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1941 : l’ignoble exposition « Le Juif et la France » ouvre ses portes

le par - modifié le 08/09/2020
le par - modifié le 08/09/2020

Après un peu plus d’un an d’Occupation, le tristement célèbre Institut des questions juives met sur pied une exposition à destination du public parisien. Son sujet : une histoire profondément romancée et antisémite de la communauté juive en France et dans le monde.

Le 5 septembre 1941, une exposition d’un genre particulier est inaugurée au palais Berlitz dans un immeuble « art déco » construit quelques années plus tôt dans le deuxième arrondissement de Paris, rue de la Michodière : il s’agit du « Juif et la France ».

Nous sommes en pleine période de l’Occupation et cette exposition a été pensée et préparée par l’Institut d’étude des questions juives (IEQJ), organisme privé créé en mai 1941 avec le soutien matériel et moral des services de la propagande allemande (Propagandastaffel). Même s’il n’existe pas de lien officiel avec les autorités nazies, son intention ne fait aucun doute : accompagner par un volet « culturel » les mesures discriminatoires du régime de Vichy – et notamment la promulgation du Statut des Juifs d’octobre 1940 et juin 1941.

L’exposition reflète à bien des égards l’air du temps, écrasé sous le poids inouï des préjugés, qui accompagne la restriction des droits des Juifs étrangers ou français, leur éviction de certaines professions ou encore la confiscation de leurs biens. Elle montre comment, en général, les esprits sont préparés au principe du port de l’étoile jaune qui sera instauré en zone occupée par un décret du 29 mai 1942 ou les rafles – telle celle du Vel d’hiv les 16-17 juillet 1942 – en préambule de la « Solution finale ».

« Comment reconnaître le Juif ? »

Cette exposition s’appuie sur divers travaux scientifiques, notamment ceux de l’anthropologue devenu collaborationniste Georges Montandon (1879-1944), qui avait fait paraître en novembre 1940 aux Nouvelles éditions françaises, l’ouvrage Comment reconnaître le Juif ?. 

Présentée comme une œuvre d’éducation populaire, destinée à aider les Français à bien distinguer un Juif à travers ses caractéristiques physiques, l’exposition est portée par le secrétaire général de l’IEQJ, le « capitaine » Paul Sézille (1879-1944), décoré de la Croix de guerre et antisémite notoire – l’un de ses leitmotivs est  ainsi de débaptiser les rues portant des noms de Juifs – qui rédige l’introduction du catalogue.

À grand renfort de chiffres, de faits, d’illustrations, de photographies, de sculptures ou de moulages, le scénographie, œuvre de l’architecte Henri Cerutti, est impressionnante et elle a pour fil rouge la figure « maléfique » du Juif. On peste devant le Juif errant « qui a de tout temps divisé pour mieux régner », on s’indigne devant la longue liste des grands scandales financiers et on tremble en prenant la mesure de cette capacité à infiltrer les différents secteurs d’activité et du danger qu’ils représentent pour la France depuis bien longtemps.

L’accent est mis sur le portrait physique façonné par les stéréotypes racistes ambiants, tant sur le plan physique (face hideuse, nez crochus, cheveux poisseux, griffes à la place des doigts, bouches lippues) que moral (traitrise, cupidité, avidité, mensonge). Œuvre du sculpteur et illustrateur René Péron (1904-72), l’image-choc choisie pour promouvoir l’événement est celle d’un Juif repoussant étreignant un globe terrestre avec ses griffes.

Placardée dans différents endroits de Paris et placée en très grand format sur la façade du palais Berlitz, on la retrouve comme couverture du catalogue. Victime d’une « invasion », la France se propose de réagir en procédant au « nettoyage qui s’impose » et cette exposition entend le démontrer.

L’enthousiasme débordant de la presse collaborationniste

Une œuvre « salutaire et indispensable » : tel est l’avis partagé par la presse collaborationniste. Aucune polémique n’est possible puisque les journaux d’opposition sont interdits et clandestins.

Parmi les quotidiens « autorisés » règne un unanimisme enthousiaste. Régulièrement, des encarts publiés à la Une invitent le lecteur à visiter l’exposition :

« La France n’a qu’un ennemi, le devoir de chaque Français est de le connaître. Entrez à l’exposition et visitez les salles du palais Berlitz. Voyez Le Juif et la France. » 

Initialement prévue le 20 août, l’ouverture sera différée de quelques semaines en raison de menus retards dans les préparatifs. Les journaux annoncent d’emblée la couleur : ce sera une exposition « antijuive » comme l’indique Le Matin le 8 août, présentant à sa « Une » le sculpteur René Péron peaufinant son travail.

Le 4 septembre, Le Cri du Peuple de Paris, quotidien de Jacques Doriot et du Parti Populaire Français (PPF), fait de même :

« Vous avez douté du péril juif ! vous serez édifiés quand vous aurez vu au Palais Berlitz “Le Juif et la France”. » 

Dans le bureau de presse de l’exposition ouvert dès le 29 août, un avant-goût est donné aux journalistes sur qui comptent beaucoup l’IEQJ pour relayer l’information. Ainsi dans Paris-Soir découvre-t-on, avant même le vernissage, les immenses bustes de Juifs « ordinaires » à peine achevés comportant tous les stéréotypes physiques éculés et grossis, ou divers portraits de Juifs animalisés.

Le Cri du Peuple de Paris explique comment ces mises en images agrandies de « Juifs et de Juives, les nez tombants, les lèvres épaisses, dans des figures de crapauds, de cheval, de grenouilles ou de gazelles » s’imposent à l’attention « avec une insistance hallucinante ».

L’un de ses reporters évoque « l’effroyable et amusante leçon de morphologie que nous donne cette tête géante du Juif » sur lequel on peut y deviner « toutes les tares de la race » avec « l’œil chassieux » ou encore « l’oreille mal formée, large comme un sébile de mendigot ». Le journaliste avoue en ressortir terrifié, pensant « au péril auquel, en dépit des avertissements, nous n’avons pas échappé et peu soulagé qu’enfin, mais à quel prix, la France a compris et réagi ».

Puis en s’adressant directement au « Français » pour mieux fustiger cette IIIe République « enjuivée » qui aurait « sali » la France : 

« Évidemment, cela t’ennuie que la leçon te soit donnée en pleine Occupation. Mais réfléchis. Songe au mal dont tu as souffert. Raisonne froidement. 

Et en faisant le tour des galeries de cette sensationnelle exposition, dis-toi que lorsqu’on a, comme le moineau du fil télégraphique, mangé de la… pourriture, il est quelquefois bon, après l’avoir digérée et avoir failli en crever, de la crier sur les toits. » 

Satisfait, le journaliste antibolchévique et antisémite André Chaumet, pour Paris-Soir, considère que cette exposition ne comporte aucune outrance :

« Elle ne fait preuve d’aucune passion, d’aucun ressentiment, d‘aucune haine. 

Elle se contente de montrer purement et simplement, sans commentaires, la position des Juifs en France, leur mainmise profonde sur tous les leviers de commande de l’activité politique, littéraire et économique de la France. »

Certaines personnalités sont nommément désignées : on épingle ainsi Léon Blum, Pierre Mendès-France, le dramaturge Henri Bernstein, le producteur de films Bernard Natan, les acteurs Jean-Pierre Aumont et Véra Korène, le politicien britannique Leslie Hore-Belisha ou encore la famille Rothschild, tous vus comme « inassimilables » au nouvel ordre européen.

Inauguration en grande pompe, succès immédiat

Le jour de l’ouverture officielle, le 5 septembre 1941, la grande foule du « tout Paris » de l’Occupation se presse devant le palais Berlitz. À 15h, la visite officielle est guidée par Paul Sézille qui, sous les applaudissements, prend la parole devant l’œuvre phare de cette exposition : une statue colossale, œuvre de René Péron, qui symbolise la France « nouvelle » sous les traits d’une jeune femme tenant un enfant dans ses bras. À ses pieds, les Juifs vaincus, groupés autour d’un chandelier à sept branches.

Dans les deux premières salles, on découvre les « origines de la juiverie » et l’histoire des Juifs et de leur influence dangereuse sur le monde, en mettant l’accent sur leur caractère cosmopolite. Passé une troisième salle consacrée au « cinéma dans la main des Juifs », le visiteur pénètre dans une quatrième invitant à réfléchir sur les liens étroits entre « juiverie et bolchevisme ».

L’ensemble est nourri par une impressionnante masse documentaire et statistique qui accompagne de nombreux objets. Le parcours est ponctué d’un film documentaire, Le Péril juif, remplacé au bout d’un mois par un autre dans la même veine, Les Corrupteurs.

Après les officiels, à 17h30, place à la foule payante qui se bouscule à l’entrée. L’événement est présenté comme un grand succès, tout le monde s‘y presse : bourgeois, élégantes, employés, petits commis, ouvriers. Plus que les intellectuels, ce sont les « Parisiens moyens » qui poussent les portes d’entrée du palais Berlitz.

Cependant, les jeunes générations sont le cœur de cible de l’exposition, ce qui justifie une dimension ludique impliquant stands, jeux et même une loterie. Durant toute la durée de l’exposition, l’entrée est gratuite pour les élèves du primaire au lycée, de même que pour les étudiants. Les organisateurs ont envisagé de permettre à tous les élèves de visiter l’exposition, mais ce ne sera pas le cas. En revanche, des groupes de scolaires ou divers chantiers de jeunesse ne cessent de se présenter, comme par exemple ceux du Centre Kellermann (installé près de la porte d’Italie), venus à 150 et en uniforme découvrir l’exposition le 17 octobre. Ils sont accueillis par Paul Sézille, qui s’adresse à eux d’une voix forte :

« Mes amis , vous allez voir à quel point notre malheureuse France a été envahie par cette horde infecte : le Juif. »

Par ailleurs, des conférences sont organisées avec succès plusieurs fois par semaine, creusant les diverses thématiques de l’exposition. Et la propagande bat son plein : le 17 septembre, Le Matin salue à sa Une un visiteur d’origine modeste, Marcel Robinard, 50 000e visiteur de l’exposition en 9 jours, puis le 25 septembre, c’est Le Petit Parisien qui salue le 100 000e visiteur, lui aussi présenté comme dans le besoin : Alexandre Richard venu avec ses deux enfants. Les deux hommes héritent d’une somme de 1 000 francs chacun de la part de l’IEQJ. Le 200 000e visiteur sera atteint mi-novembre mais on n’arrivera pas aux 300 000 escomptés.

Toutefois, initialement prévue pour quelques semaines, l’exposition sera prolongée jusqu’au 11 janvier 1942. Dans le lot, quelques Juifs, sur lesquels Roger Grison pour Le Petit Parisien se permet un sentiment amusé, viennent visiter l’exposition :

« Si les visiteurs sont, heureusement, en grande majorité aryens, on rencontre de temps en temps un Levy ou un Bloch authentique venu là, soit pour se documenter, soit pour y chercher des souvenirs ! »

La journée Drumont

Si l’excitation des débuts retombe un peu par la suite lorsque Le Juif et la France prend son rythme de croisière, une « journée Edouard Drumont » est organisée le 24 septembre dans les locaux du Palais Berlitz, en présence de madame veuve Drumont, du capitaine Sézille et du préfet de police de Paris, l’amiral Bart.

Une plaque commémorative est apposée pour l’occasion au 6 bis, passage Landrieu où l’écrivain, mort en 1917, avait habité. Pourquoi honorer Drumont ? Parce qu’il est considéré comme celui qui avait très tôt prévu le « mal », dès 1886 avec la parution de son best-seller La France juive –ouvrage toujours de référence pour les antisémites –, cinquante ans plus tard.

Figure tutélaire de l’exposition, la mémoire Edouard Drumont est ravivée : après le discours de Paul Sézille, un ex-sociétaire de la Comédie française, Jacques de Feraudy (1886-1971) récite un poème : Juif va-t-en.

Lorsque l’exposition ferme ses portes, Paul Sézille et l’IEQJ et la propagandastaffel se montrent satisfaits du bilan de ces quatre mois d’exposition : le message a été très clair. Les images négatives du Juif ont encore davantage pénétré les consciences, sans voix pour contrecarrer ce torrent de haine partagée. D’ailleurs l’un des souhaits exprimé par Le Petit Parisien est de la voir se déployer dans les grandes villes de province. Ce sera le cas à Bordeaux, où elle est en partie présentée entre mars et mai 1942, puis à Nancy durant l’été de la même année.

Alors que les Juifs subissent une terrible répression qui aboutira bientôt aux déportations de masse, l’exposition antijuive du palais Berlitz donne une dimension culturelle débridée à un antisémitisme violent qui s’étale sans retenue dans la presse collaborationniste.

Yvan Gastaut est historien, maître de conférences à l’UFR Staps de Nice. Il travaille notamment sur l’histoire du sport et celle de l’immigration en France aux XIXe et XXe siècles.

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