Écho de presse

Un historien a retrouvé le nationaliste français assassin des frères Rosselli

le 11/10/2019 par Michel Lefebvre
le 24/09/2019 par Michel Lefebvre - modifié le 11/10/2019
Les membres du groupe d'extrême droite La Cagoule responsables de l'assassinat des dissidents antifascistes italiens, les frères Rosselli, dans Le Petit Troyen, 1938 - source : RetroNews-BnF
Les membres du groupe d'extrême droite La Cagoule responsables de l'assassinat des dissidents antifascistes italiens, les frères Rosselli, dans Le Petit Troyen, 1938 - source : RetroNews-BnF

En 1937, Mussolini commandite l’assassinat en France de deux antifascistes italiens. Le membre de la Cagoule et principal artisan du crime, Jean Filiol, disparu depuis 1945, s’était réfugié en Italie.

Cet article, réalisé en partenariat avec Le Monde Hors-Série, est paru initialement dans le numéro « Italie, de Garibaldi à Savini », disponible en kiosques depuis le 25 septembre 2019.

Il fait froid, la route est enneigée, une voiture freine brusquement, un véhicule venu en sens inverse lui barre la route. Après quelques minutes, le passager de la voiture bloquée sort du véhicule, des hommes surgissent, des coups de feu claquent, il s’enfuit, très vite il est rattrapé.

On ne distingue pas le visage des assassins, on devine pourtant que les agresseurs sont en train de l’achever à coups de couteau. L’épouse de la victime, sublime Dominique Sanda, a aussi essayé de fuir, les tueurs vont la retrouver dans le bois et l’abattre. Dans une autre voiture garée en contrebas, le commanditaire du crime, joué par Jean-Louis Trintignant, assiste au crime, impassible. Il s’agit de la scène finale du Conformiste, de Bernardo Bertolucci (film de 1970, ressorti en 2015 dans une copie restaurée).

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L’histoire raconte l’assassinat, en 1937, d’un professeur antifasciste italien organisé par un de ses anciens élèves devenu agent de l’OVRA, les services secrets de Mussolini. Il s’agit d’une histoire vraie, même si le réalisateur prend des libertés avec ce qui s’est réellement passé. Le traquenard n’a pas eu lieu sur une route de montagne mais en Normandie, les victimes étaient bien deux, Carlo Rosselli, et son frère, Sabatino, dit « Nello », et non sa femme. Ce sont bien les services secrets italiens qui sont à la manœuvre, mais, sur place, les tueurs sont des Français.

Le film de Bernardo Bertolucci, tout comme le roman du même nom d’Alberto Moravia, paru en 1951 (Flammarion, 1952), qui était un cousin de Carlo Rosselli, privilégie une vision italienne de l’affaire. Bertolucci disait : « J’ai éventré Moravia ».

Cette histoire n’a pas été oubliée en Italie. Le 9 juin 2019, à Bagnoles-de-l’Orne, ville de Normandie près de laquelle a eu lieu l’assassinat, Emilia Gatto, consule générale d’Italie, et Valdo Spini, ancien ministre et président de la Fondation Circolo Fratelli Rosselli, ont inauguré une plaque pour la commémoration de l’assassinat.

Menant la lutte contre le régime de Mussolini depuis Paris, où il s’est réfugié après s’être échappé de prison en Italie, Carlo Rosselli dirigeait une organisation que l’on peut qualifier de socialiste, Justice et liberté. Il était parti combattre en Espagne, comme de nombreux Italiens antifascistes, aux côtés des Brigades internationales qui affrontaient les troupes franquistes et les soldats envoyés par Mussolini.

L’objectif des services secrets italiens était de récupérer des documents prouvant le soutien de Mussolini aux franquistes que Carlo Rosselli avait rapportés d’Espagne. Ils étaient en contact avec une organisation clandestine française d’extrême droite, le Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR), dont Maurice Pujo, dans L’Action française du 19 septembre 1937, qualifiera les membres de « cagoulards ». Les Italiens vont leur fournir des armes et, en échange, leur demander de liquider Rosselli et de récupérer les documents.

Le guet-apens a eu lieu le 9 juin 1937, peu avant 19 heures, sur une route menant à Bagnoles-de-l’Orne, où les frères Rosselli séjournaient à l’hôtel. Le premier journal national qui publie l’information est Paris-Soir, le 11 juin (daté 12 juin). Le journal annonce la découverte des « corps de deux Italiens » et poursuit, « il s’agirait de terroristes ». Le Matin évoquera aussi cette hypothèse, on parlera de « machine infernale », les antifascistes italiens n’ayant pas bonne presse à droite.

Très vite, les victimes sont identifiées. Le 15 juin, L’Humanité dénonce :

« Les quatre spadassins de l’OVRA ont signé leur crime. »

L’affaire tombe alors un peu dans l’oubli et le jeudi 13 janvier 1938, L’Humanité titre « Quatre des cinq assassins de Rosselli et de son frère sont arrêtés. Et là encore: ce sont des cagoulards ». Entre-temps, la Cagoule a été démantelée. Le journal communiste donne les noms : Jakubiez, Filiol, Puireux et Bouvyer, et explique :

« Les cagoulards, agents provocateurs du grand patronat français, étaient aussi des agents directs de Mussolini et d’Hitler. »

La piste a été remontée grâce à l’indiscrétion de Jean-Marie Bouvyer, qui a raconté sa participation au crime à un bavard. Le lendemain, le 14 janvier, Le Petit Parisien publie la photo de Jean Filiol, qui en fait a disparu.

Jean Filiol, fascinant, dissident de l’Action française, extrêmement violent, est le personnage le plus sulfureux dans cette affaire de la Cagoule. Après le démantèlement du CSAR, il a fui à Saint-Sébastien, en pleine guerre d’Espagne, avec sa femme. Il participe au trafic d’armes en faveur des franquistes. Il revient en France en 1940 où il va mener une carrière sanglante de collaborateur au service de l’occupant nazi. À partir de 1945, il disparaît avant d’être condamné par contumace dans les procès menés contre la Cagoule après la guerre.

Dans tous les livres et les articles sur cette affaire, la même histoire est toujours racontée, sans citer de sources. Il aurait fui en Espagne et aurait travaillé pour L’Oréal avec d’autres anciens cagoulards comme Jacques Corrèze. La présence de Filiol en Espagne était un des éléments des accusations portées contre André Bettencourt, dirigeant de L’Oréal, soupçonné d’avoir protégé d’anciens cagoulards. Cette affaire avait rejailli dans les années 1980 avec la mise en cause de la mansuétude de François Mitterrand envers ses fréquentations cagoulardes de jeunesse, dont Jean-Marie Bouvyer, un des participants à l’assassinat des Rosselli.

De nouvelles informations complexifient ce scénario. Un blog sur Internet, sans citer de sources, explique que Jean Filiol n’est pas retourné en Espagne mais s’est réfugié en Italie, où il est mort. Interrogé sur ce point, Jean-Marc Berlière, historien spécialiste de la police sous l’Occupation, confirme cette information :

« En travaillant sur un certain nombre de gens passés par la Cagoule ou la Milice, notamment Jean Degans, j’ai trouvé la filière italienne et la présence de Filiol à Milan où il est mort.

Cela montre, ce qui n’est pas assez connu, que l’Italie a été un refuge pour de nombreux collaborateurs français protégés par la hiérarchie catholique, dont on connaît surtout le plus célèbre, Marcel Déat.

Je suis arrivé à ces conclusions grâce à plusieurs sources, dont un historien amateur, Jean-Luc Rosoux. »

Jean-Luc Rosoux est vétérinaire mais il a une passion : la résolution d’énigmes historiques. Il a retrouvé la trace de Filiol, en 2015, là où la police a échoué pendant des décennies :

« Je me suis mis à la recherche des enfants de cagoulards et de membres de la famille de Filiol. Ils ont été surpris par ma démarche mais m’ont donné des pistes qui m’ont permis de reconstituer son parcours. »

Jean Filiol était du voyage à Sigmaringen, la fuite en Allemagne de la fine fleur de la collaboration en 1944. L’écrivain Louis-Ferdinand Céline parle de lui dans D’un château l’autre et dans Rigodon (Gallimard, 1957 et 1969), sous le nom de Restif, en le traitant de « fou furieux ». Il essaie ensuite de retourner en France sans succès. Puis rejoint Joseph Darnand (cagoulard et chef de la Milice) en Italie du Nord afin de lutter contre les partisans italiens, il sera blessé dans ces combats.

Jean-Luc Rosoux explique la suite :

« Il s’est réfugié de monastère en monastère, en Italie. Les Américains l’ont arrêté sans l’identifier, il s’est échappé et a réussi à devenir citoyen italien sous une fausse identité.

Il a vécu près de Milan, avec une nouvelle compagne, très chichement, comme professeur de français, puis comme petit entrepreneur. Il a collectionné les timbres et a passé ses vacances sur l’Adriatique.

Il a gardé cependant des contacts très discrets avec des anciens de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) ».

Un parcours parfait de « fasciste » français qui se termine en 1975 dans un cimetière près de Milan, où il est enterré sous le nom de A. C. Rossi.

Cet article, réalisé en partenariat avec Le Monde Hors-Série, est paru initialement dans le numéro « Italie, de Garibaldi à Savini », disponible en kiosques depuis le 25 septembre 2019.