 

Mal m’en prit d’avoir tenté de parler, car tous les voyageurs qui étaient à ma gauche firent chorus avec la vieille dame. Un monsieur à barbe blanche me qualifia de lascif et de libidineux. »

Comme dans la plupart des journaux de tranchée, l'humour est omniprésent dans chaque numéro. Dans le numéro 3 figure une interview satirique de « Népomucène XXII », « prince des Amochés » ».

De multiples dessins et caricatures reflètent aussi sur un mode humoristique les douleurs des mutilés.

Dans le numéro de mars 1918, un article sarcastique et désillusionné évoque la future « Société des Nations », censée mettre un terme à toutes les guerres :

« Or, voici ce que je propose à ceux qui devront établir les statuts de la charte universelle.

 

Les différends entre les peuples pourront être réglés de la façon suivante, dans tous les cas d’arbitrage impossible : Les hommes valides de 18 à 45 ans seront mobilisés et dirigés vers la frontière, par équipes de 100, ayant chacune un drapeau à défendre. Les seuls projectiles seront des balles de son, pour que les combattants ne soient touchés que du son des balles (!). Tout homme atteint devra être considéré comme mort et évacué du champ de bataille [...].

 

Les femmes, alors en possession de tous les droits et de tous les devoirs du citoyen, revendiqueront certainement l’honneur de prendre notre place aux armées, et nous rendront à nos occupations de l’arrière. Nous leur prodiguerons à notre tour tous nos encouragements [...].

 

Nous aurons alors la joie de nous costumer en infirmières, de nous improviser marraines, de chanter des couplets patriotiques sur les scènes du Boulevard, de tourner gentiment des obus, et de susurrer du bout des lèvres, en sirotant une tasse de thé : “Mon cher, cette guerre est épouvantable !... Ce thé sans gâteaux est vraiment insupportable !...” »

On trouve aussi dans La Greffe générale des témoignages directs de leur séjour à l'hôpital. Ainsi cette lettre d'un certain « Pitou » à ses parents, qui raconte (en argot) sa blessure au front et la façon dont il a été soigné au Val-de-Grâce :

« J'vas vous conter tout c’qu’on m’y fait ; mais d’abord, que j’vous dise qu’j’ai un’ blessure au bras, une plaie en sept tons, qu’a dit le major, c’qui prouve qu’j’ai des dispositions pour la musique, ça j’m’en avais toujours douté.

 

L’aut’ blessure qu’est plus grave, s’trouve à la tête. Heureus’ment qu’all’était dure c’te bidon-là, c’qui fait qu’l'éclat d’obus l’a seul’ment fêlée d’un côté... Pour lors, mon nez, on croirait qu’c’est queuq’melon nain poussé tout d’traviol, mais y s’dégonflera, l’major l’a dit !

 

J’ai core quatre dents et un œil, vu qu’l’autr’, l’éclat l’a emporté; mais ça fait rien ; y a un copain qu’est circhitèque, donc y s’y connaît en bâtiments, et y m’a dit comme ça, que l’lard d’momie d’mes traits y s’rait pas détruit !... »

La dénonciation du discours des journaux de « l'arrière » est aussi présente : dans le numéro d'avril 1918 figure une recension d'articles imaginaires puisés dans ces derniers, et appelant les soldats au combat héroïque contre l'ennemi. La revue de presse parodique se termine par un extrait d'un faux article tiré de La Greffe générale :

« LA GREFFE GÉNÉRALE. — (Un dingo quelconque) ... Faites-vous de préférence esquinter le portrait... et venez chez nous, poilus de tout poil... Faites-vous démolir le nez, les yeux, la bouche, les oreilles, le crâne, tout ce que vous voudrez ! Mais gardez intacte votre bonne humeur ; apportez-nous un rire qui sonne clair et bien français ! Ne cassez pas votre pipe ! Et ne perdez pas votre blague ! ! etc... etc... » 

Les poèmes sont également nombreux. Marcel-G. Stenay, le rédacteur en chef du journal, livre ainsi un sonnet résumant à la fois le destin tragique des « gueules cassées » et la philosophie du journal :

« Leur face n’est plus rien qu’une chose sans nom,

Un amas monstrueux de chairs déchiquetées,

De pansements, de pus, de fièvre empaquetées

Œuvre d’amour teinte d’horreur par le canon...

 

Et cependant, ces yeux plongés dans les ténèbres,

Ces lèvres qu’effaça le choc, chaos sanglant,

Doivent se souvenir... Paradoxal, troublant,

Le Rire est demeuré, raillant les soirs funèbres !

 

Oui ! Le Rire éternel du bon pays gaulois,

De Gavroche héros, de Villon hors-la-loi,

Anime étrangement tous ces masques difformes.

 

Ils rient ! Dans la douleur des aciers effilés,

Au milieu des vapeurs lourdes du chloroforme...

Rire sublime et fou ! Rire des Mutilés ! »

Le 21 juin 1921, les blessés du Val-de-Grâce créeront une Union des blessés de la face et de la tête, destinée à venir en aide aux gueules cassées et financée grâce à un système de tombolas. Elle existe toujours et est aujourd'hui associée à la Française des Jeux.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Martin Monestier, Les gueules cassées, Cherche-Midi, 2009

 

Sophie Delaporte, Gueules cassées : les blessés de la Grande Guerre, Agnès Viénot Éditions, 2001

 

Andréas Becker, Gueules, Éditions d'en bas, 2015

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