Écho de presse

1803 : Napoléon vend la Louisiane aux États-Unis

le 09/04/2022 par Pierre Ancery
le 01/09/2020 par Pierre Ancery - modifié le 09/04/2022

Le 30 avril 1803, la France cède la Louisiane aux Américains pour 15 millions de dollars. Une somme qui servira les projets militaires européens de Bonaparte, en échange d'un territoire couvrant près d'un quart de la surface actuelle des États-Unis.

Ce qu'on appelle en 1803 la Louisiane couvre à l'époque une étendue beaucoup plus vaste que l'actuel État américain du même nom. Immense bande de terre de plus de 2 millions de km², elle correspond à 22,3 % de la superficie actuelle des États-Unis et s'étend des Grands Lacs au golfe du Mexique, incluant ce qui constitue aujourd'hui l’Arkansas, le Missouri, l’Iowa, l’Oklahoma, le Kansas et le Nebraska, ainsi qu'une partie de la surface d'une dizaine d'autres États.

 

Une zone alors peuplée de colons venus d'Europe ou de descendance européenne, d'Amérindiens et de nombreux esclaves noirs, et qui va se retrouver au cœur de la plus gigantesque transaction territoriale de l'époque.

 

Trois ans plus tôt, en 1800, la France et l'Espagne ont signé le traité secret de San Ildefonso. En échange du duché de Parme, la France, dirigée par Bonaparte, a récupéré La Nouvelle-Orléans et la Louisiane occidentale.

 

« Récupéré », car la colonie de Louisiane, avant de devenir espagnole en 1763, faisait partie de la Nouvelle-France, du nom de l'ensemble colonial français d'Amérique du Nord qui avait existé du XVIe au XVIIIe siècle (le nom de « Louisiane » fut d'ailleurs choisi par l'explorateur Cavelier de La Salle en l'honneur de Louis XIV).

Suite au traité de San Ildefonso, le 8 janvier 1803 le roi d'Espagne rétrocède officiellement La Nouvelle-Orléans et la Louisiane à la France. Un article du 8 juin 1803, écrit depuis Washington et paru dans La Clef du cabinet des souverains, décrit les richesses de ce territoire traversé par le fleuve Mississippi :

« La prospérité de ces colonies provient, non seulement de la fertilité du sol et de la beauté du climat, mais aussi de leur sage administration, du partage et de la franchise des terres, ainsi que de l’absence de toute espèce d’impôts : déjà on voit sur les bords du Mississippi, vers le 30e degré de latitude, plusieurs sucreries, des champs de tabac, des indigoteries, et surtout des plantations très étendues d’une espèce de coton , dont la graine est verte […]. »

Mais Bonaparte – alors Premier Consul – a d'autres soucis : confronté à la déroute de son expédition à Saint-Domingue et prévoyant une reprise de la guerre avec le Royaume-Uni, il est conscient qu'il ne pourra pas défendre la Louisiane face aux Britanniques, également présents sur le continent américain.

 

Il va donc choisir de se séparer de cette vaste colonie, au profit des États-Unis. Il compte en effet sur la manne financière représentée par cette vente pour financer les hostilités contre les Anglais, et aussi, par la même occasion, se faire un allié de la jeune nation américaine.

 

Les Français proposent donc aux États-Unis de leur vendre la Louisiane toute entière pour la somme de 15 millions de dollars, et non la seule Nouvelle-Orléans (un port stratégique car situé à l'embouchure du Mississippi), comme beaucoup de politiciens américains l'escomptaient.

 

Une somme colossale, qui correspond à quelque 80 millions de francs de l'époque. Mais pour les Américains, l'aubaine est considérable : elle leur permettrait de doubler leur territoire. Rappelons qu'en 1803, les 13 États de la République fédérée des États-Unis sont concentrés sur la côte Est du continent nord-américain, et que toute la conquête de l'Ouest – dominé par les tribus amérindiennes – reste à faire.

 

Envoyés à Paris par le président Thomas Jefferson, James Monroe et Robert Livingston acceptent la proposition de Bonaparte, et pour financer l'achat, ils souscrivent un prêt à Barings, une banque anglaise.

 

Le traité est signé à Paris le 30 avril 1803. L'Assemblée nationale, informée après la transaction, n'a pas eu son mot à dire – pas plus qu'aucun des habitants de la Louisiane.

 

Le Journal des débats publiera plus tard dans l'année le contenu du traité :

« Voici les articles du traité de cession de la Louisiane aux États-Unis d'Amérique :

 

l°. Le premier consul, au nom de la république française, cède à perpétuité aux États-Unis d'Amérique, la colonie ou province de Louisiane avec tous ses droits et dépendances, et la souveraineté absolue ;

 

2°. Dans cette cession sont comprises toutes les îles, possessions, terres incultes, fortifications et bâtiments dépendants de la Louisiane, et qui ne sont point des propriétés particulières ;

 

3°. Les habitants de la province cédée seront mis en pleine possession aussitôt que possible, de tous les droits et avantages dont jouissent les citoyens des États-Unis ; ils seront maintenus et protégés dans la jouissance de leur liberté de leurs propriétés, et dans l'exercice de leur religion. »

La Gazette nationale, de son côté, va publier la déclaration de Jefferson lue aux deux Chambres (Sénat et Chambre des représentants) en octobre 1803, dans laquelle le président américain se félicite de « l'arrangement » avec la France.

« Le gouvernement éclairé de la France vit avec discernement de quelle importance étaient aux deux nations des arrangements qui pourraient servir à établir d'une manière permanente pour la paix, l’amitié et les intérêts de toutes deux : et la propriété et la souveraineté de toute la Louisiane, qui lui ont été rendues, ont été transférées, à certaines conditions, aux États-Unis, par acte public en date du 30 avril dernier [...].

 

La propriété et la souveraineté du Mississippi et de ses eaux [...] nous font espérer que la fertilité de ce pays, son climat et son étendue, seront d’un secours important à nos finances ; que notre postérité y trouvera un fonds considérable de subsistances, et que les lois et la liberté y fleuriront. »

Du côté anglais, on n'est pas dupe de la manœuvre, comme l'atteste ce point de vue britannique anonyme publié le 23 décembre 1803 dans La Clef du cabinet des souverains :

« Cependant est-il un individu qui ne sache que la France n'a abandonné la Louisiane que pour éviter une rupture avec l’Amérique, lorsqu’elle vit que les hostilités avec l’Angleterre étaient inévitables ? Elle l'abandonna pour être plus en état de combattre contre la Grande-Bretagne, et non pas qu'elle eût en cela le dessein de favoriser les intérêts des États-Unis.

 

L'Amérique est plus redevable de cette cession à l'Angleterre qu’à la France [...]. Nous savons très bien que si la guerre avec l’Angleterre n’était pas survenue, la France se serait emparée de la Louisiane. »

L'Espagne, de son côté, proteste, car la vente contrevient à une disposition du traité de San Ildefonso, qui prévoyait que la Louisiane ne serait pas revendue à une tierce partie. Mais elle n'est pas écoutée.

 

Quant aux Français de Louisiane, ils sont purement et simplement abandonnés aux Américains. Préfet de la colonie, Pierre-Clément Saussat publie une proclamation reprise le 24 février 1804 par Le Journal des débats, dans laquelle il s'adresse aux colons de Louisiane :

« Vous allez faire partie d'une nation déjà considérable par sa population déjà puissante et renommée par son caractère entreprenant, son industrie, son patriotisme et ses lumières, et qui dans sa marche rapide, paraît devoir arriver au plus haut degré de splendeur et au rang le plus élevé où une nation soit jamais parvenue [...].

 

Le Mississippi, ce Nil de l'Amérique, n'arrose point des sables brûlants mais des plaines plus vastes et plus fertiles qu'aucunes de celles qui existent dans le Nouveau Monde. Il va former aux pieds de cette Nouvelle Alexandrie (la Nouvelle-Orléans) des quais où viendront se réunir des milliers de navires de toutes les nations.

 

Dans le nombre de ces bâtiments, peuple de la Louisiane, vous distinguerez, toujours avec complaisance, le pavillon français et à sa vue, vous tressaillirez de joie. »

Jusqu'à la guerre de Sécession, le français restera la langue la plus parlée en Louisiane.

 

Plus de deux siècles plus tard, la culture locale est encore marquée par le souvenir de la colonisation française, notamment à travers les noms de lieux (les villes de Saint-Louis, Détroit, Bâton-Rouge...) et les patronymes d'une partie de la population (Dion, Boucher, Roubideaux...), laquelle est d'ascendance française à 25 %.

 

Une petite minorité de Louisianais, les Cadiens (cajuns en anglais) parle toujours le français.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l'Amérique française, Flammarion Champs Histoire, 2006

 

Gilles Havard, L'Amérique fantôme : les aventuriers francophones du Nouveau Monde, Flammarion, 2019