Écho de presse

1936 : Saint-Exupéry reporter dans « l'Espagne ensanglantée »

le 02/12/2021 par Pierre Ancery
le 14/11/2018 par Pierre Ancery - modifié le 02/12/2021
Antoine de Saint-Exupéry en Espagne (centre), Paris-Soir, 3 juillet 1937 - source RetroNews BnF

En 1936 et 1937, Antoine de Saint-Exupéry part couvrir la guerre d'Espagne. Il en ramène une série de reportages dénués de passion partisane, dans lesquels il décrit avec force toute l'horreur des combats.

Août 1936. La guerre civile espagnole a éclaté un mois plus tôt : tous les journaux français tournent leur regard en direction de la péninsule ibérique. Parmi eux, le quotidien d'orientation centriste L'Intransigeant décide d'envoyer sur place Antoine de Saint-Exupéry.

 

L'écrivain (1900-1944) s'est rendu célèbre en 1931 avec son roman Vol de nuit (Le Petit prince ne paraîtra qu'en 1943). Il est aussi une plume reconnue dans la presse de l'entre-deux guerres, son reportage en U.R.S.S. et le récit de son raid aérien manqué en 1935 ayant déjà attiré l'attention des lecteurs.

 

Ses reportages en Espagne paraissent dans L'Intransigeant du 12 au 19 août 1936. Dans son premier article, Saint-Exupéry raconte son survol de Perpignan puis des Pyrénées, et son arrivée dans l'« Espagne ensanglantée ». Dans tous ses reportages, une constante : l'écrivain ne prend parti ni pour le camp nationaliste, ni pour le camp républicain. Il se contente de faire ressentir l'horreur et l'absurdité de la guerre.

« Voici l'Espagne et Figueras. Ici l'on se tue. Ah ! Le plus étonnant n'est point que l'on découvre l'incendie et la ruine, et les signes de la détresse des hommes, mais bien que l'on ne découvre rien de semblable. Cette ville ressemble à l'autre [Perpignan] [...].

 

Ce visage-là ne changera plus guère. Il est déjà vieux. Et je me dis qu'une colonie d'abeilles, sa ruche ainsi une fois bâtie au sein d'un hectare de fleurs, connaîtrait la paix. Mais la paix n'est point accordée aux colonies d'hommes. »

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La Guerre d’Espagne à la une, 1936-1939

Reportages, photo-journalisme, interviews et tribunes publiés à la une à découvrir dans une collection de journaux d'époque réimprimés en intégralité.

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Puis c'est l'arrivée à Barcelone, tenue par les anarchistes de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), qui ont disposé des barricades partout dans la ville. Saint-Exupéry raconte l'ambiance qui règne dans la cité catalane. Le portrait qu'il brosse des anarchistes n'est guère reluisant :

« J’ai pris hier quelques photographies de notre garnison – chaque hôtel abrite la sienne – et je cherche un grand garçon brun pour lui remettre son image.

 

– J’ai sa photo, où est-il ?

 

On me regarde, on se gratte le front, puis on me confie à regret :

 

– Nous avons dû le fusiller... Il avait dénoncé un homme comme fasciste... Nous avons donc fusillé le fasciste... Et ce matin nous avons appris qu’il ne s’agissait pas d’un fasciste, mais d’un rival...

 

Ils ont le sens de la justice. »

Après un passage sur le front de Saragosse et de Huesca, « dans l'attente possible de combats prochains » qui n'arrivent jamais, Saint-Exupéry reprend la route de Barcelone. Sur le chemin, il arrive dans un village où « on fusille ici comme on déboise ».

 

Saint-Exupéry, à rebours des journaux et des intellectuels qui soutiennent sans condition la cause des républicains, révèle également les exactions commises par ces derniers. L'article paraît avec la photographie de deux cadavres aux visages masqués.

« Nous voici au cœur de la montagne, dans l’un de ces villages qui connaissent à la fois la paix et la terreur...

 

– Oui, nous en avons fusillé dix-sept...

 

Ils ont fusillé dix-sept “fascistes”. Le curé, la bonne du curé, le sacristain et quatorze petits notables. Car tout est relatif. Quand ils lisent dans leurs journaux le portrait de Basile Zaharof, maître du monde, ils le transposent dans leur langage. Ils y reconnaissent le pépiniériste ou le pharmacien. Et quand ils fusillent le pharmacien, c’est un peu Basile Zaharof qui meurt. Le pharmacien est seul à ne point comprendre.

 

– Maintenant, nous vivons entre nous, c'est calme... »

Plus loin, sa voiture, prise dans une fusillade, s'arrête.

« Nous faisons halte et nous descendons de voiture. Une vive fusillade a éclaté dans la campagne. La route domine un bouquet d’arbres, d’où, à cinq cents mètres, émergent deux cheminées d’usine. Des miliciens font halte à leur tour, arment leurs fusils et nous interrogent :

 

– Que se passe-t-il ?

 

Ils font le point et désignent les cheminées :

 

– Ça vient de l’usine...

 

La fusillade s’est éteinte et le calme s’est reformé. Les cheminées fument doucement. Une risée de vent caresse les herbes, rien n’a changé. Et nous n’éprouvons rien.

 

Cependant, dans ce bouquet d’arbres, on vient de mourir. Ce silence qui règne est plus expressif que la fusillade : si elle s’est tue, c’est qu’elle n’a plus d’objet. Un homme, une famille peut-être, viennent de couler d’un monde dans l’autre. Ils glissent déjà sous les herbes.

 

Mais ce vent du soir. Cette végétation... Cette fumée légère... Tout continue autour des morts. »

Saint-Exupéry retourne en Espagne en avril 1937, cette fois pour Paris-Soir. Il se rend à Madrid, qui a résisté à l'assaut des troupes franquistes. Il en ramène trois grands articles qui font sensation par leur tonalité douloureuse et leur description très réaliste des combats.

 

Son premier reportage, le 27 juin, fait la Une du journal ; une annonce explique que le quotidien, dans sa couverture du conflit, « s'est tracé une règle de conduite absolue : celle de l'objectivité la plus stricte, la plus complète ».

 

L'écrivain plonge le lecteur directement dans les combats qui déchirent la capitale espagnole :

« Les balles claquaient au-dessus de nos têtes, contre le mur baigné de lune que nous longions. Un remblai, sur la gauche de la route, parait celles qui volaient bas [...].

 

Balles perdues, écume des lointains combats. Celles qui sifflaient ici avaient là-bas manqué leur but. Au lieu de s'écraser contre les parapets de terre ou de crever des poitrines d'hommes, quelques-unes, tirées trop haut sur l'horizon, s'étaient échappées. »

Il ajoute :

« Moi, je m'en fous bien, pour l'instant, des règles du jeu de la guerre, et de la loi de représailles. Qui a commencé ? À une réponse on trouve toujours une réponse, et le premier meurtre de tous est enfoui dans la nuit des temps. Plus que jamais je me défie de la logique. Si le maître d'école me démontre que le feu ne brûle point la chair, j'étends la main sur le foyer et connais, sans logique, que son raisonnement pèche quelque part.

 

J'ai vu une petite fille déshabillée de son enveloppe de lumière : comment croirais-je à la vertu des représailles ? »

Le 28, son deuxième article, « La guerre sur le front de Carabancel », paraît orné d'une très célèbre photographie de Robert Capa. Saint-Exupéry est dans les tranchées, au plus près des combats :

« Un vieux réveille-matin, cependant, trône sur une étagère. On l'a réglé afin qu'il avertisse [...].

 

Cet instrument sonnera donc. Alors ces hommes se dresseront en s'étirant. C'est un geste auquel on cède bizarrement chaque fois qu'il s'agit de survivre. Ils s'étireront donc et boucleront leur ceinturon.

 

Le capitaine, alors, décrochera son revolver. L'ivrogne, alors, dessoûlera. Alors, tous, ils emprunteront, sans trop se hâter, ce corridor, jusqu'au rectangle de lumière pâle sur lequel il donne et qui est le ciel, ils diront quelque chose de simple, comme “beau clair de lune” ou “il fait doux”. Et ils se jetteront dans les étoiles. »

Enfin, le 3 juillet, à côté d'une photo où Saint-Exupéry pose avec les soldats, son article s'adresse à un certain « Sergent R. », soldat qu'il a vu combattre et à qui il rend hommage :

« Mais toi brusquement tu as découvert, à la faveur de l'épreuve nocturne qui t'a dépouillé de tout l'accessoire, un personnage qui vient de toi et que tu ne connaissais point. Tu le découvres grand et ne sauras plus l'oublier. Et c'est toi-même. Tu as le sentiment soudain que tu t'accomplis dans l'instant même et que l'avenir t'est moins nécessaire pour accumuler des richesses [...].

 

Maintenant tu peux bien courir le risque de mourir. Que vas-tu perdre ? Si tu étais heureux à Barcelone, tu ne gâches point ton bonheur. Tu as atteint cette altitude où toutes les amours n'ont plus qu'une commune mesure. Si tu souffrais, si tu étais seul, si ce corps n'avait point de refuge, voici que tu es reçu par l'amour. »

Son expérience de la guerre inspirera Saint-Exupéry dans son recueil d'essais autobiographiques Terre des hommes, paru en 1939, véritable profession de foi de son engagement humaniste. L'écrivain-aviateur, devenu résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, disparaîtra en mer avec son avion le 31 juillet 1944.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Antoine de Saint-Exupéry, Œuvres complètes, 2 tomes, bibliothèque de la Pléiade, 1994, 1999

 

Virgil Tanase, Saint-Exupéry, Folio Biographies, 2013

 

Nathalie des Vallières, Saint-Exupéry, l'archange et l'écrivain, Gallimard Découvertes, 1998