Interview

Les Vandales : comment un peuple est devenu un symbole de la destruction

le 29/07/2022 par Étienne Wolff, Marina Bellot
le 06/07/2020 par Étienne Wolff, Marina Bellot - modifié le 29/07/2022
Pavé en mosaïque représentant un chevalier vandale, datant du Ve ou VIe siècle - source : British Museum-WikiCommons
Pavé en mosaïque représentant un chevalier vandale, datant du Ve ou VIe siècle - source : British Museum-WikiCommons

Peuple « barbare » dont l'existence est attestée dès le premier siècle, le Vandale est devenu la figure suprême du destructeur. Sur quelles bases cette légende noire s'est-elle forgée ? Éclairages avec le chercheur spécialiste de littérature antique Étienne Wolff. 

La mise à sac de plusieurs statues de personnalités historiques par des activistes antiracistes a récemment réactivé dans la presse à grand tirage la question des « vandales », en tant que personnes détruisant le mobilier urbain.

De fait, comment un peuple guerrier d’Europe centrale contemporain de l’empire romain peut-il être aujourd’hui mobilisé pour décrire des faits d’un tout autre ordre que le pillage, l’incendie ou le meurtre ? Qu’ont été les véritables Vandales et de quelle façon l’historiographie française a-t-elle bâti leur « légende noire » ? Comment le terme de « vandalisme » est-il entré dans le langage courant ?

Nous avons posé ces questions au professeur de littérature latine à l’université Paris Ouest-Nanterre Étienne Wolff, spécialiste de l’histoire vandale et de l’Antiquité en Afrique du Nord.

Propos recueillis par Marina Bellot.

RetroNews : Qui étaient les Vandales ? Quels sont leurs faits de guerre avérés ? 

Étienne Wolff : Historiquement, les Vandales sont attestés à partir du premier siècle de notre ère. Ce sont des populations germaniques qui habitent entre l'Oder et la Vistule actuels – ce qui était l’Allemagne et qui est aujourd'hui la Pologne. Ils se déplacent lentement vers le Sud entre le Ier et le IVe siècle. L'événement décisif est le passage du Rhin en 406. Ils sont associés à deux autres peuples,  les Suèves et les Alains. 

Tout un mythe s’est construit depuis : ils auraient franchi le Rhin gelé dans la nuit du 31 décembre 406… Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’ils envahissent la Gaule, attirés par les richesses de l'empire romain et poussés, par derrière, par les invasions des Huns. Pourquoi se dirigent-ils plutôt vers la Gaule et pas vers l’Italie, sans doute parce que l'Italie est envahie par des populations  dites « gothiques », les Wisigoths et les Ostrogoths, et il y aurait eu une sorte de répartition implicite du butin à faire.

C’est donc la migration de tout un peuple, avec femmes et enfants. Le passage en Gaule est marqué par des destructions multiples, ce qui a suscité le début de la légende noire des Vandales.

En 409, ils sont repoussés de Gaule vers l’Espagne, où ils restent jusqu’en 429, avant d'en être chassés par les Wisigoths, des Germains fédérés combattant pour le compte de l’empire romain. En 429, le roi vandale Genséric fait passer la totalité de son peuple en Afrique. Les provinces africaines sont riches, elles produisent beaucoup de blé et ont été à l'abri des invasions qui ont ravagé l’empire romain sur le continent européen. En principe, l’Afrique était défendue par les Romains mais elle n’a opposé que très peu de résistance efficace aux Vandales. 

Les Vandales se sont emparés d’abord de la ville d'Hippone – c’est d’ailleurs pendant le siège d'Hippone que Saint-Augustin est mort, en 430. Ils ont conclu en 435 un accord avec l’empire romain, qui leur reconnaissait un statut de peuple allié. Mais Genséric a profité de cette trêve pour renforcer ses positions : il a pris Carthage par surprise en 439 et une bonne partie de l’Afrique du Nord utile, celle qui avait la plus grande production agricole. 

Va s’établir à partir de là une monarchie vandale, avec une succession de rois, qui règnent en Afrique jusqu'en 534, moment où l'empereur Justinien décide de reconquérir l’Afrique – reconquête menée par le général Bélisaire et facilitée par le fait que le royaume vandale était affaibli en raison de luttes internes et de la guérilla menée par les tribus maures. 

Comment expliquer cette « légende noire » qui s’est construite autour des Vandales ? 

On peut l’expliquer de plusieurs manières : les destructions lors de leur passage en Gaule, d’abord. Puis en Afrique, plusieurs faits ont alimenté cette image noire : ils ont spolié les grandes familles romano-africaines en les dépouillant de leurs biens et, surtout, ils ont persécuté les chrétiens trinitaires. Car les Vandales sont chrétiens, mais adeptes de l’hérésie arienne. Les chrétiens d’Afrique, eux, sont dans l'orthodoxie chrétienne telle que définie par le concile de Nicée.

Le désaccord théologique porte sur la question de la Trinité – très schématiquement, les Ariens (qui n’ont rien à voir avec les Aryens) subordonnent le Fils au Père tandis que les chrétiens nicéens mettent le Père, le Fils et le Saint-Esprit sur le même plan.

Les Vandales en Afrique ont persécuté les prêtres et les évêques chrétiens nicéens. On en a un témoignage grâce à un ouvrage de Victor de Vita, qui a écrit peu après une Histoire de la persécution en Afrique et qui décrit les atrocités que les Vandales ont fait subir aux chrétiens nicéens d’Afrique. C’est de là que vient cette image noire des Vandales, et qui sera nourrie par l’historiographie catholique. 

À partir de quand le terme vandale entre-t-il dans le langage courant afin de signifier ceux qui « détruisent »?

Le terme passe dans le langage courant, dans le sens de destructeur, dès la Renaissance, mais les Vandales sont en général alors associés aux Goths. Le mot réapparaît au XVIIe et au XVIIIesiècle. Mais c’est pendant la Révolution que l’abbé Grégoire va s'attacher à spécialiser les Vandales dans ce rôle.

Pourquoi quelle raison, selon vous, va-t-il les choisir pour créer le mot « vandalisme » ? 

Parmi les peuples germains envahisseurs, ils ont fait partie des plus connus. On peut penser aussi à des effets d’euphonie – les Huns donnent le hunisme, ce qui ne sonne pas très bien. Quant aux Goths, le mot gothique avait déjà pris dans plusieurs langues (dont le français) le sens de médiéval. On parlait par exemple d’architecture gothique pour tout ce qui était l’architecture entre la fin de l'empire romain et la renaissance. Cela pouvait donc prêter à confusion. C’est sans doute pour ces raisons qu’il a fait le choix des Vandales. 

Comment expliquer les grandes différences d’appréciation entre les historiographies française et germanique ?

L’histoire n’est pas à l’abri des idéologies. Il y a effectivement une réception des Vandales totalement différente entre une Europe latine qui les voit comme des barbares envahisseurs et une Europe germanique qui les valorise en tant qu'ancêtres. Cette idée que ce serait les ancêtres des Suédois ou des Allemands n’a pas de base historique mais elle a été revendiquée par les Allemands dès le XVIe siècle. Et cette revendication, assumée par les Allemands, l’a parfois été avec l’accord de leurs adversaires...

À partir de cette identification, l’analyse historique de l'action des Vandales s’est évidemment trouvée modifiée. L'historiographie allemande a tendance à minimiser les violences et les atrocités des Vandales. Et l'histoire moderne (la guerre de 1870 et les deux guerres mondiales) n’a pu que renforcer ces analyses faussées où l’on plaquait les événements contemporains sur des faits bien antérieurs.

Le terme a-t-il gardé aujourd’hui toute sa force négative ? Comment est-il utilisé, notamment dans le discours politique ? 

Le terme de vandalisme est en effet d’usage courant et négatif pour désigner les destructions des biens culturels.

En politique, il me semble qu’aujourd’hui on l’utilise principalement pour parler des destructions des islamistes dans les villes qu’ils occupent. On en a parlé pour les bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, mais aussi pour les destructions de Palmyre ou encore de Tombouctou. On parle de nouveaux Vandales pour les islamistes destructeurs de ces trésors du patrimoine.

Étienne Wolff est professeur de langue et littérature latines à l'université de Paris Ouest-Nanterre, spécialiste notamment de l'Afrique vandale.