Écho de presse

Le Japon à l'ère Meiji : création d'une nation moderne

le 31/07/2021 par Pierre Ancery
le 03/09/2018 par Pierre Ancery - modifié le 31/07/2021
Voyage au Japon en automobile, départ de la ville de Numadzu, Agence Meurisse, 1912 -source : Gallica-BnF

Pays mal connu des Européens du XIXe siècle, car longtemps isolationniste, le Japon s'ouvre au monde pendant l'ère Meiji (1868-1912). Et suscite l'intérêt de la presse française, fascinée par cet archipel en plein bouleversement.

L'article, paru dans Le Petit Journal, date de 1867, juste avant le début de l'ère Meiji. Bourré de clichés, il est significatif de l'image déformée qu'ont les Européens du Japon, une nation lointaine qui pratique depuis des siècles un strict isolationnisme et demeure mal connue des Occidentaux.

« La race japonaise, noble et fière, toute militaire et féodale, diffère essentiellement [...] de la race chinoise, humble et rusée, dédaignant l'art de la guerre et n'ayant d'attrait que pour le commerce [...].

 

La race chinoise est d'une saleté dégoûtante ; la race japonaise est d'une merveilleuse propreté. Le Japonais est d'un naturel enjoué, intelligent, avide d'apprendre ; le Chinois méprise tout ce qui n'est point de son pays. »

Les rapports du Japon avec le reste du monde sont pourtant sur le point d'être bouleversés, tout comme la situation sociale, politique, technique et culturelle du pays. Depuis deux siècles et demi, l'Empire du Soleil Levant, gouverné par la famille des Tokugawa, vit selon un modèle féodal.

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Mais l'arrivée d'une escadre américaine en 1853 a scindé le pays entre réformistes et conservateurs. Le 8 novembre 1867, après une série d'émeutes, le dernier shogun cède le pouvoir à l'empereur Mutsuhito, âgé de 15 ans. L'ancien ordre s'effondre. Derrière le jeune empereur, les daimyos (seigneurs) réformistes contrôlent les leviers d'action.

 

La presse française parle de « révolution », à l'instar du journal conservateur Le Temps qui consacre une étude en trois épisodes à la « question japonaise » au début 1868 et craint que les changements politiques n'y desservent la France :

« Voilà ce que nous avons fait au Japon ; et les rêves politiques que nous y avons poursuivis, malgré les leçons du passé, viennent d’être anéantis par une révolution à laquelle il n’a manqué que le sang versé pour servir de pendant à la catastrophe mexicaine [...].

 

Et, s’il y a lieu d’espérer que cette révolution tournera, dans la suite, au profit de l’industrie et du commerce, en ouvrant à leur développement des débouchés plus nombreux et plus vastes, on ne peut s’empêcher de regretter que la France ait encore trouvé moyen de laisser là-bas, autour de son drapeau, des souvenirs de défiance et des germes de rancune. »

L'arrivée au pouvoir de l'empereur Mutsuhito va marquer le début de la Restauration Meiji, aussi appelée « l'ère Meiji » (« ère de la politique éclairée »). Edo, renommée Tokyo, devient capitale impériale en 1868, à la place de Kyoto. L'archipel se modernise : les anciennes classes sociales disparaissent, l'enseignement devient obligatoire, le calendrier grégorien est adopté.

 

Une refonte totale du système politique et juridique a lieu. Le « shintoïsme », un culte d’État, s'impose. Mutshuhito crée une armée moderne, sur le modèle des armées allemande et française, qui sera victorieuse face à la Chine (1894-1895) puis face à la Russie (1904-1905).

 

En France, on se félicite de cette « européanisation ». Le Petit Journal écrit en 1872, à l'annonce de la création d'une liaison télégraphique entre le Japon et l'Europe :

« Pour parler sérieusement, il est certain que l'on peut, dès à présent, considérer une grande partie de l'extrême Orient comme entièrement acquise à notre civilisation européenne. Dans le fait de l'inauguration d'une ligne télégraphique, il y a beaucoup plus qu'une simple nouvelle.

 

Il faut y voir, dans un avenir prochain, l'établissement de relations régulières, suivies, entre des pays séparés par des étendues immenses. Il faut y voir des ressources nouvelles pour notre commerce et notre industrie, aussi bien que l'ouverture de débouchés considérables pour nos productions [...].

 

Dès qu'ils ont eu connaissance des merveilles réalisées en Europe par la science industrielle, [les Japonais] ont rompu brusquement avec ce passé auquel ils semblaient liés par une existence stationnaire se comptant par milliers d'années, et se sont jetés résolument vers la lumière. Ils ont brisé le pacte que, comme les Chinois, ils paraissaient avoir conclu avec l'éternité. »

En France, on s'intéresse de plus en plus à la culture nippone, dont on découvre le raffinement extrême : tandis que les peintres impressionnistes se prennent d'admiration pour les grands artistes japonais (Hokusaï, Hiroshige...), la presse multiplie les récits de voyage dans l'archipel.

 

Ainsi La Croix qui publie en 1882 une longue « Lettre du Japon », richement illustrée, qui détaille tous les aspects de la vie quotidienne dans l'archipel nippon : les vêtements, la nourriture, la religion, la place des femmes, les arts, les divertissements...

« Le Japonais de toute classe est poli, de cette politesse sympathique qui rend les relations agréables, surtout pour ses hôtes ; il se prosterne plusieurs fois jusqu’à terre quand vous rentrez chez lui ; il est propre, il a l’habitude du bain et lave ses dents avec la brosse ; il aime les arts et la poésie [...].

 

Le théâtre est aussi fort répandu ; il y en a 23 à Tokyo, capitale du Japon : jamais de femme sur la scène ; les rôles de femme sont remplis par des hommes déguisés [...]. Les costumes sont riches, la déclamation bonne, la mimique naturelle ; le surnaturel intervient presque toujours ; la musique est détestable [...].

 

La femme. Quoique dans une situation meilleure que chez les autres nations idolâtres, sa condition n’est pas enviable, elle n’est pas estropiée ni séquestrée comme en Chine, mais elle est réduite à un instrument de plaisir. Dans les classes populaires, elle prend place au foyer et mange avec la famille ; mais dans les classes moyennes, elle sert le mari et les garçons. »

En 1895, Le Journal des débats dresse un premier bilan de la spectaculaire transformation économique du pays.

« En 1868, au moment où le Japon s'ouvrait au commerce européen, le chiffre total des exportations et des importations s'élevait à 26 millions de yens. Vingt ans plus tard, en 1888, il atteignait 131 millions de yens, soit 524 millions de francs. En 1892, on constate une nouvelle augmentation de 30 millions de yens, soit un commerce total de 648 millions de francs. »

Et en 1900, un missionnaire chrétien raconte dans La Croix sa surprise en découvrant un Japon profondément marqué par l'influence occidentale :

« Tout ce que je voyais m'étonnait ; c'était un curieux mélange des choses indigènes que je ne connaissais pas encore, et de la civilisation de nos pays d'Occident que je ne m'attendais pas à trouver si loin de l'Europe et dans un pays à peine connu des masses chez nous. »

À la mort de Mutsuhito, en 1912, qui marque la fin de l'ère Meiji, le Japon n'a plus rien à voir avec ce qu'il était un demi-siècle auparavant. L’Ouest-Éclair raconte en Une « Comment en soixante-dix ans le Japon a parcouru cinq siècles de notre civilisation » :

De fait, le pays est désormais l'une des plus grandes puissances mondiales. Un statut qui n'aura de cesse de se confirmer tout au long du XXe siècle.

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