Interview

Une histoire de la germanophobie française après la débâcle de 1870

le 25/11/2020 par François Cochet, Arnaud Pagès
le 24/11/2020 par François Cochet, Arnaud Pagès - modifié le 25/11/2020
La tache noire, tableau d'Albert Bettannier montrant un cours d'exercice militaire où l'Alsace-Moselle figure en noir sur la carte de France, 1887 - source : WikiCommons
La tache noire, tableau d'Albert Bettannier montrant un cours d'exercice militaire où l'Alsace-Moselle figure en noir sur la carte de France, 1887 - source : WikiCommons

Avec la défaite de Sedan puis la capitulation, l’antigermanisme et le revanchisme vont prendre de l'ampleur au sein de l'opinion française. « La volonté d’en découdre ne disparaîtra jamais réellement », nous dit François Cochet.

François Cochet est historien, spécialisé dans la mémoire des guerres et l'histoire des conflits. Professeur émérite de l'Université de Lorraine-Metz, initiateur du master « Politique et conflits », il travaille en lien avec les institutions militaires à l'élaboration d'une histoire militaire au plus près de la réalité. Membre du comité scientifique du Musée de la Guerre de 1870, on lui doit notamment Les Occupations en Champagne-Ardenne, 1814-1944 publié aux Presses Universitaires de Reims en 1996 ou Français en guerres, de 1870 à nos jours édité par Perrin en 2017.

Comment, à la suite de 1870, les Français se sont-ils mis à considérer les Allemands, et réciproquement ? Quel rôle ont joué la propagande et la presse dans l'escalade des tensions entre les deux pays ? Ce revanchisme a-t-il mené à 1914 ?

Propos recueillis par Arnaud Pagès

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RetroNews : Quel est l'état des relations franco-allemandes à l’issue de la Guerre de 1870 ?

François Cochet : Il existe de fortes tensions, ce qui est somme toute logique, mais en même temps, la défaite est pédagogique pour la France. L'armée va être réorganisée en profondeur, et sur de très nombreux registres. Entre septembre 1871 et août 1872, le Comité d'Artillerie teste un grand nombre de nouvelles bouches à feu. Le service militaire est réorganisé dès 1872. La même année, le Conseil Supérieur de la Guerre est créé. En 1876, l'École Supérieure de Guerre, copiée sur la Kriegsakademie de Berlin, voit le jour.

L'armée française réfléchit intensément et rapidement pour tirer les leçons de la défaite. Tous les éléments de faiblesse sont revus. Les deux armées s'observent énormément et sont constamment en miroir. Elles se connaissent très bien et il existe alors une véritable interculturalité militaire. Les informations circulent. Dès qu'une armée fait quelque chose, l'autre essaie de réagir rapidement, ce qui fait qu'elles sont constamment en compétition - pour ne pas dire en conflit...

Et au niveau des civils ? Comment les Français des premières années de la IIIe République considèrent-ils les Allemands ?

En 1870, on parle un peu facilement des Allemands au sens large. Les Français sont très attentifs aux particularités. Il y a les Prussiens, qui ont une image assez déplorable. Il y a les Bavarois, qui sont plus appréciés alors qu'ils n'ont pas été plus tendres lors des combats... C'est la défaite de Sedan qui a unifié l'empire Allemand et les Français l'ont bien compris.

Pour ce qui est du revanchisme, le grand public connait plusieurs inflexions. Il y a une chronologie évolutive du sentiment de revanche. Il a été très fort juste après la guerre. Avec l'installation de la IIIe République, il commence à s'estomper parce que la défaite va être progressivement oubliée par la population et que la conquête coloniale prend de l'ampleur dans l'opinion. Ainsi, il y a d'autres sujets qui émergent.

Le revanchisme reprend avec l'affaire Schnaebelé en avril 1887. C'était un commissaire français en poste à Pagny-sur-Moselle près de Metz - en vérité se livrant au « renseignement » - du côté français de la nouvelle frontière, et qui est attiré dans un traquenard par les policiers allemands en Lorraine occupée. Il est arrêté et menacé d'être traduit devant une cours martiale en Allemagne. René Gobelet, le président du Conseil, est très remonté. Le général Boulanger, ministre de la guerre, poussait depuis quelques temps à la roue et faisait monter la tension entre les deux pays.

Avec Gobelet, il souhaite imposer un ultimatum aux Allemands et commence à parler de mobilisation générale. Et puis, finalement,  le président de la République Jules Grévy fait machine arrière et se contente de demander une simple explication par voie diplomatique. C'est un fait important car cela signifie qu'en 1887 ni les Allemands - car Bismarck « rétropédale » lui aussi - ni les Français ne sont prêts pour une nouvelle guerre. Personne n'en veut. Par contre, le sentiment de revanche va redécoller dans les années qui précédent 1914, notamment avec la crise marocaine de 1911. Mais il ne faut pas oublier que l'ultimatum à la Serbie par l'Autriche aura été une surprise. Contrairement à ce que l'on pense, les français n'ont pas forcément tous les yeux rivés vers la ligne bleue des Vosges.

Il y a donc eu un apaisement progressif des relations entre Français et Allemands avant le grand embrasement de 1914 ?

En effet, mais il faut néanmoins nuancer en fonction des familles politiques. Par exemple, la droite nationaliste est opposée à la conquête coloniale parce qu'elle estime que celle-ci détourne l'attention de l'armée de la ligne bleue des Vosges. Les courants politiques ne font pas tous les mêmes analyses.

Existe-t-il malgré tout la crainte d'une nouvelle guerre ?

Oui, bien évidemment. Des deux côtés de la frontière, il y a des thématiques d'anticipation des conflits. Et pour ce qui est des Allemands, il y a la peur que ce soient les Français qui attaquent en premier. Notamment, il y a une grande méfiance à l'égard d'une invasion du pays de Bade. Il faut embrasser les deux camps pour bien comprendre la situation.

Aux yeux des militaires français, l'ennemi c'est l'Allemagne. De l'autre côté du Rhin, l'opinion publique est orientée par la presse de l'époque, qui est bien plus puissante qu'en France avec 4 200 quotidiens et hebdomadaires... La presse développe l'idée que l'Allemagne serait encerclée par les Russes à l'Est et par les Français à l'Ouest. L'ennemi principal reste donc la France. La société française est par ailleurs décrite comme « malade et pourrie »...

Les Allemands ont donc une image exécrable des Français ?

Elle n'a jamais été très bonne, mais elle va très fortement se dégrader à partir de 1911 avec la  deuxième crise marocaine. Là, la presse allemande se déchaîne... L'armée française serait ainsi parcourue de maladies alors que l’armée allemande serait saine, vigoureuse. La population française serait également dégénérée et vieillissante...

A la veille de la guerre, il y a un durcissement de la politique d'annexion allemande avec la volonté de germaniser à outrance l'Alsace et la Moselle occupées, ce qui détache peu à peu les Alsaciens et les Lorrains d’une Allemagne à qui ils souhaitaient s’intégrer en tant que Land avant 1910. Tout ceci crée une résurgence du sentiment de revanche. A la veille de la Grande Guerre, Max Weber, éminent sociologue allemand, lance un appel pour une politique allemande de grande puissance en disant que la guerre est absolument merveilleuse. En 1914, Thomas Mann déclare lui aussi que la guerre est une « libération », un immense espoir...

Du côté français, peut-on alors parler de « propagande » germanophobe ?

Oui, mais cette propagande a existé dans les deux camps. Les stéréotypes sont toujours un peu les mêmes, s’appuient toujours sur les mêmes ressorts. Côté français, l'Allemand est donc un lourdaud, un gros buveur de bière présenté avec un gros ventre et une pipe bavaroise au coin de la bouche. C'est  l’image de la « Kultur » avec un K, opposée à la civilisation française. Il y a aussi l'effet produit par les caricatures de Hansi, qui dépeignent la ville de Saverne écrasée sous la botte allemande et humiliée. Ces caricatures sont connues en France et font les beaux jours de certaines maisons d'édition. Elles façonnent l'image d'Epinal de l'Allemand.

Peut-on dire que les tensions propres à la séquence historique qui démarre en 1870 ont été constitutives, parmi d'autres facteurs, du déclenchement de la Première Guerre mondiale ?

C'est certain. Mais il faut distinguer plusieurs fluctuations dans l'opinion publique. La question sociale, la montée en puissance du mouvement socialiste ou la conquête coloniale détournent l'attention de la frontière du Rhin...

Pour autant, à partir de 1870, la volonté d'en découdre, côté français comme côté allemand, ne disparaîtra jamais réellement, notamment chez les militaires des deux camps. Pour les militaires français, l'ennemi est et demeure l'Allemagne. Et il faut se préparer à une nouvelle guerre. Il y a un nombre considérable d'ouvrages allant dans ce sens, publiés entre 1880 et 1914, rédigés par des militaires et publiés par des maisons d'édition civiles.

Pourtant, ce qui se jouera en 1914 sera d’abord et avant tout, la sensation, partagée aussi bien par l’opinion publique allemande que française, d’être attaqué et d’avoir à se défendre.

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Français en guerres, de 1870 à nos jours de François Cochet, est paru aux éditions Perrin en 2017.

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