Écho de presse

Quand Paris puait : témoignages sur l'insalubrité du XVIIIe au début du XXe siècle

le 02/05/2022 par Pierre Ancery
le 20/07/2019 par Pierre Ancery - modifié le 02/05/2022
Les charniers de la rue du Pourtour Saint-Gervais (4e arrondissement), estampe d'A.P. Martial, 1862-1863 - source Gallica BnF

Du XVIIIe au début du XXe siècle, le motif de la mauvaise odeur est récurrent dans les descriptions de Paris. À cause des excréments, des déchets, de la boue, la capitale pue. Un état de fait contre lequel la presse va régulièrement s'insurger.

Dans son célèbre Tableau de Paris (1782-1788), Louis-Sébastien Mercier écrit, à propos des odeurs qui règnent dans la capitale :

« Si l'on me demande comment on peut rester dans ce sale repaire de tous les vices et de tous les maux entassés les uns sur les autres, au milieu d'un air empoisonné de milles vapeurs putrides, parmi les boucheries, les cimetières, les hôpitaux, les égouts, les ruisseaux d'urine, les monceaux d'excréments […] ;

 

comment enfin l'homme croupit volontairement dans ces prisons, tandis que s'il lâchait les animaux qu'il a façonnés à son joug, il les verrait, guidés par leur seul instinct, fuir avec précipitation et chercher dans les champs l'air, la verdure, un sol libre embaumé par le parfum des fleurs : je répondrai que l'habitude familiarise les Parisiens avec les brouillards humides, les vapeurs mal faisantes et la boue infecte. »

Dans l'Ancien Régime finissant, le jugement est partagé par tous les membres de l'élite : Paris pue. La faute à l'urine, aux excréments, à la boue, aux ordures, aux cadavres d'animaux qui s'amoncellent dans les rues étroites de la capitale. Alors que le système d'égouts s'avère largement insuffisant, toute la ville sent les fosses d'aisance, la vase, la charogne.

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Une pestilence que la population va de moins en moins supporter. Ce qui était la norme hier devient intolérable. L'historien Alain Corbin, dans Le Miasme et la jonquille (1982), a montré par quel long processus la société française, à partir du XVIIIe siècle, est devenue sensible aux mauvaises odeurs et a entrepris de « désodoriser » l'espace public, jusqu'à aboutir au « silence olfactif » actuel.

 

Une évolution partie du sommet de la pyramide sociale et dont la presse du XIXe siècle se fait le témoin. La Gazette de France le note en 1835 :

« Paris, capitale du royaume de France, est une grande et belle ville, mais très mal pavée et fort sale. Ces vérités sont sous les yeux et sous les pieds de tous ceux qui parcourent les rues boueuses, bruyantes et fétides de cette capitale de la civilisation mais non de la propreté.

 

Les Parisiens, toujours pressés par leurs affaires, font peu d'attention à la saleté et à la puanteur de leur ville qui affectent si désagréablement les étrangers [...]. »

La pestilence semble se concentrer en certains lieux : ainsi l'abominable voirie de Montfaucon, sur l'actuel emplacement des Buttes-Chaumont, juxtapose bassins de vidange (c'est là que les vidangeurs entreposent le contenu des fosses d'aisance) et clos d’équarrissage. L'odeur nauséabonde de cadavres de chevaux fait planer, aux portes de la ville, un air de menace et de putréfaction, comme le note Louis Roux dans  Le Constitutionnel en 1841 :

« Qu'on se figure ce que peut produire la décomposition putride de monceaux de chairs et d'intestins abandonnés, pendant des semaines et des mois, en plein air et à l'ardeur du soleil, à la putréfaction spontanée ; qu'on y ajoute par la pensée la nature des gaz qui peuvent sortir de monceaux de carcasses qui restent garnies de beaucoup de parties molles ; [...] et l'on n'aura qu'une faible idée de l'odeur véritablement repoussante qui sort de ce cloaque. »

À cette époque, Rambuteau lutte contre l'insalubrité des rues (« donner aux Parisiens de l'eau, de l'air et de l'ombre ») et multiplie les percées de voies nouvelles. Il fait aussi installer des urinoirs publics sur les boulevards. Mais le cœur médiéval et populaire de Paris reste un taudis. Les travaux d'Haussmann, préfet en 1853, vont contribuer à le désodoriser en le désengorgeant. Eugène Belgrand, de son côté, améliore le réseau d'égouts.

 

Paris respire mieux, mais le petit peuple se voit relégué à la périphérie – et avec lui, une part des mauvaises odeurs qui, pour le Français du milieu du XIXe siècle, sont désormais assimilées à la pauvreté. Alain Corbin parle de « distribution sociale des odeurs » et note que pour la bourgeoisie de l'époque « l'absence d'odeur importune permet de se distinguer du peuple putride, puant comme la mort, comme le péché ».

La puanteur ne disparaît pour autant des rues du centre. À l'été 1880, la fétidité parisienne atteint un niveau d'intensité tel que la presse hurle au scandale : mais c'est aussi que sous la IIIe République, la liberté d'opinion est plus grande et on n'hésite plus à incriminer directement les autorités. Le 18 septembre, La Presse vise le préfet de police Louis Andrieux :

« Paris pue ; posons cela comme principe [...]. Il est à peu près inutile de penser à ouvrir sa fenêtre le soir, à moins qu'on n'ait pris la sage précaution de se prémunir d'un coriza sérieux ; autrement on s'aperçoit bientôt que l’égout voisin rivalise avec H..., dit le mancenillier des mouches [...].

 

Chaque jour, dans, les égouts, est déversée une masse énorme de matières putrides qui devraient en être écartés. L'aération, la ventilation de ces cloaques souterrains est insuffisante. Le lavage même est imparfait, quand il serait indispensable, au contraire, qu'il fût incessamment opéré par le rapide courant d'une rivière qui, balayant les détritus et les ordures de toutes sortes, les empêcherait d'imprégner et d'infecter le sol. »

Les égouts de Paris, photo Nadar, 1864-1865 - source Gallica BnF

« Paris pue parce que l'homme pue », renchérit le poète Jean Richepin dans Gil-Blas. Chaque été, les mauvaises odeurs reviennent. Elles demeurent plus fortes dans les quartiers miséreux, où le niveau d'hygiène n'est pas le même que dans les classes aisées. En 1884, Lucien Victor-Meunier s'en offusque dans Le Cri du peuple, le journal révolutionnaire créé par Jules Vallès, et pointe les risques d'épidémie de choléra – on sait depuis Pasteur qu'hygiène et santé sont liées :

« Que le passant indigné de ces malsaines odeurs, venues jusque sur le boulevard, surmonte ses répugnances ; qu'il s'enfonce — mouchoir sur le nez, s'il veut — au sein des quartiers sombres où grouillent les misères...

 

Là, c'est horrible. Entassés les uns sur les autres par la rapacité des propriétaires, les travailleurs se corrompent mutuellement dans une promiscuité navrante. Pas d'air, pas d'espace, pas d'eau. La saleté imposée à tous, en dépit de tous les efforts [...].

 

Qu'on y songe ! Laisser les choses en l'état actuel, c'est prononcer de gaieté de cœur la condamnation à mort des malheureux que la misère empile dans ces cloaques : premières victimes désignées à l'impitoyable fléau. »

La Bièvre, rivière de Paris gangrenée par la pollution, est alors un cloaque immonde qui, dans la presse, résume tout le problème de la puanteur parisienne. En 1884, Le Petit Parisien l'évoque dans un article nommé « L'empoisonnement de Paris » :

« Il n'y a pas que la grand fleuve, malheureusement, qui soit devenu un cloaque véritable ; un autre cloaque bien plus petit, mais autrement nauséabond, coule dans Paris même : la Bièvre. La Bièvre est en effet, l'une des causes les plus actives de l'empoisonnement parisien. Ce ruisseau, chanté par les poètes [...], n'est en réalité qu'un égout à ciel ouvert. »

En 1887, le journal Paris entonne à nouveau le même refrain : «  Ah ! les brises du soir ! Les zéphirs puants, partis de la plaine Saint-Denis, se jouent dans les ailes du Moulin de la Galette, descendent la pente des Martyrs — martyrs en effet les locataires de la pente — et viennent expirer aux pieds de la Madeleine ».

 

Le préfet Eugène Poubelle impose le célèbre récipient en 1883 et 1884 et le tout-à-l'égout est voté en 1889, avec trente ans de retard sur Londres.

 

Mais la capitale française restera puante jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale. Et le reste du XXe siècle sera marqué par une hantise olfactive qui ne cessera de croître jusqu'à aujourd'hui : celle de l'odeur industrielle, de la fumée artificielle des usines qui, dans les grandes villes, gâte l'air et s'infiltre dans les poumons. Prémices de l'angoisse écologique qu'illustre en 1927 cet article du Petit Parisien :

« Nous avons besoin d'air et vraisemblablement d'air pur, de bon air tel qu'il a été composé au jour lointain de la naissance du monde. Nous avons besoin d'air NATUREL... C'est de l'air que nous devons respirer, sous peine de mort... Et l'air, l'air véritable, ce n'est ni de la suie, ni de la fumée, ni du résidu chimique et nauséabond [...].

 

Néanmoins, au siècle admirable où nous sommes, les citoyens qui ont le bonheur de vivre soit dans les grandes villes, soit dans des centres industriels sont bien empêchés de respirer de l'AIR... Vivant au milieu des usines qui crachent grossièrement des fumées âcres, épaisses, pestilentielles, ils doivent se contenter de respirer de la poussière, du charbon et, pour tout dire, de la saleté. »

 

Pour en savoir plus :

 

Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille, Flammarion Champs Histoire, 1982

 

Robert Muchembled, La Civilisation des odeurs, Les Belles Lettres, 2017

 

Yves Combeau, Histoire de Paris, Que sais-je ?, 1999

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