Écho de presse

La Commune : les citoyennes aux barricades

le 30/03/2021 par Michèle Pedinielli
le 25/03/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 30/03/2021
La barricade de la place Blanche défendue par des femmes, lithographie d'Hector Moloch - source : Wikipédia Commons

Pendant la Commune, les femmes prennent une place inédite pour inventer une nouvelle société et s'émanciper des règles patriarcales. Ce combat politique se poursuit jusque sur les barricades pour défendre leur révolution face aux troupes versaillaises.

Pendant les soixante-douze jours que dure la Commune, les femmes prennent une place politique inédite. La stature de la plus célèbre d'entre elle, Louise Michel, ne doit pas éclipser l'action de Nathalie Le Mel, Elisabeth Dmitrief (envoyée par Karl Marx pour recueillir des informations), Victoire Tinayre (enseignante), Blanche Lefebvre (blanchisseuse), Paule Minck (journaliste), André Leo (écrivaine), Victorine Brochet (couturière, que les Versaillais déclarèrent officiellement fusillée et qui écrivit plus tard Souvenir d'une morte-vivante) et surtout celle des milliers d'inconnues qui s'engagent dans l'organisation de la Commune pour leur émancipation sociale et politique. Elles créent des clubs de paroles et de réflexion, des écoles de filles, montent des coopératives, organisent l'aide aux blessés... Dans le XII arrondissement, un bataillon de vingt femmes (le « bataillon des fédérées ») s'organise sous les auspices du colonel de la garde nationale local.

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Et lorsque débute la semaine sanglante, les femmes montent sur les barricades qui ont été hérissées dans Paris.

« Elle monte en chaire dans toutes les réunions qui se tiennent à l’église de la Trinité; elle appelle aux armes toutes les femmes de bonne volonté, et, le 23 mai, on la voit sur la place Pigalle excitant les fédérés au combat, et répétant ces propos à l’adresse de l’armée de Versailles : "Ils n’ont pas fini, ils en verront de dures à la place Clichy ; les buttes Montmartre ne sont pas encore prises !" Et aux hommes postés aux barricades : "Si vous ne les défendez pas, nous les défendrons, nous !" Elle place le drapeau rouge au sommet de la barricade de la place Pigalle; enfin, rentrant chez elle : "Nous sommes battus, dit-elle, mais non vaincus !" »

Après la semaine sanglante, lorsque la traque des survivants s'intensifie dans Paris, Le Figaro se félicite de l'arrestation d'une « virago » ayant participé aux combats sur la place Pigalle.

« Une arrestation non moins importante est celle de la femme Jozon, secrétaire de l'Union des femmes pour la défense de Paris, dans le 18 arrondissement. La citoyenne Jozon avait organisé le bataillon de viragos qui, mardi dernier, était allé planter le drapeau rouge sur la barricade de la place Pigalle. »

Clara Jozon sera acquittée cinq ans plus tard : « tous ces faits ayant paru au conseil de guerre plus ridicules que coupables, la secrétaire du comité des femmes du dix-huitième arrondissement a été acquittée ».

Une autre barricade symbolise le combat des citoyennes pendant la semaine sanglante, celle de la place Blanche. C'est un édifice imposant si l'on en croit La France du 5 mai 1871.

« La barricade de la place Pigalle est aujourd’hui une véritable citadelle.

Elle présente une élévation de plus de deux mètres. Sa muraille semi-circulaire a dix pavés d’épaisseur. Elle est protégée, du côté de Paris, par un fossé qui aura près de deux mètres de profondeur. Entre cette tranchée et les pavés, on établit un revêtement de terre battue destiné à protéger la muraille contre les boulets. »

Certains journaux affirment que, lors de l'avancée des Versaillais sur Montmartre, elle n'est tenue que par des femmes qui la défendent jusqu'au bout. Le Petit courrier de Bar sur Seine, dans sa relation du 2 juin 1871, note la présence massive de femmes en bonnet phrygien qui défendent la place.

« À l’attaque de la place Blanche, une barricade était gardée par 120 femmes, coiffées du bonnet phrygien. Heureusement pour elles, elles n’ont pas résisté; aussi s’est-on contenté de les faire prisonnières. »

Cette version clémente de la bataille est contredite par Le Petit Journal du 6 juin qui fait état d'un combat extrêmement meurtrier.

« Enfin, à midi, les insurgés de la place Blanche font un mouvement de recul leurs rangs ont été décimés par les feux de tirailleur de la troupe; ceux d'entre eux qu'abrite la barricade font signe à leurs complices embusqués dans les maisons voisines de se prépare à battre en retraite. Cette résolution se trouve encore hâtée par la vue de deux colonnes de lignards qui, débouchent à la fois de la rue Blanche et de la rue de Bruxelles, s'avancent au pas de course en bravant balles et boulets. »

N'y avait-il que des femmes ? Étaient-elles vraiment cent-vingt ? La barricade des femmes de la place Blanche devient rapidement un thème dont s'empare la presse de gauche dans la construction de l'imagerie de la Commune.

En 1932, Georges Cavalier, ingénieur des voies et promenades publiques sous la Commune et survivant de l'époque, témoigne dans L'Oeuvre sous son pseudonyme de Pipe-en-bois.

« Des femmes sont restées jusqu'au bout sur une de ces barricades modèles, place Blanche. Les citoyennes ont dû partir quand tout a craqué autour d'elles. De Montmartre, les soldats sont descendus jusqu'au nouvel Opéra. »

Pour l'anniversaire des soixante ans de la Commune, L'Humanité évoque l'image d'une « jeune fille, le bonnet rouge sur la tête, le fusil au pied, la cartouchière sur sa jeune poitrine, qui montait la garde le 23 mai » sur la barricade. Plus tard, le quotidien place sur cette même barricade les grandes figures féminines de l'insurrection, ce qui n'est pas avéré.

« Le 18 mai, le même jour où Louise Michel tient sous un feu infernal avec seulement deux autres communards, la barricade à l'entrée de la chaussée Clignancourt, la barricade de la place Blanche est défendue par les militantes populaires de la Commune : Malvina Poulain, Blanche Lefebvre, Elisabeth Dmitrief, Lemel, Escoffons, André Léo. »

Dans les prémisses du Front populaire, l'hebdomadaire communiste Regards se fait lyrique dans les colonnes où l'on invoque le souvenir des derniers combats.

« Louise disait à ses compagnes : « Paris vaincra ! Et du reste il mourra invaincu ! » Paris était en fièvre. Drapeau rouge en tête les femmes passaient, elles allaient à leur barricade, place Blanche. Elles étaient dix mille femmes de Paris qui ont combattu pour la Commune.

Paris était noyé de sang ! Les femmes de la barricade de la place Blanche coururent vers Pigalle. Sur les marches de la Mairie du XIe où s'est réfugiée la Commune, les femmes cousaient des sacs pour les barricades.

Une jeune fille accourut de la barricade de la rue St-Maur au « Père Lachaise » où s'est joué l'épilogue tragique de la Commune. Les fédérés la supplièrent de partir. Elle resta. Elle est tombée avec ses frères de combat. »

Pour La France libre de 1921, elles sont des « lionnes » sous la plume de l'écrivain et journaliste anarchiste Charles Malato.

« De ces ambulancières, toujours au péril, qui, après avoir pendant près de cinq mois bravé la mitraille allemande, bravèrent, pendant deux mois la mitraille et les outrages versaillais, tandis que d'autres se contentaient de parader ; des cent vingt femmes qui défendirent comme des lionnes la barricade de la place Blanche, en survit-il quelques-unes pouvant évoquer à la fin de leur vie le souvenir de ces jours épiques ? »

De ces jours épiques, comme l'écrit Malato, le bilan en pertes humaines et en condamnation est lourd et la place des femmes dans cette insurrection se mesure aussi dans le décompte macabre. Les femmes, comme les hommes, sont exécutées sur place ou après un jugement sommaire et on compte 4 000 tuées sur un total de 20 000. Plus de 1 000 d'entre elles passeront en jugement et si aucune ne subit la peine de mort, nombre d'entre elles sont déportées (comme Louise Michel et Nathalie Le Mel) ou condamnées aux travaux forcés.

Pour en savoir plus :

La Commune de Paris. 1871, aux éditions de l'Atelier. 

Louise Michel, La Commune, 1898, à lire sur Gallica

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