Écho de presse

C'était à la Une ! 1890, le droit à l'avortement

le 03/10/2018 par RetroNews
le 10/11/2017 par RetroNews - modifié le 03/10/2018
M[lle] Séverine : Atelier Nadar - Source Gallica BnF

La lecture du jour présente un article signé Séverine. La féministe dénonce l’hypocrisie des mœurs bourgeoises, qui condamnent à la misère les plus pauvres à qui on demande de ne jamais avorter.

En partenariat avec "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture

Cette semaine : Le droit à l'avortement, Gil Blas, 4 novembre 1890

Texte lu par : Hélène Lausseur

Réalisation : Séverine Cassar

 

« LE DROIT À L'AVORTEMENT

[...] L'avortement ! Je voudrais bien qu'on me dise, d'abord, où et quand il commence ? J'ai peu habitué les lecteurs du Gil Blas à leur en conter de raides ; mais, vrai, il me coûte, cette fois, de mâcher mes mots.

L'homme qui se gare des suites d'une rencontre, la femme qui préserve immédiatement ses échéances futures, sont-ils donc des avorteurs ? En bonne logique, la loi devrait dire oui. Et avorteur aussi, Onan, le vilain homme qui semait son blé en herbe — ce qui n'a pas empêché d'ailleurs Israël de germer et de moissonner ! Mais, à ce compte, les collèges, les pensions, les casernes, les couvents, les navires, toutes les agglomérations d'adolescents, d'hommes, de femmes, où les sexes isolés s'appellent et s'illusionnent, sont des fabriques d'avortements.

Et à quel moment est-il légal, l'avortement, à quel moment ne l'est-il pas ?

L'Eglise est logique, au moins, dans ses interdictions, dans ses défenses ; mais le Code - ah! le blagueur !...

Comme si la conscience — la seule loi du monde ! — faisait ces distinctions et s'abritait derrière ces subterfuges ; Dès qu'un être a été lâché sur la terre, si petit, si frêle, si touchant dans sa laideur et dans sa faiblesse, dès qu'il a vagi son premier cri, agité ses menottes, dénoué ses petons, il vit, il est sacré !

Avant, il y a une femme — et rien qu'une femme, vous m'entendez bien ! Cela est si juste qu'en cas d'accouchement difficile les médecins n'hésitent pas : il sauvent la mère et laissent l'enfant dans le néant !

On les étonnerait rudement, ceux-là, en les traitant d'avorteurs !

— Mais la repopulation ?... disent les économistes.

La repopulation, misérables hypocrites. qu'a-t-elle à voir là-dedans — et comment osez-vous prononcer ce mot ?

La repopulation ! Que fait-on donc pour les nombreuses familles, les « tiaulées » de dix, douze moutards qui, dans votre état social, ne trouvent ni de quoi se nourrir, ni même de quoi se loger? [...]

Que fait-on pour les chefs des nombreuses lignées. Où est leur récompense, l'encouragement qu'on leur offre, l'appui qu'on leur accorde, l'aide qu'on leur prodigue, l'allégement de leurs charges, de leurs pesants devoirs, de leurs écrasantes obligations ?

Rien. La peine, la misère et le suicide au bout — voilà leur lot !

Avant que d'imposer les célibataires ou que d'ailler fouiller dans le panier à linge sale des sages-femmes, la loi ferait vraiment bien de payer ses dettes !

***

Moins de faubouriennes — même mariées — éviteraient un accroissement de postérité si le Paul à venir ne devait pas arracher le pain de la bouche de Jacques, Pierre et Jeanne. En se privant de tout, c'est la gêne; un de plus, ce serait la misère. Elles se font quelquefois avorter par amour maternel, les ouvrières — on ne se doute pas de ça, dans l'économie sociale, ni dans la magistrature non plus !

Quant à celles qui risquent leur vie pour sauver moins leur réputation que le repos de ceux qui les entourent, elles sacritient à un préjugé dont le Code seul est responsable, car ce n'est certes pas la nature qui en a eu l'idée.

Lorsque les hommes ont placé l'honneur des hommes sous le cotillon des femmes, ils auraient dû songer, en même temps, à ne pas imputer de crime et à ne pas frapper de châtiments tout acte commis par la femme pour sauvegarder l'apparence de cet honneur-là.

Le contraire est illogique et cruel.

- Séverine »