Écho de presse

C'était à la Une ! 1897 : quand le théâtre du Grand-Guignol subissait les foudres de la Préfécture de Paris

le 16/10/2019 par RetroNews
le 27/03/2019 par RetroNews - modifié le 16/10/2019
À gauche : Le Grand guignol à 9h tous les soirs 20 rue Chaptal, 1890. Source : Gallica - BnF À droite : Une affiche pour L'Ami de l'ordre, une pièce de théâtre présentée au Grand guignol en 1898. Source : Wikimedia Commons

De 1897 à 1963, le théâtre du Grand-Guignol, à Paris, fit rire, pleurer et frissonner des milliers de spectateurs avec ses pièces tour à tour drôles et horribles. Mais à ses débuts, les propriétaires de l'établissement font face à un autre cauchemar : celui de la bureaucratie parisienne.

Lecture en partenariat avec La Fabrique de l'Histoire sur France Culture

Cette semaine : Le Rappel du 16 Avril 1897

Lecture : Daniel Kenigsberg
Réalisation : Marie-Laure Ciboulet

Le Rappel : 16 avril 1897

AU GRAND GUIGNOL

Comme elle n'a pas grand'chose à faire en ce moment, la préfecture de police s'acharne sur les chansonniers de Montmartre. Tous les agents de la sûreté disponibles sont en mission dans les différents cabarets de la butte, prenant des notes et signalant les vers qui leur ont fait monter le rouge à la face ; aussi ces pudibonds subalternes, pour donner à leurs chefs une haute idée de leur pudeur et de leurs aptitudes littéraires, signalent-ils impitoyablement les couplets où les scènes qu'ils n'ont pas l'esprit de comprendre.

Nous avons annoncé la fermeture du Pierrot Noir. Voici le tour du Grand Guignol, un vrai théâtre, portant sur son programme les noms de MM. Georges Courteline, Oscar Méténier et Jean Lorrain.

[…]...les noms de ces auteurs ne sont-ils pas un sûr garant de l'intérêt purement artistique du spectacle, qui avait obtenu d'ailleurs un gros succès ?

Mais la préfecture de police ne fait aucune distinction. En serait-elle d'ailleurs capable ?

[…] Nous nous sommes rendu, hier soir, au Grand Guignol. À la porte d'entrée, nous lisons l'affiche suivante : « Représentation privée. On ne sera admis que sur invitation. Nota bene : Des droits de vestiaire seuls seront perçus. »

Près du contrôle, nous trouvons M. Oscar Méténier, il nous tend un billet portant la mention : « Invitation » , par conséquent l'entrée est libre. Grâce à ce procédé, le Grand Guignol n'a pas fermé ses portes, quant à la recette...hélas !

Voici les renseignements que l'auteur de Mademoiselle Fifi a bien voulu nous fournir.

À la préfecture de police où je me suis rendu cet après-midi, on m'a formellement déclaré que nous n'aurions pas l'autorisation d'ouverture parce que nous n'étions pas en règle avec la censure.

...je me suis élevé contre la prétention de la préfecture qui nous refusait ce qu'elle avait accordé à tous les autres cabarets.

— Communiquez vos pièces à la censure et obtenez le visa, m'a-t-on répondu.

C'était évidemment une plaisanterie, il leur faut au moins quinze jours aux beaux-arts pour lire un acte, on me mettait donc en présence d'un obstacle insurmontable.

J'ai fait demander un sursis au préfet. Il m'a répondu qu'il avait l'intention de ne point accorder aussi facilement que par le passé l'ouverture des établissements similaires au nôtre. Je lui fais alors remarquer que nous procédions, non pas à une ouverture, mais à une réouverture, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Il m'a opposé un refus catégorique. Le spectacle que nous présentons n'est nullement en jeu. On nous a cherché une odieuse chicane. Aussi, vous voyez, pour ne pas fermer, nous avons invité tous nos amis.

La commission des théâtres a visité hier notre salle et nos agencements et a constaté que tout était en parfait état. Nous sommes décidés à jouer quand même, en procédant par invitation, bien entendu ; seulement, vous comprenez que nous subissons ainsi de fortes pertes. Je n'ai cependant pas perdu tout espoir et j'espère encore avoir raison de ces difficultés.

Au moment de quitter M. Oscar Méténier, nous sommes attirés vers la salle de spectacle par un formidable éclat de rire. On joue « Monsieur Badin », de Georges Courteline.

Cette pièce symbolise admirablement ce qu'il y a, dans les administrations, de paresse chez certains et de crétinisme chez d'autres.

PAUL GÉGNON.