Écho de presse

Son nom est Bell, Gertrude Bell

le 13/09/2021 par Michèle Pedinielli
le 17/06/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 13/09/2021
Sgt. Reeves et Gertrude Bell en Irak, circa 1920 – source : Flickr-WikiCommons
Sgt. Reeves et Gertrude Bell en Irak, circa 1920 – source : Flickr-WikiCommons

Elle a été écrivaine, exploratrice, diplomate et surtout, agent secret. L’archéologue britannique Gertrude Bell a joué un rôle déterminant dans la position britannique au Moyen-Orient : c’est elle, notamment, qui plaça Fayçal Ier à la tête du royaume d’Irak.

Née en 1868 dans une riche famille du Yorkshire, Gertrude Bell s’affranchit rapidement des codes de sa classe sociale. Les jeunes Anglaises bien nées pratiquent un sport d‘élite pour fréquenter les cercles adéquats ? Elle découvre l’alpinisme et passe ses étés à tester les limites de la discipline. La haute société voyage en Italie et en France pour effectuer un « tour d’Europe » ? Elle préfère pousser jusqu’au tour du monde, qu’elle effectue deux fois.

Au cours de l’un de ces voyages, elle tombe amoureuse d’une région : le Moyen-Orient.

« Son oncle, sir Franck Lascelles, ayant été nommé ministre d'Angleterre à Téhéran, Gertrude Bell fit un voyage en Perse, voyage décisif pour sa carrière.

Comme il arrive si souvent, la jeune femme subit presque immédiatement ce qu'on appelle ‘la magie de l'Orient’ et, abandonnant les recherches historiques auxquelles elle se livrait alors, elle se consacra désormais presque exclusivement à l'étude des langues, des coutumes et des arts orientaux.

Ayant quitté la Perse, elle entreprit un voyage d'exploration archéologique en Palestine et en Syrie, où elle séjourna presque sans interruption pendant plus de dix ans. »

Gertrude Bell est fascinée par l’archéologie. En Syrie, en Asie Mineure, elle étudie la période antique de ces régions, publiant ses observations en 1905 dans son livre Syria: The Desert and the Sown. En 1909, sur le site mésopotamien de Babylone, elle participe aux fouilles du tombeau de Nabuchodonosor II. Cette même année, elle est nommée directrice des antiquités en Irak.

Son approche historique et scientifique de la région se double d’une connaissance profonde des langues arabe et perse et des enjeux géopolitiques moyen-orientaux. Lors de ses nombreuses visites à Bagdad, elle rencontre le Consul général britannique qui prête une oreille plus qu’attentive à ses analyses.

Elle est rapidement contactée par l’Intelligence service britannique. En 1915, l’une de ses premières missions en Égypte est un succès.

« Le général Clayton l’employa d’abord pour le contrôle et l'utilisation des renseignements courants sur l‘attitude des tribus du désert, et sur recommandation du colonel Lawrence et de John Philby, pour les négociations avec les princes arabes. Elle y réussit à merveille : plusieurs traités d’alliance et des protectorats furent les fruits des premières semaines de sa nouvelle activité. »

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Elle devient rapidement la clé de la politique impériale au Moyen-Orient. En 1917, à l’arrivée des troupes britanniques à Bagdad, elle s’installe dans la ville et devient Secrétaire orientale du haut-commissaire britannique en Irak (seule femme à ce jour à ce poste).

C’est en 1919 que la presse française commence à parler de Gertrude Bell. L’occasion est importante et fera date puisqu’elle est l’une des rares femmes à participer à la Conférence de la Paix à Paris en tant que diplomate de la délégation britannique, aux côtés de Winston Churchill.

« Parmi les diplomates dont la Conférence de la paix doit mettre les talents en lumière, se trouve une femme, miss Gertrude Bell.

De longs séjours en Syrie, en Asie-Mineure et en en Arabie ont permis à miss Bell de connaître à la perfection la langue, les mœurs et l'histoire politique des habitants de ces contrées. A Bagdad, elle a rendu de grands services au gouvernement britannique auprès duquel la savante exploratrice était officiellement affectée.

Miss Bell a écrit sur l'Orient un certain nombre de livres très appréciés. »

A Paris, elle rencontre le jeune Fayçal Ben Hussein Al Hachimi et se lie d’amitié avec ce tout nouveau gouverneur de Syrie, récemment entré à Damas en vainqueur des troupes ottomanes, aux côtés des Britanniques. Elle est rapidement persuadée qu’il a un rôle encore plus déterminant à jouer dans la région. 

Le 12 mars 1921, elle est la seule femme à la table de la Conférence du Caire organisée par Winston Churchill, qui rassemble ceux que le futur Prime minister britannique appelle « Les quarante voleurs » : agents et conseillers coloniaux ainsi que des officiers généraux, dont Percy Cox, le supérieur de Bell et l’officier T. E. Lawrence (« Lawrence d’Arabie »). Il s’agit de trouver la solution la moins coûteuse pour maintenir l’Irak dans le giron britannique.

Gertrude Bell défend et obtient l’idée d’une monarchie indépendante, où Fayçal serait sacré roi d’Irak. Le 23 août 1921, un plébiscite – vraisemblablement orchestré par les Anglais – porte Fayçal Ier à la tête du royaume. Gertrude Bell devient sa confidente et conseillère politique.

« L’une des figures les plus originales, parmi les femmes d’action du temps présent, est assurément celle de miss Gertrude Bell qui, en Mésopotamie, est officiellement la ‘secrétaire particulière orientale’ (sic) du haut-commissaire britannique à Bagdad.

En réalité, elle est un véritable ministre des affaires extérieures, prend soin personnellement de tout ce qui concerne les relations avec les tribus indigènes dans le royaume de l’Irak. Elle traite avec les chefs musulmans qui viennent en mission, des pays voisins, et qui préfèrent parler à miss Bell qu’au roi Fayçal lui-même. »

Carte à jouer essentielle de la diplomatie et de l’espionnage britanniques, elle sera officiellement présidente de la bibliothèque de Bagdad de 1921 à 1924 et s’occupe de lancer le tout nouveau musée national d’Irak, mettant ainsi à profit ses compétences archéologiques.

Après un bref séjour en Grande-Bretagne en 1925 où elle constate que sa famille est ruinée, elle revient à Bagdad. Elle est malade, atteinte d’une hépatite chronique, et semble déprimée. Elle meurt dans la nuit du 11 au 12 juillet 1926 d’une overdose médicamenteuse, sans que l’on sache si le geste était accidentel ou volontaire. Elle est enterrée au cimetière anglais de Bagdad avec les honneurs militaires.

A l’annonce de sa mort, certains, à l’image de l’écrivain et explorateur français Georges Ducrocq, rendent un hommage appuyé à cette femme de l’ombre, faiseuse de roi et pivot essentiel de la domination britannique au Moyen-Orient. Dans les colonnes du Journal des débats politiques et littéraires, il souligne que cette disparition représente « une perte irréparable par l'lntelligence Service et par le Foreign Office, dont Miss G. Bell fut l'un des plus brillants agents ».

« La doctrine panarabique dont s'est inspirée la politique anglaise depuis dix ans était son œuvre. La création du royaume d’Irak lui est due. Elle assurait les relations entre le palais de Fayçal et la résidence britannique.

Tous les rapports fournis au Parlement britannique depuis quatre ans sur les progrès de l'influence anglaise en Irak, ont été écrits de la main de Miss G. Bell. Depuis l’arrivée de Sir Percy Cox à Bagdad, elle était devenue le conseiller oriental et l'Egérie du haut-commissariat. […]

Avec Miss G. Bell, disparaît un des représentants les plus caractéristiques de la grande politique impériale, qui a déterminé l'Angleterre à s'assurer, d'une manière définitive, la possession de la route terrestre de l’Inde, la maîtrise du Kurdistan et la haute main sur les pétroles de Mésopotamie. »