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Quand la Révolution mexicaine enflammait les anarchistes français

le par - modifié le 18/04/2022
le par - modifié le 18/04/2022

La Révolution mexicaine est-elle « sociale » et « communiste » ? Ou bien ne s’agit-il que d’une « lutte de factions bourgeoises » pour le pouvoir ? La controverse fait rage, en 1911-1912, entre les deux principaux hebdomadaires anarchistes français, préfiguration des débats ultérieurs sur la Révolution russe.

En France, les anarchistes-communistes et syndicalistes révolutionnaires furent les premiers, dès mars 1917, à prendre fait et cause pour la Révolution russe. Les informations fiables se faisant rares, ils scrutaient la presse quotidienne pour y déceler les indices susceptibles d’alimenter leur enthousiasme. Cette « envie d’y croire » a été étudiée par les historiens Jean Maitron ou David Berry.

Ce qui est moins connu, c’est que ce phénomène avait eu sa préfiguration six ans plus tôt, avec la Révolution mexicaine.

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RetroNews | la Revue n°3

Au sommaire : un autre regard sur les explorations, l'âge d'or du cinéma populaire, et un retour sur la construction du roman national.

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Celle-ci débute en novembre 1910, sous la forme d’un affrontement armé entre les partisans du vieux dictateur Porfirio Diaz et ceux du démocrate Francisco Madero. Simple conflit de pouvoir entre deux factions bourgeoises ? Il faut attendre avril 1911, cinq mois plus tard, pour qu’un petit article de la revue Les Hommes du jour révèle qu’il existe dans ce conflit un « troisième front », ouvrier et paysan. Selon son auteur, l’intellectuel libertaire Aristide Pratelle, Madero est en effet contesté par des « révolutionnaires libéraux » qui participent d’un « un réveil général du prolétariat mexicain qui lutte et meurt pour ses intérêts de classe ».

Stupeur et fébrilité. La principale organisation anarchiste française, la Fédération révolutionnaire communiste (FRC), découvre en effet, avec un enthousiasme croissant, qu’il existe bel et bien au Mexique une organisation de tendance libertaire, curieusement nommée Parti libéral mexicain (PLM). Cofondé par Ricardo Florès Magón, ce PLM est dirigé par une « junte » en exil à Los Angeles, dispose d’un hebdomadaire intitulé Regeneración, et d’une armée de volontaires qui a planté son drapeau rouge frappé du slogan « Terre et liberté » sur Tijuana et plusieurs autres villes de Basse-Californie, au nord-ouest du pays… Le PLM dispose même d’un « représentant » en France, en la personne d’un vétéran de l’anarchisme : Charles Malato.

Sans hésiter, la FRC s’engage. Elle édite 2 000 grandes affiches exaltant violemment la « révolution sociale » et « communiste » au Mexique ; elle s’abonne à Regeneración, qui arrive à Paris trois semaines après sa publication à Los Angeles ; elle fait circuler une souscription en faveur du PLM ; elle cherche à envoyer des militants outre-Atlantique (impossible, faute d’argent). Son hebdomadaire, Le Libertaire, traduit un manifeste du PLM « aux travailleurs du monde entier ». Les révolutionnaires mexicains, affirme-t-il « savent que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, et ne comptent que sur l’efficacité de l’action directe ». Ils n’ont « empoigné les armes pour élever aucun maître, mais pour briser les chaînes du salariat ».

« [Ils ont] la ferme intention d’exproprier la terre et les instruments de travail pour les remettre au peuple, c’est-à-dire à tous et à chacun des habitants du Mexique, sans distinction de sexe. »

Le Libertaire commente avec admiration :

« Leur cause est la nôtre, c’est celle de tous les déshérités, de tous les exploités. […] Quel appoint formidable pour notre propre libération ce serait alors que celui de tout un peuple émancipé […] !

Quel exemple pour les autres, quel splendide prélude pour l’émancipation générale ! »

Quelques jours auparavant, La Bataille syndicaliste, quotidien officieux de la CGT, a fait l’éloge du PLM et exalté la « révolution communiste » dont le Mexique est censé être le théâtre. Rien d’étonnant quand on sait que Malato officie à « La BS », et que ce journal joue parfois un rôle de passerelle entre la FRC et la direction confédérale de la CGT.

Dans sa relation des faits, Le Libertaire dramatise, sur-interprète, émet des doutes, recoupe les sources, s’enthousiasme malgré tout pour des faits peu étayés voire carrément erronés, et surtout, veut voir des collectivisations et du communisme là où souvent il n’y a eu, en somme, que des opérations militaires. L’urgence est à l’armement du PLM :

« Que l’insurrection soit mise en possession des quelques milliers de fusils de nombreuses munitions, et des quelques pièces d’artillerie qui lui manquent, et l’expropriation sera accomplie par tout le Mexique, le salariat aboli. »

La semaine suivante, le journal rapporte avec angoisse la perte de Mexicali et de Tijuana, reprises au PLM par l’armée régulière . Puis il se ressaisit. Tijuana ? Une « défaite partielle ». La FRC en est convaincue, le communisme est en marche dans le reste du pays :

« Les insurgés exproprient la terre, les vivres, les produits de toute sorte, les armes, l’argent des caisses publiques, et ils répartissent aux travailleurs atrocement exploités et mourant de faim les produits de leurs propres peines […].

C’est bien une révolution sociale, économique […]. Une grande heure historique a sonné dans le monde : il s’agit de savoir si la société communiste, en puissance au Mexique, verra définitivement le jour. »

Et Malato de mettre chapeau bas : « Nos camarades mexicains nous donnent une leçon de faits. Ils ont, en même temps, rouvert l’ère héroïque des épopées garibaldiennes, qui enthousiasmaient nos pères. »

Le Libertaire est, avec La Bataille syndicaliste, le seul titre français à suivre la Révolution mexicaine avec autant de passion. L’Humanité, alors organe du Parti socialiste, ne publie que de rares articles alignés sur la grille de lecture des sociaux-démocrates états-uniens, s’en tenant à un soutien à Madero. Plus à gauche, on aurait pu s’attendre à ce que La Guerre sociale, le très influent hebdomadaire de Gustave Hervé, enfant terrible de la direction du PS, relaie la Révolution mexicaine, mais il n’en est rien. Un désintérêt qui ne manque pas d’être remarqué par ses rivaux de la FRC, et qui s’explique vraisemblablement par le recentrage d’un Gustave Hervé alors en train de se convertir au parlementarisme.

Pour la FRC, qui considère que, « depuis le mouvement communaliste de 1871, le mouvement le plus important pour la classe ouvrière […] est bien l’insurrection prolétarienne mexicaine », la cécité de la presse de gauche et d’extrême gauche est révélatrice d’une inconséquence coupable. À quoi riment toutes les proclamations anticapitalistes si, au moment précis où une révolution sociale éclate concrètement à l’étranger, chacun détourne les yeux et change de sujet ?

Tout aussi exaspérante est, pour la FRC, l’attitude d’un autre journal anarchiste-communiste, Les Temps nouveaux. Après être resté sur la réserve pendant quelques mois, l’hebdomadaire animé par Jean Grave affiche son scepticisme en publiant une lettre d’un correspondant aux États-Unis, qui démolit sans retenue l’action du PLM en Basse-Californie. Si le soulèvement contre Porfirio Diaz était « nécessaire », cependant :

« Il ne faut tout de même pas en conclure à la révolution sociale, ni qu’il existe déjà une société communiste, etc. comme en parlent si aisément certains de nos camarades. »

Le journal Regeneración « exagère », et les forces armées du PLM n’agglomèrent que « quelques aventuriers agissant, les uns dans un but politique, les autres dans un intérêt tout à fait personnel ». Le courrier est assorti d’un commentaire acide de Jean Grave à l’encontre des « camarades de Los Angeles qui, sans doute, prennent leurs désirs pour des réalités ».

Cette attaque fait bondir la FRC, qui engage la controverse. Pendant plusieurs mois, chaque journal va opposer des témoignages, des analyses, des raisonnements. La FRC reçoit des renforts de poids : un militant états-unien des Industrial Workers of the World (IWW), William C. Owen, rédacteur de la page anglophone de Regeneración, félicite Le Libertaire pour ses prises de position et blâme l’« indifférence » d’autres organes anarchistes.

C’est ensuite Ricardo Florès Magón en personne qui remercie la FRC de son soutien quand « certains, qui se disent anarchistes […] cherchent toutes les occasions pour ridiculiser nos efforts, semer le doute et la méfiance entre camarades ».

Enfin l’intellectuel cubain Tarrida del Marmol adresse aux Temps nouveaux une analyse équilibrée sur le « mouvement socialiste, expropriateur, nettement libertaire, dont le général Emiliano Zapata est le bras […] et dont l’agitateur anarchiste Ricardo Flores Magón a été l’inspirateur et reste le cerveau ».

La polémique dure depuis déjà neuf mois quand, en mars 1912, parvient enfin en France une pièce maîtresse dans le débat : le manifeste par lequel la junte du PLM confirme définitivement son programme anarchiste communiste. Curieusement, ce document, publié initialement dans Regeneración le 23 septembre 1911, était jusque-là resté ignoré dans l’Hexagone. Le Libertaire le publie in extenso, presque sur une page entière.

Grognon, Jean Grave se borne à admettre, dans une brève des Temps nouveaux, le caractère « entièrement anarchiste, d’un bout à l’autre », de ce manifeste, mais le classe comme « une pièce contradictoire de plus » à verser au dossier.

« Encore une fois, nous ne savons pas. Nous ne nous prononçons pas. »

Ce n’est qu’en avril 1912 que la controverse prend fin, lorsque la grande voix de Kropotkine se prononce en faveur du PLM. Dans un article de fond, le vieux théoricien explique ce qu’est un mouvement insurrectionnel paysan, et regrette la difficulté des révolutionnaires à le comprendre :

« Malheureusement, les neuf dixièmes […] des anarchistes ne conçoivent pas “la révolution” autrement que sous forme de combats sur les barricades, ou d’expéditions triomphales garibaldiennes. »

Cette fois, Jean Grave ne peut que s’incliner, remercier Kropotkine pour sa mise au point, et présenter ses excuses à Ricardo Florès Magón, assurant qu’il aurait aimé avoir ces renseignement plus tôt, et qu’il voulait seulement éviter que des camarades s’embarquent dans une affaire « pas claire ».

Après cette mise au point, Les Temps nouveaux changent de ton et, bientôt, entament la publication en feuilleton d’une longue étude d’Aristide Pratelle sur la Révolution mexicaine.

Encouragé par le ralliement de son confrère, Le Libertaire va poursuivre sa chronique quasi hebdomadaire. Alors que le PLM s’efface, c’est désormais le zapatisme qui est mis à l’honneur, dans l’idée qu’Emiliano Zapata est « le bras » d’une révolution sociale dont Ricardo Flores Magón est « l’inspirateur ». Le suivi des événements ne s’espacera que courant 1913, par lassitude, quand la Révolution mexicaine aura pris l’aspect d’une suite de coups de main entre factions militaires.

Mais cette passion pour une révolution lointaine, cette « envie d’y croire » manifestée par la FRC et Le Libertaire, on les retrouvera en 1917, quand la mouvance anarchiste-communiste sera dans les premières à saluer la Révolution russe.

Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France, tome II, Gallimard, 1992

David Berry, A History of the French Anarchist Movement, 1917 to 1945, AK Press, 2009

Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014

Guillaume Davranche est journaliste et chercheur indépendant. Il est notamment l’auteur de Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à guerre (1909-1914), et a collaboré au dictionnaire Maitron des anarchistes.