Écho de presse

L’accueil en France des réfugiés belges de la Première Guerre mondiale

le 01/10/2021 par Pierre Ancery
le 21/09/2021 par Pierre Ancery - modifié le 01/10/2021
Des réfugiés belges arrivant à Paris, 1914 - source : LIbrary of Congress/WikiCommons
Des réfugiés belges arrivant à Paris, 1914 - source : LIbrary of Congress/WikiCommons

Des centaines de milliers de Belges, fuyant l’avancée allemande, ont trouvé refuge en France pendant le premier conflit mondial. Leur arrivée y suscita un fort élan de solidarité, relayé dans la presse par des articles les présentant comme des martyrs de la barbarie germanique.

C’est un exode un peu oublié, qui a pourtant concerné plusieurs centaines de milliers de personnes. Le 4 août 1914, une semaine après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne envahit la Belgique, un pays neutre. Alors que les troupes de Guillaume II y font des ravages et commettent des massacres de civils, nombreux sont les Belges qui, terrifiés, fuient le pays.

Ils se tournent vers les Pays-Bas, l’Angleterre et la France. Combien sont-ils à prendre la route en urgence, en n’emportant parfois que quelques vêtements ? Les estimations sont difficiles à mener. D’après Jean-Pierre Popelier, auteur en 2014 de l’ouvrage Le Premier exode, la Grande guerre des réfugiés belges en France, ils seraient 1,5 million à avoir quitté la Belgique en 1914, soit un Belge sur cinq. Parmi eux, entre 300 000 et 350 000 gagneront la France.

La plupart partent en train, en charrette, ou même à pied. Lorsqu’ils arrivent en France, c’est souvent dans le dénuement le plus total. Perçus comme des martyrs de l’ignominie allemande, ils gagnent immédiatement la sympathie des journaux français, qui leur consacrent de multiples articles d’autant plus louangeurs que la modeste armée belge a résisté à l’envahisseur.

Le 29 août 1914, Le Journal des débats raconte l’arrivée des réfugiés à Paris, les comparant aux victimes des Huns lors des invasions barbares.

« Les pauvres gens s'étaient brusquement trouvés pris, là-bas, dans les lignes de feu, et ils avaient vu passer sur leurs villages les pionniers de la "culture" allemande. Alors, ramassant en hâte quelques hardes dans les ruines de leurs foyers détruits, ils s'étaient enfuis, éperdus à travers champs [...].

Je les ai vus arriver en masse ; quel spectacle ! Nous avons tous contemplé, dans notre enfance, les images qu'illustraient nos livres d'histoire et qui représentaient des scènes de "l'invasion des barbares". C'était cela, au vingtième siècle ; c'était le même troupeau de malheureux, avec la même figure hébétée par la misère, la fatigue et l'épouvante ; il ne manquait, dans le fond du tableau, que la silhouette des cavaliers d'Attila, pourvus, naturellement, des engins perfectionnés que la science des civilisations modernes a mis aux mains de leurs descendants... »

Des photographies des exilés paraissent, comme dans Le Miroir qui publie entre août et septembre 1914 plusieurs clichés de réfugiés belges sur la route ou lors de leur arrivée dans la capitale française.

Dans le journal La Lecture, Henry Frichet relate de son côté la façon dont les familles belges sont accueillies au Cirque de Paris (un lieu aujourd’hui disparu), avenue de La Motte-Picquet.

« 26 Août. Les réfugiés belges sont arrivés hier, à Paris. Ils ont été hospitalisés dans les environs de la gare de l’Est et au Cirque-de Paris, avenue de Lamotte-Piquet. C’est dans ce dernier décor que j’ai vu près de deux mille exilés, ayant fui dès les premières heures où apparurent les Allemands dans la région de Charleroi [...].

Dès l’entrée dans le vestibule les émigrés sont là, troupeau lamentable, désorienté. Les hommes se tiennent debout, causant en patois wallon, essayant de reconnaître ceux de leurs parents ou de leurs amis que les trains ont amenés dans la matinée. Les femmes, assises sur des bottes de paille, soignent leurs bébés, noirs de la suie et de la poussière de la route. Les enfants courent d’un groupe à l’autre, étonnés d’avoir vu tant de choses. »

L’arrivée des Belges ne se limite pas à Paris : le Mémorial de la Loire mentionne le 9 septembre le cas de Marseille, où une souscription est lancée pour venir à leur secours.

« Des réfugiés belges sont arrivés cette après-midi à Marseille, où ils ont été immédiatement hospitalisés par les soins des autorités locales. Beaucoup d’entre eux ont trouvé un logis chez les habitants, car nombreuses sont les familles marseillaises qui ont adressé des demandes à la préfecture pour recevoir les réfugiés belges. Le total des souscriptions recueillies par les journaux quotidiens de Marseille dépasse 300 000 francs. »

Dans les premiers mois du conflit, un vaste mouvement de solidarité va en effet se créer en France autour de ces victimes de l’ennemi commun. Les Belges en exil seront accueillis dans une quarantaine de départements et recevront des aides à la fois de l’État français et d’organisations locales qui leur fournissent vêtements, logement et nourriture.

Plus tard, il faudra leur trouver du travail et faire d’eux des bras utiles au service de l’économie de guerre : beaucoup de réfugiés deviendront ouvriers d’usine ou agriculteurs.

Quant au gouvernement belge dirigé par Charles de Broqueville, il trouve refuge à Sainte-Adresse, en Seine-Maritime (le roi Albert Ier et son épouse, quant à eux, restent en Belgique). « La Belgique au Havre », titrent le 13 décembre Les Annales politiques et littéraires, qui décrit la vaste communauté d’exilés qui s’est installée dans cette commune proche du Havre :

« La falaise de Sainte-Adresse est devenue une bourgade belge [...]. On croise, à chaque pas, des gens qu'on se souvient d'avoir rencontrés au théâtre de la Monnaie, sur le boulevard Anspach ou dans les tavernes nombreuses que dirigeaient, à Bruxelles, de gras Allemands au ventre rond. On croise des soldats belges, des gendarmes belges, des boy-scouts belges [...].

Une silencieuse activité règne à Sainte-Adresse, dans toutes ces villas peuplées de ministres, de fonctionnaires, de militaires, qui ont trouvé là, dans un cadre merveilleux, une hospitalité si généreuse et si naturelle [...].

Travailler et travailler encore ; c'est par le travail que s'opère ainsi le miracle de la continuation de l'existence de la Belgique, chassée de chez elle par un faux propriétaire auquel les canons de 75 font, aujourd'hui, un singulier raffut de Saint-Polycarpe. »

Le gouvernement en exil interviendra énormément dans le soutien moral des réfugiés, organisant la communication avec les Belges restés au pays, créant un bureau de poste et des écoles.

Du côté de la population locale, si l’accueil initial des réfugiés fut chaleureux en France et en Grande-Bretagne (moins aux Pays-Bas, pays neutre), des frictions apparaîtront avec l’enlisement du conflit. D’abord perçus comme des victimes, les réfugiés belges deviennent parfois, avec le temps, des « embusqués ».

Les privations de la guerre rendent le partage des ressources difficile à accepter pour une population française qui paye de plus en plus cher une guerre qui s’éternise. Dès 1915, certains maires de communes françaises refusent ainsi de donner l’allocation dédiée aux réfugiés, et dans certaines villes (au Havre, à Toulouse...), une agitation anti-Belges se fait jour. Les Flamands, qui ne parlent pas français, se voient parfois traités de « Boches ».

À l’issue de la guerre, la plupart des réfugiés rentreront en Belgique, dans un pays totalement ravagé par les années de combat. Un retour peu glorieux, la mémoire patriotique étant entièrement mobilisée autour des souffrances des Belges restés dans le royaume occupé.

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Pour en savoir plus :

Michaël Amara, Des Belges à l’épreuve de l’exil, Les réfugiés de la Première Guerre mondiale, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008

Jean-Pierre Popelier, Le Premier exode, la Grande guerre des réfugiés belges en France, Vendémiaire, 2014

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