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1936 : les reporters français couvrent les funérailles de George V

le par - modifié le 13/10/2020
le par - modifié le 13/10/2020

En janvier 1936, la presse envoie à Londres ses plus grandes plumes – parmi lesquelles Paul Nizan, Édouard Helsey ou Madeleine Jacob – conter au lectorat français le « deuil national » britannique, dans une étrange atmosphère de féérie macabre et de spectacle.

« Avec beaucoup de mal je me suis insérée dans un groupe genre opéra de quat’sous, face à la caserne des Horse Guards. En me mettant sur la pointe des pieds, je vois toute la chaussée. 

C’est une bonne place. »

La renommée reportrice Madeleine Jacob (1896-1985) indique dans le quotidien radical L’Œuvre ce qui est au cœur des préoccupations des journalistes couvrant les obsèques de George V, roi du Royaume-Uni et dirigeant de l’empire britannique : avoir une « bonne place » ! Elle montre ainsi en outre que le reporter est prêt à tout pour dispenser l’information à son lecteur, quitte à prendre des risques – somme toute ici mesurés.

Être bien placé pour être certain de ne rien manquer de la cérémonie est aussi la préoccupation des sujets du roi, dont certains se sont munis de périscopes pour ne rien rater : 

« Tout White Chapel fait du commerce en vendant des périscopes. 

– Qui veut une belle vue pour 6 pence ? » 

Car, en ce 28 janvier 1936, les reporters de la presse française se bousculent à Londres, journaux d’information conservateurs et à la droite de l’échiquier politique en tête… au milieu desquels les deux journalistes Madeleine Jacob et Paul Nizan constituent donc l’exception.

Mais, tous sont ébahis par la ferveur et le protocole de ces obsèques. « Comment décrire l’appareil grandiose de ces obsèques royales ? », s’interroge Raymond Lacoste, journaliste au quotidien de la droite nationaliste L’Echo de Paris.

« Je n'ai jamais vu ça, jamais ! », déclare le reporter du quotidien de droite Le Journal, Edouard Helsey (1883-1966, pseudonyme de Lucien Coulond) ; il développe :

« Il m'est arrivé bien souvent, au cours d'une carrière vagabonde, d'être saisi, englouti, broyé dans les remous d'une foule débordante.

J'étais à Bruxelles pour les obsèques du roi Albert, à Belgrade pour celles du roi Alexandre, je me suis mêlé au peuple de Paris le 14 juillet 1919 pour le défilé de la Victoire, et j'ai cru périr étouffé un soir, à Bombay, le jour de l'arrivée de Gandhi au temps de la marche à la mer.

Mais je n'imaginais même pas ce que peut devenir à Londres l'océan humain dans une occasion comme celle d’aujourd'hui. »

Muni des indications de son pedigree de reporter aguerri, le lecteur ne peut que le lire avec la plus grande attention. Il est de plus, par ce biais, persuadé que l’événement relaté est absolument exceptionnel.

Avant les funérailles proprement dites, il y a l’« attente », retracée avec précision par plusieurs reporters, dont Louis Gillet (1876-1943), « de l’Académie française », dans le grand journal d’information Paris-Soir. Ce dernier la qualifie de « patience de grand lac de bitume à forme humaine ». L’attente et le défilé se déroulent sous un ciel typiquement londonien, se prêtant fort bien à la mise en scène de l’atmosphère du genre journalistique du reportage.

Les journalistes vont utiliser à foison ce cliché de la brume et/ou de la pluie, tel Abel Hermant (1862-1950), dont on mentionne aussi l’appartenance à « l’Académie française », et qui, lui, émarge pour le quotidien culturel illustré L’Excelsior. Il débute ainsi son article :

« Toute la nuit, sous ma fenêtre, j’ai entendu les pas d’une foule piétiner la terre détrempée. Il pleuvait. »

Les conditions météorologiques amplifient la ferveur dévolue au roi. Laquelle toutefois peut susciter le sarcasme, y compris dans un quotidien de droite comme Le Jour : « Attendre à ce point, ce n’est plus de la dévotion, c’est du fakirisme ». L’écrivain-journaliste Hervé Lauwick (1891-1975) est pourtant, lui aussi, impressionné du « spectacle » auquel il assiste.

Car puisque ce sont les funérailles d’un roi, elles s’apparentent à un « spectacle », terme récurrent dans les reportages. « Inoubliable », selon Louis Borgeix dans le journal culturel Comœdia, il est, selon le rédacteur du centriste L’Intransigeant Albert de Gobart (1879-1955), l’estampille de l’Angleterre :

« Et seule la vieille Angleterre peut offrir aux yeux éblouis des sujets britanniques et des spectateurs de tous les continents, un tel ensemble haut en couleurs, pittoresque, resplendissant, vétuste et suranné peut-être même, mais où tout, impose le respect. »

Le caractère exceptionnel de ces funérailles tient à deux éléments. Le premier est le décorum, qui se manifeste aussi bien par l’éclat des couleurs partout présent et remarqué par exemple par Abel Hermant dans L’Excelsior – « le cercueil est drapé dans une étoffe de couleur extrêmement vive » – que par les habits revêtus par les invités à la cérémonie, signalés notamment chez le même journaliste :

« […] la vision des rois et de ceux que l’on pourrait appeler les revenants, en costume du moyen-âge ou de la renaissance, toques crénelées, vestes à basques, mais courtes, qui semblent toutes d’or et d’argent, surbrodées d’armoiries. »

Tous les reporters insistent sur cette assistance chamarrée – terme très employé. Paul Nizan trouvant même des accents de récit littéraire, qu’il exploitera d’ailleurs, indiquons-le, dans un article sur le même sujet dans la très célèbre et estimée Nouvelle Revue française en mars. Pour l’heure, dans L’Humanité, il décrit ainsi l’équipage :

« Les grands carrosses rouge et or de la cour, roulaient avec des flots de crêpe rouge.

Les cochers portaient des tricornes rouge et or, les valets de pied des bicornes comme les maréchaux de l’Empire. Ils faisaient penser aux “valets-poissons” d’Alice au pays des merveilles.

Avec ces carrosses commençait une série funèbre : dans le premier, tout en glaces, la reine Mary était immobile comme un bloc de crêpe noir. Les femmes la regardaient avidement, pour voir comment est faite la douleur d’une reine.

Justement, elles ne voyaient rien ; elles se rejetaient en arrière, déçues. »

L’évocation de la monarchie se teinte en revanche d’un respect marqué chez l’écrivain-journaliste Gérard Boutelleau (1911-1962) dans Le Figaro. Un respect qui se lit jusque dans sa vision fugace de la reine Mary :

« Derrière la glace transparente, se détache, sous son voile noir, le profil majestueux de la Reine, aux côtés des deux princesses royales. »

Nombreux sont les monarques, hommes politiques britanniques et étrangers cités, parfois brossés par les reporters. Mais outre la reine Mary, celui sur lequel tous les regards s’attardent, c’est le successeur de Georges V, son fils Edouard VIII. Celui sur l’aspect duquel, en outre, tous s’accordent : « Il est très pâle. Il a surtout l’air très fatigué » (Madeleine Jacob) ; « Il est pâle, plus étroit que jamais, les traits tirés… » (Hervé Lauwick). Aucun ne peut alors soupçonner qu’Edouard VIII va provoquer dans peu de temps une véritable crise constitutionnelle, et ne règnera que quelques mois.

Le second élément traduisant le caractère exceptionnel des funérailles de George V a déjà été convié dans la relation préalable de la veille. On y relève le terme « spectacle », lequel unit donc et le protocole et la foule. Paul Nizan assure dans L'Humanité : « Cette foule est un de ces spectacles que produisent les grands morts ou les grands événements seulement ».

Dans Le Jour, Hervé Lauwick lui consacre les premières lignes de son reportage :

« Vous êtes-vous jamais éveillé au bord de la mer ? Dans une demi-conscience, à travers la fenêtre ouverte, un bruit doux et régulier, insistant mais sans force, est monté…

C’était la mer, presque sous vous, qui battait les murs lentement. Tel est le réveil que nous avons eu…

Ce son de la mer, c’était la foule sans limites, en vagues pressées, qui allait vers l’enterrement. »

Un champ métaphorique qui n’est alors pas du seul ressort de ce journaliste, mais qui constitue en cette introduction bien sentie une véritable réussite de mise en atmosphère.

Qui dit « spectacle », dit possible débordement, possible malaise dû à l’émotion. Et celle-ci est à son comble, retranscrite par l’ensemble des reportages, comme ici par celui de Paul Nizan :

« Des femmes s’évanouissaient, des infirmiers les emportaient sur des brancards et ils criaient aux gens des fenêtres : “Envoyez des journaux.”

Des papiers tombaient des toits des banques, des compagnies d’assurances, et on y étendait les femmes. »

Tous les reporters dépeignent en effet une ville sous le choc de la mort de celui qu’on appelait le « bien-aimé », et dont quelques reporters s’emploient avec affectation à louer les qualités. Tel Raymond Lacoste dans L’Echo de Paris, qui salue ses « vertus vraiment royales » et précise que George V fut « un bon monarque, un grand gentleman et un père affectionné pour ses sujets ».

Son confrère de Paris-Soir, Louis Gillet opte quant à lui pour une conclusion mêlant propos louangeurs et représentation métaphorique quasi-mystique :

« Et tandis que le cortège passe avec ses voitures de contes de fées, ses cochers et ses laquais rouges, ses chevaux caparaçonnés aux crinières nattées de rubans et de cocardes violets, voici que le ciel là-haut s'éclaircit peu à peu.

Les brumes s'écartent. Un pâle soleil vient dorer toute la scène.

Image de la vie du roi, de cette existence modeste, laborieuse, de cette existence d'honnête homme qui finit dans la gloire et dans les rayons d'une conscience sans reproche. »

Le choc du peuple est si considérable qu’il peut s’illustrer en dehors de la ville, là où on ne l’attend pas, ce qu’expose avec originalité Madeleine Jacob dans L’Œuvre. La scène terminale de son reportage est ainsi destinée à montrer que l’émotion est sincère, qu’elle ne tient pas uniquement à la frénésie de la foule et à l’ostentation du décorum :

« Nous, nous sommes dans l'autocar qui nous emporte vers l'aéroport d'Essex. L'autostrade est désert. On file rapide, sans obstacles.

Mais l'autocar a ralenti. Il s'arrête. Le chauffeur descend de son siège et le contrôleur de la voiture. Alors, tous deux se mettent devant le moteur. Tête nue, ils s'immobilisent deux minutes durant dans un garde-à-vous qu'on ne peut pas oublier quand on l'a vu.

C'est le souvenir le plus poignant que je garde de ces funérailles grandioses. »

Une fin de reportage qui ne peut qu’unir le lecteur français avec le peuple britannique dans une même émotion.

Mais il y a une conclusion encore plus singulière que celle de Madeleine Jacob. Elle se trouve chez Paul Nizan, prouvant que celui-ci n’oublie pas qu’il est l’envoyé spécial du communiste L’Humanité… Il choisit de poursuivre son chemin dans l’East End, la partie orientale de Londres, où se situent les quartiers industriels et populaires :

« Cependant, à Londres commençait un dimanche comme les autres. On attendait l’heure où les cinémas s’ouvriraient ; seulement, dans l’East-End les employés et les ouvriers retournaient tout de même au travail.

Dans l’East-End, on rencontrait beaucoup d’hommes qui ne portaient pas de cravate noire, comme dans le centre de Londres.

Dans l’East-End, et ailleurs, pendant les deux minutes de silence, à 1h30, il y avait des gens qui pensaient par exemple aux 2 shillings des mineurs ou qui se rappelaient qu’un chef syndical, Joseph Jones, avait dit vendredi dernier en conseillant aux mineurs un compromis :

“En faisant cette recommandation, le comité exécutif est fortement influencé par le désir d’éviter les troubles industriels dans le deuil présent de la Nation…”

C’est à Battersea qu’on m’a raconté cette histoire et le camarade qui me l’a racontée a ajouté :

“Même mort, un roi, ça sert toujours au capital…” »

Une confirmation, s’il en était besoin, que dans les reportages se joue bien autre chose que la simple relation des faits, d’une atmosphère, d’un événement… Les obsèques de Georges V n’échappent pas à la politique, et servent avec parfois un vrai succès les lignes éditoriales de ces journaux. Sans compter que la présence du reporter de L’Humanité sur les lieux prend tout son sens avec cette conclusion peu révérencieuse…

De quoi faire grincer quelques dents du côté des rédactions de L’Echo de Paris ou de Paris-Soir. Les futurs remous de la couronne britannique trouveront de similaires désaccords dans les commentaires de ces différents journaux.

Anne Mathieu est  maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches à l’université de Lorraine, à Nancy. Elle dirige la revue Aden et le site internet Reportersetcie, au sujet des reporters, éditorialistes, ou commentateurs antifascistes français et étrangers avant et pendant la Guerre d’Espagne.

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