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Armistice 1918 : Les réactions nuancées du camp ouvrier

le par - modifié le 10/11/2021

En août 1914, socialistes et syndicalistes se divisent une première fois sur l’attitude à adopter face à la guerre. Qu’en est-il quatre ans plus tard, à l’occasion de l’armistice ?

À la fin du mois d’octobre 1918, alors que l’armistice avec l’Allemagne est dans l’air, le député socialiste Marcel Cachin se désole des « lamentables divisions » qui empêchent selon lui le Parti socialiste de mener les actions nécessaires « à cette heure décisive ».

14-18 : Les journaux en guerre

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L'actualité de la première guerre mondiale en 10 grandes dates et 10 journaux publiés entre 1914 et 1918. Une collection de journaux réimprimés en intégralité.

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Il faut dire en effet que les débats étaient très tendus, chez les socialistes comme chez les syndicalistes de la CGT. Dans ces deux organisations, la majorité s’était ralliée en août 1914 à la guerre et à « l’Union sacrée ». Mais des minorités opposées à la guerre n’avaient cessé de se renforcer, dans des conditions très difficiles de censure et de répression.

Les socialistes et syndicalistes minoritaires considéraient que leurs organisations avaient renié leurs principes fondamentaux : internationalisme et indépendance de classe. Il continuaient à défendre le pacifisme pendant la guerre, et s’opposaient notamment à la participation de socialistes au gouvernement qui menait la guerre et appliquait la censure, et qui emprisonnait même des opposants à la guerre.

Les socialistes se retrouvent en fait divisés en trois courants face à la Première Guerre mondiale : les partisans de l’Union sacrée et de la participation au gouvernement, emmenés par Pierre Renaudel ; les pacifistes modérés, qui continuent néanmoins à voter les crédits de guerre, dont le leader est Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx ; enfin les pacifistes radicaux, dits « zimmerwaldiens » du fait qu’ils appartiennent au courant issu de la Conférence internationale contre la guerre tenue en 1915 à Zimmerwald, en Suisse. C’est l’instituteur Fernand Loriot qui est à la tête de ce courant.

Début octobre 1918, le congrès socialiste met en minorité le courant Renaudel, par une alliance des pacifistes. Cela entraîne aussi un changement de direction du principal journal des socialistes, L’Humanité, désormais rallié à la paix.

Dans les jours qui précèdent le 11 novembre 1918, l’espoir de la fin de la guerre ne cesse de monter.

Le 3 novembre, le socialiste pacifiste Paul Mistral n’ose pas être trop optimiste : « La paix sortira-t-elle des pourparlers en cours ? La grande masse, qui combat et qui souffre, l’espère. Mais, par le temps qui court, les espoirs sont fragiles ! »

Il s’inquiète aussi des conséquences de conditions trop dures que les vainqueurs voudraient imposer à l’Allemagne.

« Si l'accord se fait sur les principes de M. Wilson, plus de doute, la fin des hostilités est prochaine. […]

Mais l'obstacle à la paix prochaine serait d'imposer à l'Allemagne des conditions d'armistice excessives, sans fixer, au préalable, les grandes lignes de la paix qui suivra. »

Le 8 novembre, le zimmerwaldien Alexandre Blanc constate que la fin du conflit avec l’Allemagne est à portée de main :

« Il apparaît qu’après d’autres armistices, l’armistice le plus décisif est possible, sinon certain. […]

Il nous est permis d’entrevoir le règne de la paix. »

Il en profite pour souligner qu’il serait temps d’obtenir « la mise en liberté de militants détenus ou condamnés pour délits d’opinion », c’est-à-dire pour s’être opposés à la guerre.

Alexandre Blanc en 1921, Agence Meurisse - source : Gallica-BnF

Le 9 novembre, L’Humanité fait état des « premiers pourparlers d’Armistice ». Le quotidien reste très prudent, ne donnant pas son avis sur la façon dont se déroulent ces événements essentiels. La note officielle est reproduite, qui signale notamment que la délégation allemande a demandé « une suspension d’armes », ce que la délégation menée par le maréchal Foch a refusé. Conséquence de ce refus, on va donc continuer à tirer et à mourir tout le long de la ligne de front.

Le 10 novembre, c’est la nouvelle de la révolution en Allemagne qui fait la Une des journaux socialistes : L’Humanité met en avant « l’abdication de l’empereur Guillaume II » et le fait que l’Allemagne va devenir une République. Le Populaire, quotidien socialiste du soir, insiste sur le courant politique de celui qui va désormais diriger le pays : « Le Socialiste Ebert est chancelier d’Allemagne ».

Le 11 novembre, l’armistice est enfin là. L’après-midi même, Le Populaire titre sur toute la largeur de la page : « La guerre a fini ce matin à 11 heures ». Mais la nouvelle étant arrivée au dernier moment, les articles de ce numéro n’analysent pas l’événement.

Toutefois, un compte-rendu d’un meeting socialiste tenu la veille à Paris, le 10 novembre, montre déjà les enjeux de l’après-guerre : Jean Longuet y a pris la parole pour refuser toute atteinte à la liberté des peuples des pays vaincus. Il souligne notamment qu’il ne faut « aucune annexions, aucune indemnité pénale, aucune immixtion dans la politique intérieure des pays révolutionnaires ».

Le porte-parole des socialistes révolutionnaires, Fernand Loriot, s’est également exprimé, appelant à « choisir entre la soi-disant démocratie où le peuple subit le joug du capitalisme, et la démocratie socialiste où le peuple exerce son pouvoir pour l’abolition de l’exploitation, pour la suppression des classes, pour la socialisation de la propriété. » Ce programme ne paraît alors pas irréaliste, du fait que les révolutions se succèdent en Russie, en Autriche-Hongrie, et désormais en Allemagne.

Enfin, le nouveau secrétaire du parti socialiste, le jeune L.-O. Frossard, 29 ans, fait adopter par l’assistance un texte qui appelle à « la République internationale des travailleurs ».

Le lendemain, L’Humanité affirme en Une à la fois la joie et les espoirs des socialistes : « Bas les armes, citoyens ! Vive la République allemande ! Vive la République universelle ! »

Marcel Cachin écrit que ce 11 novembre a été une « magnifique journée d’allégresse générale. » 

« Journée joyeuse où notre peuple entier acclama la paix revenue, lu fin ci es angoisses mortelles et des deuils quotidiens.

Après tant de sacrifices et d’épreuves, Paris et la France ont enfin pu saluer, avec l'écroulement des derniers empires, militaristes, la victoire de la République universelle. »

Marcel Cachin, député socialiste, en 1922, Agence Rol - source : Gallica-BnF

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De son côté, la CGT publie un appel « au prolétariat organisé », qui salue « l’avènement de la République allemande ».

« C’est sur des bases internationales nouvelles que le monde doit être reconstitué.

Dans cette reconstitution, tous les peuples doivent être traités sur un pied d’égalité puisque tous seront appelés aux mêmes devoirs d’entr’aide sociale, qui seront la loi de l’humanité régénérée. »

Le 13 novembre, la direction socialiste publie à son tour un texte pour se réjouir « de la cessation des hostilités, prélude de la paix prochaine ». Les socialistes saluent ensuite la prise du pouvoir « par la classe ouvrière » en Allemagne, mais s’inquiètent de « certaines des conditions de l’armistice ». Il faudra selon eux « empêcher que le socialisme naissant, tant en Russie qu’en Allemagne et en Autriche, ne soit écrasé par des coalitions de capitalismes étrangers ». Très optimistes, les socialistes appellent en conclusion les travailleurs « à se tenir prêts à faire triompher le socialisme en France comme dans les autres pays de l’Europe. »

Mais cela ne montre que les réactions devant l’armistice à l’arrière. Comment ces mêmes événements furent-ils vécus au front ? Des lettres du syndicaliste Pierre Monatte, qui viennent d’être publiées, apportent un nouvel éclairage.

Le 19 octobre 1918, il écrit :

« À mon retour de permission, je tombais en pleine offensive : le régiment avait déjà donné, mais il s'apprêtait à remonter [aux tranchées] et nous venons seulement de descendre.

Bien fatigués et pas mal diminués. Pour le moment, nous sommes au repos. Pour nous réorganiser sans doute. […]

Après ? Nous remonterons. À moins que la paix ne se hâte. Mais après être apparue toute proche, elle semble s'éloigner. Il est vrai que mes éléments de jugement sont rares et précaires. »

Le 1er novembre 1918, la lassitude de l’attente se fait nettement sentir :

« Ils sont bien lents nos grands maîtres à déballer leurs conditions d'armistice. Ce serait cocasse et tout plein amusant si la contrepartie de ces atermoiements n'était soldé en vies humaines.

Mais qu'on y marche à pas lents ou précipités, le but est si proche maintenant qu'on sera forcé de l'atteindre en quelques semaines. »

Le 15 novembre, quatre jours seulement après l’armistice, le ton n’est pourtant pas à la fête et Monatte signale qu’il a été « obligé de brûler [ses] correspondances. »

Le syndicaliste révolutionnaire et soldat de la Première Guerre mondiale Pierre Monatte, circa 1913 - source : Domaine Public

On en sait plus sur le 11 novembre lui-même par un article que Monatte publie deux ans plus tard sous pseudonyme – il est alors incarcéré pour son   action révolutionnaire – dans La Vie ouvrière, le journal syndicaliste qu’il dirigeait :

« Je me revois à ce matin de novembre 1918. […] Sorti à la pointe du jour, un matin sec et givré, je trouve dehors un autre gars éveillé, un copain du téléphone. Il me glisse la nouvelle : De la division, on vient de téléphoner que l'armistice doit être signé d'une heure à l'autre. Je rentre en vitesse porter la bonne nouvelle au cantonnement. Les camarades ouvrent les yeux, avalent la nouvelle, se retournent sur la paillasse et se rendorment.

Quelques heures après, la dépêche officielle était affichée à la porte du bureau du colon. Chacun allait la lire, la relire. Un vaste attroupement se formait et se défaisait sans cesse. Qu'éprouvions-nous les uns et les autres ? Nous étions heureux. Nous voulions nous convaincre que nous tenions enfin le bonheur. Mais nous n'y parvenions pas.

La joie était impossible. Ce moment où le canon ne tonnerait plus, nous l'avions trop attendu. La paix venait après trop de ruines, après un trop long épuisement. »

Les réactions des socialistes et syndicalistes à l'armistice de 1918 sont donc variables et nuancées : joie de la fin des combats, mais craintes que les gouvernements n’imposent des conditions de paix peu démocratiques et porteuses de conflits futurs. L’attention des militants du mouvement ouvrier est alors tournée avec espoir à la fois vers l’Est, vers les pays en révolutions (en particulier, on l’a vu, l’Allemagne), et aussi vers l’avenir en France où ils espèrent que de profonds changements sociaux vont se produire.

De ce point de vue, le socialiste Paul Mistral est représentatif quand il écrit dans L’Humanité du 17 novembre que « l’horizon s’éclaire ».

« Après la Russie et l’Autriche, l’Allemagne est entrée dans la phase révolutionnaire. […]

Mais la république politique n’est que le commencement de la vraie république. Pour que celle-ci soit complète, il faut qu’elle s’étende sur le terrain économique.

L’appropriation collective des moyens de production et d’échange est le complément normal et nécessaire de l’exercice du pouvoir politique par la communauté. »

Dans ce même numéro, Vincent Auriol – qui sera bien plus tard président de la République – synthétise la pensée des socialistes par une brève formule : « L’œuvre de destruction a pris fin. Il faut maintenant construire. »

L’armistice n’était pas encore la paix ; même la censure continuera à s’appliquer encore pendant près d’un an. En 1919, les socialistes se diviseront encore face au Traité de Versailles, une large majorité s’opposant à ce qu’ils analysaient comme des conditions de paix portant en germe une nouvelle guerre mondiale.

Historien du mouvement ouvrier, auteur notamment de Militants contre la guerre 1914-1918 (Spartacus, 2014), Julien Chuzeville vient de publier les Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme de Pierre Monatte (Smolny, 2018).

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