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Les anges de Mons : des fantômes du Moyen Âge dans les tranchées de 1914

le par - modifié le 17/12/2021
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Au début de la Grande Guerre, les hommes d’un régiment anglais prétendent avoir aperçu saint-George venir à leur secours lors d’une offensive allemande. Vite la rumeur enfle, et passe pour un fait authentique.

Août 1914. Alors que l’offensive allemande bat son plein, une rumeur grandit : la retraite des troupes anglaises à Mons, en Belgique, aurait été permise par l’intervention de saint-George, patron de l’Angleterre, venu prêter main-forte, armé en chevalier du Moyen Âge, aux soldats britanniques.

C’est du moins ce que prétend un article publié dans les pages du journal Excelsior le 27 août 1915, plus d’un an après les faits supposés :

« L’histoire qu’on va lire fait grand bruit dans la presse anglaise. Nous l’avons tue, bien que nous la connaissions depuis plusieurs mois. Mais elle prend aujourd’hui une telle importance qu’il en faut bien parler.

Voici les faits. Au moment de la retraite de Mons, un régiment anglais se trouva dans une position très critique, pressé de toutes parts, et condamné à être écrasé en peu d’instant. Soudain, un soldat, à très haute voix, invoqua le secours de saint George, et, presque aussitôt, un énorme chevalier blanc apparut dans la nuit, tout rayonnant de lumière. […]

Les chevaux allemands se cabrèrent et […] les Prussiens cessèrent de tirer à l’aspect du prodige. Le régiment anglais put échapper au péril et, aujourd’hui, tous ceux qui ont vu prêtent serment et soutiennent qu’ils n’ont pas rêvé. »

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Quelques jours plus tard, c’est au tour de la presse catholique de reprendre à son compte cette légende, comme on peut le lire dans cet article publié dans les pages du journal La Croix le 4 septembre 1915 :

« […] En France, les catholiques ont fort justement attribué la victoire de la Marne à un miracle de la Providence ; en Angleterre, la croyance à une intervention divine s’est également répandue, mais cette intervention se serait manifestée d’une façon visible et à un autre moment. […]

Dimanche dernier, qui était le jour anniversaire de l’apparition, le T. R. P. Jarrett, le jeune et éloquent prieur des Dominicains de Londres, crut devoir exposer aux fidèles la doctrine de l’Église sur cette matière :

“Nous croyons, dit-il, non seulement que les anges ont exercé leur ministère dans les temps passés, mais encore que le bras de Dieu n’est pas raccourci et que chacun de nous agit au sein du ministère des anges. Nous croyons cela sur la parole de l’Église. Lors ce que nous entendons parler d’une apparition des anges, nous ne sommes pas frappés d’étonnement. […] Nous croyons que visibles ou non, les anges étaient là.” »

Néanmoins, malgré la guerre et l’Union sacrée, quelques voix critiques finissent par s’élever et faire part de leur scepticisme à propos de cette étrange événement.

Le journaliste belge Roland de Marès affirme ainsi dans les colonnes du journal Le Temps en décembre 1915, que « l’affaire » des anges de Mons avait pour source une nouvelle intitulée « Les Archers » publiée en septembre 1914 dans le journal britannique Evening News. En somme, explique l’auteur de l’article :

« Les Anges de Mons », tableau de Marcel Gillis - source : Collections Ville de Mons
« Les Anges de Mons », tableau de Marcel Gillis - source : Collections Ville de Mons

« […] C’était là un conte comme il s’en publie beaucoup actuellement et qui révèle chez son auteur certaines qualités d’imagination. […]

Des journaux paroissiaux sollicitèrent alors l’autorisation de reproduire son histoire ; des éditeurs lui proposèrent de la publier en brochure, avec une préface dans laquelle il citerait “ses sources”. L’heureux écrivain accepta, mais déclara loyalement qu’il n’avait pas de “sources” à citer. On lui répliqua “qu’il devait se tromper”. […]

L’auteur avait beau se défendre, la légende se créait, évoluait, se propageait, enflait. Des versions nouvelles étaient produites. […]

Le plus curieux de l’affaire, c’est que seul l’auteur du conte qui y donna naissance ne veut pas croire au miracle. Son succès fait son malheur. Très flatté d’abord, il commence à en être prodigieusement agacé, car on va jusqu’à lui contester tout le mérite de son œuvre ; en effet, certaine version prétend qu’il tint son récit – dactylographié – des mains d’une dame d’honneur de la cour !

Les “croyants” s’en prennent durement au pauvre écrivain, trop honnête pour se prêter à un mensonge, fût-il pieux. »

Que sait-on aujourd’hui de cet étrange événement ? Mythe forgé par la propagande ? Hallucination collective ?

L’auteur dont parle Roland de Marès existe en tout cas bel et bien. Il s’agit de l’écrivain fantastique Arthur Machen, et sa nouvelle, « Les Archers » (« The Bowmen » en version originale), publiée en effet dans les pages de The Evening News en septembre 1914, évoque des apparitions venant en aide aux soldats britanniques : des fantômes des archers anglais (et non pas saint-Georges) ayant combattu à la bataille d’Azincourt en 1415.

Surpris par la popularité de sa nouvelle, Machen, comme le raconte Roland de Marès, a tenté d’expliquer dans la préface de la réédition de son texte en 1915, le caractère fictionnel de son travail. Peine perdue. Son récit imaginaire s’était déjà transformé en rumeur ; la rumeur en légende qui, après avoir inspiré de nombreuses illustrations, finit par être accaparée par d’autres nations belligérantes.

Caricature de l'auteur Arthur Machen par Edmund Duffy, 1922 - source : Library of Congress-Domaine Public
Caricature de l'auteur Arthur Machen par Edmund Duffy, 1922 - source : Library of Congress-Domaine Public

L’Excelsior du 27 août 1915 renchérit ainsi :

« Des Français ont aussi témoigné et juré n’avoir pas été victimes d’une illusion. Mais, selon eux, c’était saint-Michel ou Jeanne d’Arc. »

 Par la suite, l’idée d’une apparition de la pucelle d’Orléans (qui, rappelons-le, n’était pas encore canonisée) dans les tranchées devint si populaire qu’elle fit l’objet de plusieurs films pendant le conflit, dont un, Joan The Woman, réalisé en 1916 aux États-Unis par Cecil B. DeMille, figure des vedettes comme Geraldine Farrar.

Avec le recul il est possible d’expliquer le formidable développement de la légende des anges de Mons par plusieurs facteurs. Dans dans un article récent, Guillaume Blondeau note bien que cette rumeur gagne en popularité au printemps 1915, à  un moment critique pour l’Angleterre dans la guerre, alors que le pays vient de connaître des pertes sévères lors de la deuxième bataille d’Ypres et de l’échec de l’expédition de Gallipoli. Mobiliser saint-Georges (dont la fête est célébrée le 23 avril) ou Jeanne d’Arc permet aussi d’affirmer que l’on a Dieu à ses côtés et que les Allemands seraient les alliés des forces du Mal.

Mais évoquer ces figures médiévales entre également en résonance avec l’image qu’ont les belligérants d’eux-mêmes et de leurs adversaires. Depuis le début du conflit, les troupes du Kaiser sont par exemple assimilées par la propagande de l’Entente, notamment depuis l’attaque sur la Belgique neutre, aux barbares déferlant sur les restes de l’Empire romain à la toute fin de l’Antiquité, et plus particulièrement aux Huns d’Attila.

Le 11 septembre 1914, le nationaliste et germanophobe Léon Daudet (fils d’Alphonse) compare ainsi la bataille de la Marne qui fait alors rage au combat des champs Catalauniques de 451 sur la page de Une de L’Action française :

« L’Allemand, commandé par ses principes, a suivi la route d’Attila, et l’âme de Sainte-Geneviève, une fois encore, semble avoir veillé sur Paris. L’histoire recommence. La horde est traquée aux champs Catalauniques.

Il souffle des plaines de Champagne un vent furieux. »

La Croix du 23 septembre 1914 va encore plus loin :

« Sous le feu de l’ennemi, dans l’immense embrasement du monde, regardez ce peuple nouveau qui se lève, jeune, fort et beau [qui] se met à prier en “boutant” hors des frontières l’envahisseur barbare, le blond Germain ou yeux bleus.

Voilà le fait et voilà le baptême de la France célébrée dans une fête vermeille aux rives de la Marne et du Petit-Morin, aux champs Catalauniques, à l’ombre de Reims, dans les plaines que Geneviève sauva, que Clotilde connut, que Jeanne sanctifia. »

Ces divers récits de guerre, des « anges de Mons » aux comparaisons enflammées entre la bataille de la Marne et celle des champs Catalauniques, obéissent à une même logique. Au monstre médiéval allemand (le « Hun ») venu de l’Orient, il faut opposer des héros tout aussi médiévaux afin d’assimiler la Grande Guerre à un conflit épique digne des contes et des légendes. Aux troupes du Kaiser, on laisse la barbarie, la torture, la monstruosité, bref tout ce que la culture associe à un Moyen Âge sombre. Les pays de l’Entente se réservent tout ce que l’époque féodale a conservé de plus lumineux : les cathédrales (dont celle de Reims, en partie dévastée par l’artillerie allemande), la chevalerie idéalisée, les saints et les saintes.

Les États-Unis feront pareil lorsqu’ils entreront en guerre en comparant leur corps expéditionnaire à de nouveaux croisés avec le film Pershing’s Crusaders, sorti en 1918, dont l’affiche figure les troupes américaines accompagnées d’apparitions de chevaliers évoquant des Templiers.

Après la guerre, ce sera autour des historiens de s’intéresser à la figure des « anges de Mons ». Le médiéviste Marc Bloch, qui a lui-même combattu dans les tranchées, en parle au détour d’une note dans son article de 1921 consacrée aux rumeurs de guerre. Mais c’est un autre spécialiste du Moyen Âge, Charles Oman, fin connaisseur de l’histoire militaire, qui leur dédia l’une des analyses les plus sérieuses dés 1918 ; il rappelle notamment que les opérations de héros culturels, de dieux et de saints durant une bataille ont été rapportées depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque la plus contemporaine :

« Durant la guerre balkanique de 1912, de nombreux soldats de l’armée serbe ont pensé voir le prince Marko, le héros de la Serbie médiévale, chargeant sur son cheval blanc à la tête des bataillons qui enlevèrent des positions turques réputées imprenables pendant les combats qui suivirent la bataille de Kumanovo. »

Malgré cette mise au point, les « ange de Mons » n’ont jamais cessé de fasciner. Leur histoire, embellie, transformée voire exagérée, a de nombreuses fois inspiré des auteurs de la culture populaire, que ce soit au cinéma ou en bande dessinée, en apparaissant par exemple récemment dans un épisode de Doctor Who en format comics publié en 2014, un siècle après les faits supposés.

William Blanc est historien, spécialiste du Moyen Âge. Il est notamment l'auteur de Le Roi Arthur, un mythe contemporain, paru aux éditions Libertalia.

Pour en savoir plus :

William Blanc, « Les Moyens Âges de la Grande Guerre », in: Histoire et Images médiévales, n° 57, 2014. p. 20-27

Guillaume Blondeau, « Des archers dans la cité de saint Georges : la légende des anges de Mons (1914-1918) », in: Laurent Vissière et Marion Trévisi (dir.), Le feu et la folie : l’irrationnel et la guerre (fin du Moyen Âge -1920), Rennes, Presses universitaires de Rennes (PUR), 2016, p. 19-38

Charles W. C. Oman, « Presidential Address », Transactions of the Royal Historical Society, Vol. 1, 1918, p. 1-27