Écho de presse

Lucky Luciano, histoire du vrai « Parrain »

le 04/01/2022 par Michèle Pedinielli
le 19/03/2020 par Michèle Pedinielli - modifié le 04/01/2022
« Lucky » Luciano sirotant un verre à l'hôtel Excelsior de Rome, 1948 - source : WikiCommons
« Lucky » Luciano sirotant un verre à l'hôtel Excelsior de Rome, 1948 - source : WikiCommons

Désigné comme « Capo di tutti capi » (chef de tous les chefs), à compter de 1931, régnant sur la pègre new-yorkaise et organisant le crime comme une entreprise bien gérée, Salvatore Lucania, dit Lucky Luciano, fut le parrain le plus influent de la mafia sicilienne aux États-Unis.

On l’appelle « l’Innominato », le sans-nom, car son patronyme comme son surnom portent paradoxalement malheur. Ceux qui les prononcent sont sûrs de finir battus à mort, poignardés ou plus simplement descendus d’une balle en pleine tête.

« Lucky Luciano inspirait autour de lui une peur quasi religieuse, à tel point que même ses subordonnés les plus directs ne prononçaient jamais son nom et, parlant de lui, disaient toujours : “il”.

Il habitait une “suite” imposante dans un des plus beaux hôtels de New-York, où l'on ignorait son identité. »

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EN SAVOIR PLUS

Lucky Luciano était le plus important des chefs de la Cosa Nostra, la mafia sicilienne à New-York, organisant les activités criminelles à un niveau alors jamais atteint.

Né en 1897 en Sicile, le gamin de quatorze ans se fait rapidement une réputation de violence en créant à Manhattan, au cœur de New-York, son propre gang, affilié au célèbre Five Points Gang. Son surnom,  « le chanceux », lui viendrait de sa capacité à sortir quasiment indemne des situations les plus dangereuses.

« Et sa chance, qui lui a valu son surnom, est effectivement proverbiale. Tandis que la plupart de ses rivaux tombaient sous les rafales de mitraillettes, Lucky peut commencer à envisager aujourd’hui, en face d'un des plus beaux paysages du monde, la possibilité de mourir un jour dans son lit.

On raconte qu'il porte toujours une cotte de maille sous ses chemises à fleurs et qu'il est bardé de scapulaires.

Même lorsque Schultz [qui a travaillé pour Luciano, avant d’être jugé trop encombrant, NDLR], le chef d’un gang rival, le fit “arroser” d’une voiture lancée bord à bord contre la sienne, il s’en tira avec une égratignure à l’oreille. Le lendemain, Schultz était retrouvé sur Broadway troué comme une passoire. »

Sa violence et son manque de pitié s’accompagnent d’une grande intelligence d’organisation. Contrairement aux autres gangsters siciliens qui, à l’instar de Joe Masseria, ont déjà du mal à s’allier aux Italiens, il est le premier à accepter de protéger puis de conclure un accord avec les gangs juifs et irlandais. Lucky Luciano n’a aucun a priori lorsqu’il s’agit de faire du profit.

Le 17 janvier 1920, les États-Unis déclarent, au moyen du dix-huitième amendement, la Prohibition, offrant d’un coup un boulevard à toutes les organisations mafieuses. Les camions chargés d’alcool se relaient devant les speakeasys, les bars clandestins qui possèdent tous une sortie arrière afin d’évacuer les clients en cas d’une descente de police. La mafia de Lucky Luciano prospère à cette époque, à mesure que la corruption s’étend au sein de la police la corruption au sein de la police.

« Ces rapports officiels révèlent un autre fait encore : certains de ces départements fédéraux, certains de ces bureaux chargés de veiller sur l'application de la loi, voyaient leurs efforts contrecarrées par une opposition occulte, et ils étaient complètement démoralisés en constatant la corruption qui régnait partout.

Cette corruption – fonctionnaires et agents recevant des pots-de-vin – est minutieusement décrite (par le général Andrews, ancien chef du service de l'application de la loi au ministère de la trésorerie). »

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Pour organiser au mieux ses affaires, Luciano créée ce que la presse surnommera très vite le « Syndicat national du crime ». En mai 1929, il rassemble les chefs des plus grandes familles italiennes (dont Al Capone et Meyer Lansky) à Atlantic City pour s’allier à la Yiddish Connection et aux Irlando-américains, répartissant les territoires entre ces différents gangs.

Par la suite, en septembre 1931, en vue de prendre le total contrôle de New-York, il fait assassiner Salvatore Maranzano, dernier obstacle à une prise de pouvoir total, dans ce que l’on nommera « la nuit des vêpres siciliennes » – en référence à l’exécution organisée en 1282 à l’heure des vêpres par les habitants de Palerme des Français contrôlant la Sicile – car de nombreux membres de la famille Maranzano sont assassinés au même moment.

« Si rapprochée que fut la surveillance sur l’homme, ses assaillants ont pu s’introduire dans son bureau, le coller contre un mur, lui tirer trois balles dans le corps, l’égorger et le poignarder à plusieurs reprises, avant de s’enfuir sans que les enquêteurs ne sachent qui ils étaient et pourquoi ils avaient commis le crime.

Aux sons des coups de feu, les occupants des bureaux à côté furent pris de panique et on pense que de nombreuses personnes ont assisté au crime mais seuls quelques maigres détails ont émergé. »

Son empire repose sur des activités criminelles variées, quoique toutes lucratives, qui vont du jeu illégal à l’extorsion de fonds, du trafic de drogues au proxénétisme. Son irrésistible ascension est cependant freinée en 1936. Lui qui avait échappé près de vingt-cinq fois à la prison entre 1916 et 1936 tombe pour proxénétisme. Il écope avec quelques uns de ses hommes d’une gigantesque peine de prison.

« “Lucky” Luciano, le “dictateur du vice” à New-York, ainsi que huit de ses complices, ont comparu une fois de plus devant les jurés de New-York.

On croit savoir qu'ils seront condamnés le 18 juin prochain à des peines totalisant 1 240 années de prison, pour avoir forcé à 62 reprises des femmes à se prostituer à leur profit. »

Installé d’abord à Sing-Sing, transféré à Dannemora, et finalement condamné à plus de trente ans de réclusion, Lucky Luciano continue de gérer son business et sa famille depuis sa cellule.

La Seconde Guerre mondiale va changer la donne. Le gouvernement américain, craignant que des espions nazis ne sabotent le port de New-York, fait appel à Luciano qui contrôle toujours le Syndicat des dockers.

« En 1942 – les sous-marins de l'Axe n'hésitaient pas à attaquer les forces navales alliées au large de Long Island, aux portes de New-York – les services de renseignements de la marine américaine estimèrent que Luciano pouvait rendre des services en donnant l'ordre à sa bande d'ouvrir l’œil et de dépister les espions susceptibles de s'être glissés à New-York. »

En 1946, il est libéré à la condition de partir s’installer en Sicile. Ce qu’il ne fera pas. On le retrouve en 1947 à Cuba où il infiltre le gouvernement de Batista. La Conférence de la Havane conforte sa place de chef et met en place le trafic international d’héroïne.

L’année d’après, il s’installe définitivement à Naples où il n’hésite pas à répondre aux journalistes pour protester de son honnêteté lorsqu’on suggère que le bandit, meurtrier et ennemi public n°1 en France Pierrot-le-Fou aurait pu séjourner chez lui.

« Ancien roi new-yorkais de la traite des femmes, il vit désormais dans le calme et affirme n'avoir jamais entendu parler de Pierrot le Fou, Naudy, Danos et Carmela Esposito.

– Qui sont ces gens ? s’écria-t-il avec une grande indignation. J'en ai assez de la célébrité. On m'attribue des richesses fabuleuses. Mais en réalité on me confond avec mes deux frères, qui sont très riches, et résident aux États-Unis. […]

– Quant à la police, elle ne me dérange pas trop, ajouta-t-il. Il est vrai que de temps en temps l’on m'invite au commissariat pour prendre des empreintes ou me photographier.

Et Lucky Luciano de jurer ses grands dieux qu’il ne s'occupe plus ni de stupéfiants ni de femmes et encore moins, bien entendu, de tractions avant. »

Dans les faits, Luciano est toujours le Parrain. En 1956, il organise une nouvelle conférence à Palerme (le « Yalta du crime », selon les journaux) afin de renforcer les liens entre la Sicile et les USA pour le trafic d’héroïne. Il étend son influence vers la Corse et Marseille, entretenant des liens avec la French Connection, incarnée par « Mémé » Guerini.

Luciano mourra quasiment dans son lit, fait rare pour les mafiosi de son rang. Le 26 janvier 1962, alors qu’il se rend à l’aéroport de Naples pour réceptionner un scénario sur sa vie, il meurt d’une crise cardiaque.

Son corps sera rapatrié à New-York, où il est enterré au Saint John Cemetery.

Pour en savoir plus :

John Dickie, trad. par Anne-Marie Carrière, Cosa Nostra, la mafia sicilienne de 1860 à nos jours ; Paris, Perrin, Coll. « Tempus », 2008

Jacques de Saint-Victor, Un pouvoir invisible, Les mafias et la société démocratique, XIXe-XXIe siècle ; Paris, Gallimard, Coll. « L’esprit de la cité », 2012

Selwyn Raab, Five Families, The Rise, Decline and Resurgence of America’s Most Powerful Mafia Empires ; Londres, Griffin, 2016

Thierry Colombié, La French Connection : les entreprises criminelle en France ; Paris, Observatoire géopolitique des criminalités, 2012, [Travail issu de sa thèse soutenue à l’EHESS en 2010].

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