Interview

Une histoire des troupes coloniales pendant la Grande Guerre

le 10/11/2021 par Marc Michel, Arnaud Pagès
le 12/11/2020 par Marc Michel, Arnaud Pagès - modifié le 10/11/2021
Sur la Somme, un cantonnement de tirailleurs sénégalais, 1916 - source : Université de Caen-Basse Normandie
Sur la Somme, un cantonnement de tirailleurs sénégalais, 1916 - source : Université de Caen-Basse Normandie

Avec 600 000 soldats engagés sur le front au cours de la Première Guerre mondiale, les troupes coloniales ont représenté un appui militaire décisif pour l'armée française. L'historien Marc Michel nous dit qui étaient ces soldats recrutés de force et leur vie dans les tranchées.

Marc Michel est historien, spécialiste de l'histoire contemporaine de l’Afrique. Ses travaux touchent notamment au colonialisme et à la décolonisation. Il a été directeur de l'Institut d’Histoire comparée des civilisations (IHCC) d’Aix-en-Provence, puis de la Société française d’Histoire d’Outre-mer jusqu'en 2003. Il fait partie du comité scientifique de l'Historial de la Grande Guerre à Peronne. 

On lui doit notamment Les Africains et la Grande Guerre : l'appel à l'Afrique (1914-1918) paru aux éditions Karthala en 2003 ou « Soldats africains de l'armée française : mémoires et débats » dans l'ouvrage L’Europe face à son passé colonial édité par Riveneuve éditions en 2008.

Propos recueillis par Arnaud Pagès

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RetroNews : En 1914, pourquoi l'armée française fait-elle appel à des contingents extérieurs ? 

Marc Michel : Tout d'abord, parce que la France en avait besoin. Ensuite, parce que les autorités locales l'avaient proposé. Il y a conjonction entre les propositions des gouverneurs généraux et la nécessité pour la Métropole d'engager le plus de troupes possible. Ce sera le cas dès août 1914, aux premiers jours de la guerre.

La majorité de ces combattants venaient d'Afrique du Nord. Il y avait des Algériens et des Tunisiens, engagés comme tirailleurs, mais également des contingents de Pieds-noirs ainsi que des Marocains. Le Maroc était un protectorat à l'époque. Le sultan avait spontanément proposé de fournir 40 000  hommes. 

Les combattants d'Afrique noire provenaient essentiellement de ce qu'on appelait alors l’A-OF, l’Afrique-Occidentale Française, qui regroupait le Sénégal, le Mali, la Guinée, la Côte d'Ivoire... Environ 200 000 soldats ont été ainsi recrutés, mais seulement 140 000 sont finalement venus servir sur les différents fronts. Très peu sont venus de l’A-EF, l’Afrique-Equatoriale Française. À cela, il faut ajouter les tirailleurs annamites originaires d'Indochine, au nombre de 50 000, et les Malgaches, environ 40 000.

Plus les hostilités se sont prolongées, plus le besoin en hommes s'est fait sentir. À partir de 1917, l'apport des colonies a été vraiment important.

Après l'armistice, la commission Louis Marin, qui enquêtait sur les pertes de guerre en vue d'évaluer le montant des réparations, a fait, en annexe, le décompte de la contribution des colonies. En 1924, un rapport est paru qui indiquait qu'il y avait eu 600 000 « coloniaux » ayant combattu pour la France entre 1914 et 1918.

Ont-ils été contraints de servir l'armée française ? 

Pour la grande majorité – les neuf-dixièmes environ –, ce fut le cas. Il avait fallu l'intervention de la gendarmerie pour les enrôler. Mais il y a également eu des volontaires, et ce, tout au long de la guerre. Cependant, la contrainte était le mode d'engagement le plus fréquent des troupes coloniales. En Indochine, ce fut un peu moins le cas, mais pleinement en Afrique noire et à Madagascar. Enfin en Afrique du Nord, le service militaire était obligatoire ; il n'y avait donc pas à discuter.

Quel était l'état d'esprit de ces soldats se retrouvant loin de chez eux, et engagés de force dans un conflit particulièrement meurtrier ?

Ce fut très compliqué pour eux. D'abord, ils prenaient le bateau. L'immense majorité d'entre eux n'avait jamais vu la grande mer. Ensuite, ils débarquaient dans le sud de la France, à Marseille et dans les ports de la Méditerranée, ainsi qu'à Bordeaux pour quelques unités. Leur première réaction fut la stupeur et l'émerveillement. L'accueil sur place a été très bon, très enthousiaste. Il y avait une surprise réciproque. Ce fut néanmoins plus compliqué pour les gens d'Afrique du Nord car l'accueil a été moins chaleureux, plus méfiant.

Ensuite, tous ont rapidement été envoyés au front. Au début, l'engagement de ces soldats a été catastrophique, particulièrement dans la région de Dunkerque

Comment furent-ils traités par l'État-Major ?

Au cours de la guerre, il ont été parqués dans de grands camps, en particulier dans la région de Fréjus et dans les environs de Bordeaux. Les soldats n'étaient pas mélangés. Les Nord-Africains restaient entre eux, les Noirs et les Annamites également. Cette mesure avait pour but d'éviter la contagion des maladies pulmonaires qui sévissaient à l'époque... Il y avait eu des essais vaccinatoires mais qui n'avaient pas fonctionné. En outre, ces soldats avaient été engagés par l'armée et payés selon les normes valables dans les colonies, donc avec une solde nettement moins importante.

À partir du milieu de l'année 1917, Blaise Diagne, député du Sénégal,  leur a promis des avantages fiscaux et matériels, sur instruction du gouvernement. Ces promesses avaient pour but de permettre un recrutement plus massif, ce qui fut le cas avec beaucoup plus de volontaires. À la fin des combats, elles ont été plus ou moins tenues – plutôt moins que plus, à vrai dire…

Les soldats coloniaux ont-ils été engagés de façon plus systématique que ceux de France métropolitaine ?

Tout dépend à quel moment dans la guerre. Ils n’ont pas été pas envoyés sciemment à la boucherie. Il fallait qu'il y ait un résultat. En novembre 1914, les coloniaux se sont faits décimer avec héroïsme à la bataille de Dixmude. L'État-Major a alors fait le constat que ces troupes n'étaient pas solides, au sens militaire du terme. Elles étaient pourtant composées de soldats de métier. Mais elles ont pu, par la suite, démontrer leur résistance aux Dardanelles. Beaucoup de combattants sont alors passés dans l'armée d'Orient.

Il faudra attendre 1917 pour qu'ils soient réengagées massivement en Europe, notamment sous les ordres de Mangin qui voulait les utiliser comme « troupes de choc ». La bataille du Chemin des Dames aura été pour eux un vrai calvaire. Il n'y a aucun doute sur le fait que ces soldats ont été sacrifiés – mais au final, pas tellement plus que les autres… Les chiffres des pertes ne sont pas tellement différents. La légende qui veut que les troupes coloniales aient servi de chair à canon est, en ce sens, fausse.

Le procès fait à Mangin sur l'emploi des troupes noires a incité l'État-Major à lever le pied. Ce qui fait qu'en 1918, ils ont été engagés presque par défaut, en temps que troupes défensives, notamment à Reims où ils ont eu une conduite absolument héroïque mais très coûteuse en hommes, avec des bataillons entiers qui ont disparu.

Comment les soldats allemands considéraient-ils ces fantassins racisés ?

Ils les voyaient comme des troupes particulièrement « sauvages » – en particulier les combattants originaires d'Afrique noire. Ce racisme et cette crainte ont été instrumentalisés par les Français. L'État-Major les faisait notamment combattre au coupe-coupe pour nettoyer les tranchées ennemies, dans lesquelles ils ne faisaient aucun quartier. Très rapidement est donc née cette légende disant que le « soldat noir coupait les oreilles » et commettait un grand nombre d'atrocités. Cela a effrayé les Allemands.

D’ailleurs, ont-ils eu accès à tous types de munitions ?

Non, ce n'était pas le cas. Par exemple, ils n'ont jamais été affectés aux mitrailleuses, car c'était une arme alors particulièrement technique. Pour la manier, il fallait savoir lire et écrire mais également avoir suivi des stages spécialisés. La plupart de ces soldats étaient analphabètes et parlaient à peine le français. On leur confiait des fusils et des armes blanches.

Quel bilan peut-on tirer de leur engagement ?

La contribution des combattants africains aura été indispensable – ce qui fut moins le cas pour Madagascar et l'Indochine. Blaise Diagne aura été la cheville ouvrière de ce recrutement massif alors même que l'armée française fut confrontée à un problème d'effectif dès 1916. Les troupes coloniales ont permis de tenir tête aux Allemands jusqu'à l'arrivée des Américains qui ne seront réellement opérationnels qu'en 1918.

Ancien professeur à l'université Paris-I et à l’université de Provence, Marc Michel est historien, spécialiste de la colonisation et de l'histoire africaine.