Interview

1941-1944 : la guerre des partisans soviétiques contre les nazis

le 07/02/2022 par Masha Cerovic, Marina Bellot
le 01/02/2022 par Masha Cerovic, Marina Bellot - modifié le 07/02/2022
Pope ukrainien se voyant remettre la Médaille des partisans de la Guerre patriotique, 1945 - source : WikiCommons
Pope ukrainien se voyant remettre la Médaille des partisans de la Guerre patriotique, 1945 - source : WikiCommons

Dans son ouvrage Les Enfants de Staline, l'historienne Masha Cerovic rend leur voix aux centaines de milliers de partisans soviétiques qui, face à l'occupation nazie, combattirent pour résister au nazisme, quoi qu'il en coûte. 

 

Plus de 500 000 combattants et autant de morts, civils dans leur écrasante majorité. Près de 5 000 villages biélorusses incendiés, dont plus de 600 entièrement détruits avec toute leur population.

Derrière ces chiffres s’esquisse la tragédie du plus puissant mouvement de résistance armée à l’occupation nazie en Europe : la guerre des partisans russes, qui se levèrent dans les forêts et marécages de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie pour défendre la liberté et la patrie de Staline. Quels sont les rouages de la guerre des partisans ? Que reste-t-il de la lutte de ces Soviétiques pris dans l’affrontement cataclysmique de deux totalitarismes ? Entretien avec l'historienne Masha Cerovic. 

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Comment les Soviétiques vivent-ils le choc de l'opération Barbarossa ? Comment réagissent-ils dans les premiers mois d'occupation ? 

Masha Cerovic : L'offensive allemande du 22 juin 1941 prend les Soviétiques complètement de court, depuis les citoyens ordinaires jusqu’au sommet du gouvernement – le 21 juin au soir, Staline lui-même était convaincu que les Allemands n'attaqueraient pas… Le désarroi du gouvernement ne fait qu’accentuer celui de la population qui ne sait pas comment comprendre et interpréter cette offensive à laquelle la propagande ne l’a pas préparée.

Au choc de l’offensive s’ajoute celui de l'avancée très rapide de l'armée allemande, mieux organisée, dirigée, et équipée que l’Armée rouge qui est alors en pleine transformation technologique, politique et humaine. On assiste à un effondrement presque immédiat de l’Armée rouge et de l'État soviétique sur les territoires occidentaux : le Parti, les élites, les dirigeants disparaissent, fuient, sont évacués quand ils le peuvent. 

Un certain nombre de Soviétiques qui étaient hostiles au régime, notamment en milieu rural, accueille cet effondrement avec une certaine satisfaction. Reste que le choc de cet effondrement est indicible pour la grande majorité des Soviétiques, et installe dans les territoires occupés l’impression que l’URSS a été balayée et que les Allemands ont gagné. Les soldats subissent aussi ce choc, ils se retrouvent totalement démunis. Ils désertent en masse, ou participent à des combats perdus d’avance. Certains échappent à la captivité et abandonnent le combat.

Comment le « mythe du partisan » va-t-il être réactivé pendant cette période apocalyptique ? 

Le mythe du partisan est très présent dans l’URSS et plus généralement l'histoire russe. Deux figures centrales y sont attachées : celle du partisan de 1812, mobilisé contre l'armée napoléonienne et notamment au moment de la Bérézina. Et le partisan de la guerre civile de 1917, transformé en mythe dans l’entre-deux guerres. Ce mythe cache une forte ambivalence des acteurs à son égard : d’une part, le gouvernement soviétique lui-même, tout en portant ce discours du partisan en armes, est très méfiant face à ces mouvements qui peuvent donner lieu à des formes de violence incontrôlées. Et, localement, cette figure est aussi assimilée à celle du banditisme rural.

Après l’offensive allemande de 1941, ce mythe est réactivé avec ces ambiguïtés. Staline appelle, le 3 juillet 1941, à la « guerre des partisans » sans pour autant que le gouvernement mette en œuvre cet appel dans ses politiques ; le tournant vers l’acceptation des partisans comme « peuple en armes » a lieu à l’automne 1942 seulement. Dans les premiers mois, le pouvoir se concentre sur l’envoi de forces spéciales avant la lettre – c’est d’ailleurs une catastrophe, ça ne marche pas du tout.

À l’hiver 1941-1942, c’est depuis le terrain qu’émergent ces figures de partisans, qui exploitent les connaissances et les mémoires de ces formes d’existence marginales face à l'État. Ils « prennent la forêt » et tentent d’exister et de survivre, en connivence avec les paysans, dans des zones isolées. Plus la guerre progresse, plus les partisans vont mobiliser pleinement ce mythe, utiliser les chansons, les images, afin de nourrir leur aura.

Quelles sont les dynamiques d’engagement à l'œuvre pendant cette période ? 

Ce qu’on voit, c’est que le basculement dans la lutte est fondamentalement une réponse à la terreur et à l'extrême violence du régime d'occupation nazi. Deux groupes de population sont fondamentaux : les Juifs qui en URSS sont confrontés à l'enclenchement de la spirale génocidaire, et les prisonniers de guerre et anciens soldats de l’Armée rouge, confrontés eux aussi à une violence extrême des occupants nazis. Près de deux millions de prisonniers de guerre soviétiques meurent en captivité au cours de la première année de l’occupation. Après le choc de l’été 1941, confrontés à cette violence des occupants, des anciens soldats se remobilisent, prennent les armes, partent en forêt. Il ne s’agit pas seulement de sauver sa propre vie, mais d’agir contre le nazisme quoi qu’il en coûte.

Concrètement, quels sont les modes d’action des partisans ? 

La réalité est celle de groupes qui se structurent peu à peu et dont le principal objectif est la conquête d’un territoire – on est dans des zones de forêts, difficiles d’accès, où les Allemands sont très peu présents. Pour assurer leur sécurité et leur survie, les partisans vont conquérir des territoires, ce qui passe essentiellement par une violence très importante à l’égard de collaborateurs : polices locales, autorités villageoises… Au quotidien, l'essentiel de l’activité de ces hommes consiste à assurer leur ravitaillement, en faisant des raids contre les villages voisins, ou en exploitant les territoires qu’ils ont « conquis » et qu’ils administrent tant bien que mal. 

Dans le même temps, ils affirment mener cette guerre contre les occupants – et c’est ce qu’ils veulent – mais leurs possibilités sont très limitées. La forme la plus visible de cette action contre l’ennemi est le sabotage des voies ferrées. Cette guerre du rail est impulsée depuis Moscou, qui essaie de la coordonner. Cela prend une ampleur considérable ; l’apogée a lieu dans la nuit du 19 au 20 juin 1944 avec plus de 9 000 explosions sur les voies ferrées de Biélorussie, juste avant l'offensive de l’Armée rouge. Mais de facto cela ne concerne qu'un tout petit nombre des partisans, spécialisés dans le sabotage. Pour la très grande majorité, le quotidien est celui de conflits locaux. 

Quelles sont les relations entre le pouvoir central et les partisans ?

C’est une question très délicate car, de fait, Moscou a perdu le contrôle effectif mais aussi la légitimité politique en 1941. La tentative de reprise de contrôle sur les territoires occupés et les partisans organisés doit passer concrètement par le rétablissement de liens. D’abord, Moscou envoie des émissaires qui passent le front à pied et essaient de prendre des contacts, des informations. Ensuite, on commence à envoyer des radios mais cela reste limité. À partir de l’été 1942, une liaison aérienne s'établit peu à peu, d’abord avec les régions les plus proches du front, avec des avions qui vont aussi régulièrement que possible apporter aux partisans du matériel et des agents des services secrets pour les encadrer. 

Parallèlement, il y a aussi une tentative de reprise de contrôle politique, ce qui est complexe et parfois assez conflictuel. Cela passe par l’envoi de représentants du Parti qui tentent, avec plus ou moins de succès, de mettre au pas ces troupes assez difficilement contrôlables, en ne jouant pas seulement de la répression stalinienne, mais aussi de la mise à disposition de ressources : armes, bombes etc. L’objectif est de remettre de la discipline, de la hiérarchie.

Au sortir de la guerre, comment expliquer que les forteresses partisanes s'effondrent ?

L'explication est double. D’une part, c'est lié au phénomène de l’occupation même. Les principales places fortes des partisans s’étendent entre la région de Briansk et en Biélorussie. Juste avant leur libération par l’Armée rouge, la plupart de ces territoires, protégés jusque-là en partie par leur isolement et leur enclavement, reviennent à proximité du front, les plaçant plusieurs mois durant à l’arrière immédiat de l’armée allemande. L’armée allemande met alors en œuvre des opérations militaires de très grande ampleur contre les partisans – ce sont de très loin les pires offensives de l'occupation.

Le deuxième pilier de cet effondrement est le fait que le gouvernement soviétique met en œuvre de façon immédiate des politiques qui, de facto, déstructurent toute forme d’existence ou de solidarité partisane. Ces hommes sont pris en charge par les autorités soviétiques, reversés dans les rangs de l’Armée rouge, et donc dispersés, ils redeviennent de simples soldats. Certains sont réprimés, condamnés, en particulier ceux qui avaient un passé de policier au service des occupants. Une minorité rejoint les administrations soviétiques qui sont en train de se reconstruire – gouvernements locaux, police… Les partisans n’auront dès lors plus de substance, ni d’existence. 

Masha Cerovic est spécialiste des pratiques associées aux guerres irrégulières dans l'espace post-impérial russe. Maîtresse de conférence à l'EHESS, elle été directrice adjointe du Centre d'études franco-russe de Moscou. Son ouvrage Les Enfants de Staline est paru aux éditions du Seuil en 2018.