Écho de presse

« L’Inhumaine », film manifeste et joyau de l’avant-garde des années 1920

le 21/05/2022 par Pierre Ancery
le 16/05/2022 par Pierre Ancery - modifié le 21/05/2022
Affiche pour le film "L'Inhumaine" de Marcel L'Herbier, par Djo-Bourgeois, 1924 - source WikiCommons

Le film L’Inhumaine de Marcel L’Herbier (1924) reste l’un des sommets du cinéma muet. Si la critique salua la modernité de cette « histoire féerique » à l’esthétique Arts Déco, elle lui reprocha parfois une certaine froideur.  

Pierre Mac Orlan au scénario, Fernand Léger, Alberto Cavalcanti et Claude Autant-Lara aux décors, Robert Mallet-Stevens à la conception architecturale, Pierre Chareau à celle des meubles, Raymond Templier au design des bijoux, Paul Poiret aux costumes, Darius Milhaud à la musique... Pour créer son nouveau film, le réalisateur Marcel L’Herbier s’est entouré des plus grands artistes de l’avant-garde française de son temps : le résultat sera une réussite collective flamboyante.

Sorti en 1924, L’Inhumaine raconte l’histoire d’une cantatrice, Claire Lescot (jouée par Georgette Leblanc), qui vit dans une étrange demeure huppée. Les hommes se pressent à ses pieds mais elle les éconduit un à un. L’un d’eux, un jeune savant nommé Einar (Jaque Catelain), simule son suicide. La cantatrice, bouleversée, va pleurer sa mort, attisant la jalousie d’un autre prétendant, le maharadjah Djorah de Nopur (Philippe Hériat)...

Un an avant la célèbre Exposition internationale des Arts décoratifs qui allait marquer le triomphe du modernisme, le film se distingue avant tout par une esthétique radicale, frôlant l’abstraction : Marcel L’Herbier avait souhaité que L’Inhumaine soit une sorte de synthèse de la recherche plastique en France à ce moment-là.

C’est surtout sur cet aspect que les critiques vont insister. Lorsque le film sort sur les écrans français, la plupart vont célébrer son ambition visuelle. Dans L’Homme libre, Félicien Faillet écrit ainsi :

« La composition cinématographique, j'entends le heurt de certaines images, la précipitation des autres et, à la fin, un halètement des "phrases visuelles" qui se chevauchent jusqu'à disparaître, ne laissant plus qu'un écran tout blanc, voilà qui est du cinéma véritablement, c'est-à-dire un nouvel instrument d'art, capable de provoquer les plus admirables émotions, et aussi les plus poignantes. »

NOUVEAU

RetroNews | la Revue n°3

Au sommaire : un autre regard sur les explorations, l'âge d'or du cinéma populaire, et un retour sur la construction du roman national.

COMMANDER

Pour Le Petit Parisien également, le film, qui « atteste un goût prononcé pour le cubisme », est une réussite formelle indiscutable. Le journal parle de Marcel L’Herbier comme d’un « chercheur » et ajoute : « Il faut qu'il y ait de ces téméraires, secouant, fût-ce en se plaisant dans l'excessif, l'apathie de ceux qui suivent les chemins battus. »

La modernité du film fait dire à beaucoup de critiques qu’avec L’Inhumaine, la France tient une production capable de rivaliser avec les long-métrages américains mais aussi avec le cinéma expressionniste allemand. Lequel, au cours des années précédentes, a produit certains de ses chefs-d’œuvre : Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene en 1920, Nosferatu le vampire de F.W. Murnau en 1922 et Docteur Mabuse le joueur de Fritz Lang la même année.

Paul Gordeaux se félicite ainsi dans L’Écho de Paris :

« L'année est bonne, décidément, pour la cinématographie française. Voici encore un grand film de chez nous qui peut rivaliser avec n'importe quelle bande américaine, scandinave ou germanique au point de vue de l'originalité de la mise en scène, de la beauté des éclairages, de la perfection des photographies, et de lart des interprètes [...]. »

Le Petit Journal renchérit :

« Marcel L'Herbier a compris tout ce que la machine contient de valeur poétique et cinématographique et sa course de l'automobile, dans la première partie, son laboratoire, dans la seconde partie de son film, sont parmi les meilleures suites d'images que le cinéma nous ait données.

Ce sont là des morceaux dignes d'une anthologie, et dont la note, exclusivement personnelle, ne doit rien à Abel Gance, ni d'autre part aux expressionnistes allemands. »

Le journal Comoedia, de son côté, écrit que L’Inhumaine est « un film qui honore toute la production française et qui va attirer sur notre école cinématographique l'attention, le respect et l'admiration de l'étranger — qui ne nous considérait pas très hautement. »

Gagner l’attention de l’étranger : c’est l’un des objectifs avoués de Marcel L’Herbier, qui peut compter sur la renommée outre-Atlantique de son actrice principale, Georgette Leblanc. Née en 1869, celle-ci a eu une carrière de cantatrice et d’actrice de théâtre à Paris, avant de partir aux États-Unis où elle s’est imposée comme une figure de l’avant-garde au tout début des années 1920.

Georgette Leblanc en 1911 - source WikiCommons / Library of Congress

En plus d’en être l’interprète principale, c’est elle qui, pour une large part, est à l’origine du projet : ayant persuadé le banquier et mécène Otto H. Kahn de financer le film, elle le coproduit à 50%. Le 18 juillet, le réalisateur raconte à Bonsoir comment L’Inhumaine est né de leur collaboration :

« Je soumis à la grande artiste un scénario d’aventures pures que j’appelai La Femme de glace. Georgette Leblanc n’en goûta pas le caractère schématique, dépouillé, abstrait de la contingence dramatique habituelle.

Elle me persuada qu’une telle œuvre ne serait pas admise en Amérique où elle-même travaillait depuis trois ans et elle demanda à ajuster cette Femme de glace d’abord à sa conception personnelle du cinématographe, ensuite à sa compréhension américaine [...]. Et sans doute Georgette Leblanc eut-elle raison. »

La presse mit également en avant les prestigieux collaborateurs du cinéaste, tels le peintre Fernand Léger ou le compositeur Darius Milhaud, interviewés le 18 juillet dans Comoedia. Milhaud (dont la partition originelle pour L’Inhumaine est aujourd’hui perdue) y rend hommage au talent de L’Herbier :

« Le cinéma intéresse le musicien par sa vie rythmique, d'une intensité et d'une complexité qui, dans le film L'Inhumaine, devient mystère et féerie. La poésie des machines y est notamment réalisée avec une fantaisie et une technique absolument nouvelles. Tant de recherches de travail font de ce film l'œuvre d'un poète.

Ainsi traité, le cinéma n'est plus individualisé, c'est l'effort artistique enfin réalisé. C'est, selon l'expression de Jean Cocteau, la "dixième muse". »

Pourtant, les critiques ne furent pas unanimes à célébrer L’Inhumaine. Parmi les faiblesses fréquemment pointées du doigt, son scénario, jugé simpliste, mais aussi une certaine « froideur » de l’ensemble. Un jugement qui peut rappeler certaines des critiques les plus dures émises à l’encontre du film de Cocteau La Belle et la Bête, autre sommet du cinéma français, deux décennies plus tard.

Le critique communiste et futur résistant Léon Moussinac, dans Le Crapouillot du 16 novembre 1924, écrit ainsi :

« Je n’ai pas cessé une minute d’être intéressé par ce film. Pas une minute je n'ai été ému [...].

Le désir de faire jouer tous les ressorts de l’imagination aiguisée elle-même par les possibilités techniques inouïes du cinéma y reste trop exclusif. De là, à de certains moments, une gêne qui, chez d’aucuns, se muera en irritation sans doute. Surtout que la puérilité de quelques passages, où Marcel L’Herbier a voulu atteindre au maximum de l’invraisemblable, par gageure, servira de tremplin à cette irritation. »

La Presse ajoute :

« Nous noterons seulement qu'en dehors du scénario, il y a dans ce film une recherche extrême de la singularité, un effort parfois trop visible, la volonté de faire des finesses qui n'en sont pas. C'est très intelligent, très raisonné, mais froid et sans grande émotion. »

Le film, hélas, n’obtint pas le succès commercial escompté : suscitant des réactions parfois outrées d’un public peu sensible à ses expérimentations, il fut un désastre financier pour la maison de production de Marcel L’Herbier, Cinégraphic, qui avait coproduit le film.

L’Inhumaine resta à peu près oublié jusqu’en 1968, date à laquelle une nouvelle sortie en salles attira l’attention des critiques et du public. Aujourd’hui considéré comme un classique du muet, il est resté dans les annales comme un manifeste Arts Déco. En 2014, une restauration du film fut entreprise, avec une nouvelle partition signée Aidje Tafial. 

-

Pour en savoir plus :

L'Inhumaine, 1924, film en version restaurée à voir en intégralité sur YouTube

Morgane Flodrops et Émile Mahler, L'inhumaine : histoire féerique vue par Marcel L'Herbier, Lobster films, 2020

Marcel L'Herbier, La Tête qui tourne, Belfond, 1979