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Les « chevaliers du ciel » de la Grande Guerre : un mythe aristocrate

le par - modifié le 22/12/2020
le par - modifié le 22/12/2020

À la suite de la mort de l’aviateur Georges Guynemer en 1918, les journaux conservateurs se mettent à célébrer les pilotes de l’air comme autant de « preux chevaliers » médiévaux, paladins des temps modernes.

La Première Guerre mondiale est le premier conflit d’envergure à voir s’affronter massivement des pilotes d’aviation. Mais c’est à la fin des hostilités, alors que les chasseurs SPAD S.XII et autres Fokker Dr. I triplans ne combattent plus, qu’apparaît l’imagerie encore aujourd’hui tenace des « chevaliers de ciel » pour décrire ces soldats de l’air, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie et le trépas de l’as français Georges Guynemer, mort le 11 septembre 1917 à l’âge de 22 ans après que son aéroplane a été abattu.

Très rapidement, des journalistes le comparent à un chevalier, comme sur la page de la Une du quotidien catholique La Croix le 7 octobre 1917 où Pierre l’Ermite (nom de plume du prêtre Edmond Loutil) affirme :

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« Au moment où l’histoire va se cristalliser autour de son nom, j’ai voulu dire ce qui n’a pas encore été dit, et qui pourtant est le principal... à savoir que [Guynemer] fut un preux issu des profondeurs de la race française où s’allient si splendidement ensemble le patriotisme et la foi.

Charlemagne l’aurait fait asseoir à côté de Roland... […] Ce paladin des temps modernes que l’avenir fera monter peut-être encore plus haut… »

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Mais c’est certainement le texte d’Henry Bordeaux, « Le chevalier de l’air Georges Guynemer », paru initialement dans la Revue des deux-mondes dès janvier 1918 dont la presse conservatrice se fait largement l’écho (tel Le Gaulois du 13 janvier 1918) qui fera le plus pour asseoir l’image du jeune pilote en guerrier féodal des temps modernes.

Commandé par le propre père du soldat à un auteur conservateur reconnu, ce texte, bientôt publié séparément par l’éditeur Plon en 1919 sous le titre Vie héroïque de Guynemer, multiplie les références médiévales et médiévalistes dès les premières pages, dans lesquelles le biographe cite une lettre d’un jeune écolier envoyée à la mère de l’aviateur :

« Guynemer est le Roland de notre époque ; comme Roland il était très vaillant, et comme Roland, il est mort pour la France.

Mais ses exploits ne sont pas une légende comme ceux de Roland. […] Roland a été l’exemple des chevaliers d’autrefois.

Guynemer devra être l’exemple des Français de maintenant, et tous tâcheront de l’imiter et se souviendront de lui, comme on s’est souvenu de Roland. »

L’évocation récurrente de Roland, paladin de Charlemagne, n’a rien de fortuit. La chanson de Roland, texte épique du XIe siècle célébrant la caste chevaleresque, est devenue après sa redécouverte en 1832 – et surtout après la défaite de 1870 – un bréviaire patriotique dans lequel le sacrifice de Roland et de son arrière-garde face aux Sarrasins est interprété comme une métaphore de la défense de la France.

On lit désormais le texte aux élèves dès l’école primaire. Dans le même mouvement, le député Joseph Fabre a dédié sa traduction du texte médiéval publiée en 1903 à « l’armée nationale ».

Mais Henry Bordeaux ne se contente pas de citer Roland. Il multiplie aussi les parallèles entre Guynemer et Jeanne d’Arc et truffe sa biographie de références aux passages médiévalistes. Bordeaux donne ainsi comme titre au troisième chapitre du deuxième chant de son ouvrage La Terre a vu jadis errer des paladins, premier vers du poème « Les chevaliers errants » tiré de La Légende des siècles (1859) de Victor Hugo (recueil de poésie qui met notamment en scène le personnage de Roland).

Henri Bordeaux, membre de l'Académie Française, Agence Meurisse, 1919 - source : Gallica-BnF
Henri Bordeaux, membre de l'Académie Française, Agence Meurisse, 1919 - source : Gallica-BnF

Dans une France à la recherche de héros à même de faire oublier le traumatisme des pertes effroyables du conflit qui s’achève, la formule séduit. La Vie héroïque de Guynemer, vite traduite en anglais (et préfacée par Rudyard Kipling et Theodore Roosevelt) ouvre à son auteur les portes de l’Académie.

Et la presse reprend à son compte la métaphore chevaleresque qui fait du jeune pilote un « paladin des temps modernes », comme le montre cet article en Une du Journal du 11 septembre 1919 commémorant le deuxième anniversaire de sa mort :

« Ce fut, avant tout, un volontaire, tout rayonnant, lui aussi, de belle énergie intérieure, passionné du devoir, presque mystique, âme de chevalier croisé, chevauchant la plus moderne des montures, aimant la France avec frénésie, son beau pays, dont toutes les harmonieuses qualités jaillissaient en lui. »

Par la suite, l’imagerie chevaleresque devient un lieu commun pour évoquer Guynemer et plus largement d’autres « as » de l’aviation de guerre. En 1922, lorsqu’on appose une plaque au Panthéon en l’honneur du jeune pilote tué cinq ans plus tôt, le très droitier L’Écho de Paris titre en Une « L’apothéose du chevalier de l’air ».

Pourtant, la métaphore féodale convient peu pour décrire la réalité des combats de l’époque. Dans son livre Radotage sur le grand sport de la chasse aérienne publié dans les années 1960, Jean Morvan, pilote de la Grande Guerre, explique ainsi qu’un « combat aérien procède plus d’un guet-apens que d’un duel. On descend rarement un adversaire qui cabriole. On assassine le promeneur qui rêvasse. Par derrière sans qu’il s’en doute, de près si possible. »

D’ailleurs, sur les 53 victoires homologuées de Georges Guynemer, 12 seulement ont été obtenues face à des monoplaces de chasse.

La médiévalisation postérieure des pilotes tient donc principalement d’une stratégie d’occultation de la violence aveugle et mécanique de la guerre industrielle. On masque le caractère sauvage du conflit dans les airs, où les combattants plus expérimentés ciblaient les bleus incapables de se défendre pour augmenter leurs nombres de victoires, sous le vernis d’un duel sportif ou chevaleresque.

Cette pratique doit beaucoup au recrutement social des pilotes. Tant du côté allemand que français, une majorité d’entre eux son issus des classes aisées, voire de l’ancienne aristocratie, et ont commencé le conflit dans la cavalerie, arme noble par excellence, mais vite rendue inutile dans les tranchées. Pour eux, la guerre est un terrain d’affrontement honorable dans lequel ils doivent prouver leur valeur.

Cette dimension joue beaucoup dans le développement du mythe de Guynemer, lui-même membre d’une vieille famille nobiliaire comme le rappelle l’article du Gaulois du 13 janvier 1918 :

« Il y a un Guinemer dans La Chanson de Rolland [sic], et ce vieux nom français se retrouve dans plusieurs de nos chansons de geste et dans mainte page de notre histoire nationale. »

Après le conflit, l’usage de l’imagerie chevaleresque tient aussi d’une forme de nostalgie dans laquelle on dresse un parallèle entre la fin de la vieille aristocratie militaire (l’Europe de l’entre-deux guerres voit en effet disparaît quatre empires s’appuyant sur une forte noblesse au profit de républiques et de nations modernes) et celle du temps des pionniers de l’aviation. Ce n’est ainsi sans doute pas un hasard si Jacques Boulenger, auteur réactionnaire et ancien pilote durant la guerre, publie en 1922 une des premières adaptations en français moderne des Légendes de la Table ronde.

Rêver d’une chevalerie idéalisée devient un moyen de fuir les changements sociaux et politiques contemporains.

En parallèle à la constitution de la légende de Guynemer se forge également un discours tendant à assimiler les pilotes sportifs ou de l’aéropostale à des paladins. Ce phénomène commence notamment avec le roman Les Chevaliers de l’air (1922) de la poétesse et aviatrice Louise Faure-Favier. Plus tard, il se généralise, comme le montre cette page de Match le 8 avril 1930 dans lequel, avec force mélancolie, le journaliste Jean Vidal, parlant du prodige de la voltige aérienne Michel Détroyat, déplore déjà la disparition inéluctable des preux du ciel.

« Détroyat est un chevalier de l’air – un des derniers peut-être, puisque l’aviation est appelée à abandonner progressivement le domaine du sport pour celui de la vie pratique. »

Cette nostalgie d’un temps perdu, d’un Moyen Âge à peine rêvé et déjà disparu, se retrouve dans le film de Jean Renoir La Grande Illusion (1937). On y voit notamment comment deux hommes, un Parisien venu d’un milieu populaire, le lieutenant Maréchal (joué par Jean Gabin) et le lieutenant Rosenthal (incarné par Marcel Dalio) réussissent, durant la Grande Guerre, à s’échapper d’un camp de prisonniers installé dans un château (les scènes ont été tournées au Haut-Kœnigsbourg, en Alsace). Ils laissent derrière eux leur camarade de haute naissance, le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) qui s’est pris d’amitié pour leur geôlier, le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim), tous deux anciens pilotes condamnés à ne plus s’envoler, notamment, pour le second, à cause d’une blessure grave.

À travers ces individus, Jean Renoir, lui-même pilote durant la Première Guerre mondiale (après être passé par la cavalerie) et issus d’une grande famille, dépeint une vieille aristocratie – qui affiche encore fièrement, à cette époque, ses origines médiévales – sur le déclin, prisonnière d’un château autant physique que métaphorique, dont la disparition progressive fait écho aux temps désormais révolus des chevaliers de l’air.

Mais cette image est-elle si désuète ? Après guerre, l’aviation à réaction, armée de missiles, semble moins se prêter à l’usage des stéréotypes chevaleresques. Et pourtant.

En 1967, l’ORTF diffuse les premiers épisodes des Chevaliers du ciel d’après la bande dessinée Les Aventures de Tanguy et Laverdure de Charlier et Uderzo, dont les héros volent dans l’escadrille des Cigognes – celle même où a combattu Guynemer un demi-siècle plus tôt. À nouveau, l’imagerie du guerrier médiéval revient, comme pour humaniser une forme de guerre qui paraît l’être de moins en moins, tandis que les Mirage III que pilotent les héros de ces récits peuvent désormais porter des bombes atomiques, symboles évocateurs de la Modernité industrielle la plus destructrice.

Pour en savoir plus :

William Blanc, « Les Moyens Âges de la Grande Guerre », in: Histoire et Images médiévales, n° 57, 2014. p. 20-27

Céline Bryon, « La chevalerie, un mythe à l’ère de la communication », in : Quaderni, n° 70, 2009

Jean-Michel Galano, Robert Wohl, « Par la voie des airs : l’entrée de l’aviation dans le monde des Lettres françaises 1909-1939 », in: Le Mouvement social, n° 145, 1988, p. 41-64

Michel Goya, « 14-18 : la matrice du mythe », in : Guerres et Histoire, n° 46, 2018, p. 36-39

Stéphane Launey, « Jean Renoir sous l’uniforme », in: Revue historique des armées, n° 259, 2010

Olivier Odaert, « L’aviateur dans la littérature française de 1909 à 1923 : Une incarnation du “mythe du progrès” ? », in: Stéphane Tison (dir.), Françoise Lucbert (dir.), L’imaginaire de l’aviation pionnière : Contribution à l’histoire des représentations de la conquête aérienne, 1903-1927, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016

F. Pernod, « Le destin médiatique des chevaliers du ciel, de Georges Guynemer à Tanguy et Laverdure », in: Angels Santa (dir.), Douleurs, souffrances et peines : figures du héros populaire et médiatique, Lleida, Edicions de la Universitat de Lleida, 2003, p. 181 à 193.

Luc Robène, « Les sports aériens : de la compétition sportive à la violence de guerre », in : Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 251, 2013, p. 25-43

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