Écho de presse

Marc'harit Fulup, la dernière « cigale bretonne »

le 10/12/2021 par Michèle Pedinielli
le 16/04/2018 par Michèle Pedinielli - modifié le 10/12/2021
Photo de Marc'harit Fulup, chanteuse de contes en langue bretonne, circa 1900 - source : Mairie de Pluzenet

En 1909 meurt une « Kannerez koz », une vieille chanteuse bretonne qui connaissait de mémoire plus de 150 contes et 300 chansons. Le pays de Tregor rend hommage à Marc’harit Fulup, monument de sa culture orale.

« Eun dra hepken
Am eus great em buez
 :
Kana
 ! »

 La seule chose
que l'ai faite dans ma vie
 :
C'est chanter
 ! »)

C’est sur une belle et humble tombe du cimetière de Pluzunet, dans les Côtes-d’Armor, que sont gravés ces quelques mots. Sous la dalle de granit repose Marc'harit Fulup, légendaire chanteuse de gwerz (cantiques rythmés) et de sônes (chants sentimentaux), que l’on appelait la « Cigale bretonne ».

Née en 1837 dans un milieu très modeste (son père est tailleur et sa mère filandière), Marc'harit Fulup n’a jamais appris le solfège. Mais elle vit dans un milieu où l’on se transmet oralement contes et chansons.

« Rappelez-vous que ce sont ces gens de métier qui ont conservé d'âge en âge, recueilli de maison en maison et colporté aussi toutes nos vieilles traditions, à la fois les anciens contes populaires comme les vieilles complaintes ou les “sônes” joyeux du passé breton.

Si ce n'est par atavisme, le milieu où elle a été élevée et où elle a vécu a donc été pour beaucoup dans l’œuvre de Marguerite Philippe.

Bercée par la musique des vielles chansons bretonnes, douée aussi d'une prodigieuse mémoire, elle s'en fit tout naturellement d'abord, puis ensuite par entraînement, le collecteur incomparable. Il en fut de même pour les antiques légendes du pays natal. »

La jeune Marc'harit souffre d’un handicap : certains l’appellent la « boiteuse », d’autres affirment que sa main droite à été mangée par un cochon, d’autres enfin qu’elle « était malheureusement infirme de naissance, ayant les doigts crispés et les mains presque fermées ».

Ne pouvant travailler dans les champs, elle devient « pèlerine par procuration », c’est-à-dire qu’elle fait des pèlerinages à la place des malades, dans tous les « pardons » de la Bretagne rurale, « aussi bien ceux de sa région natale que ceux du loin Saint-Jean-du-Doigt, Le Folgoët, Rumengol, Sainte-Anne-la-Palud, Sainte-Barbe du Faouêt, Sainte-Anne d’Auray, etc. »

« Elle n'était guère payée pour ces longs pèlerinages, mais cependant le peu qu’elle avait était bénéfice car elle vivait sur le pays qu'elle traversait, payant l’hospitalité qu’on lui donnait avec des contes et des chansons.

D'autre part, elle profitait beaucoup pour son répertoire de ces veillées, telles qu'on les faisait encore il y a quelque quarante ans là où à une “gwerz” et à un conte succédaient sans cesse un conte, une autre “gwerz”.

Dans ces réunions du coin de l'âtre, chacun y allait de sa vieille chanson ou de son récit légendaire, et la prodigieuse mémoire de Marc'harit Fulup les retenait toujours, les enregistrait sans défaillance. »

Ce qui fascine ceux qui la croisent, y compris les poètes bretons célèbres comme Charles Le Goffic, François-Marie Luzel ou Anatole Le Braz, outre son don pour le chant, c’est en effet sa formidable mémoire, qui fait d’elle un trésor de la littérature.

« M. Charles Le Goffic a entendu dire à la veille conteuse qu'elle possédait dans sa mémoire 150 contes et 260 chansons, “gwerz” ou “sones”. Il a même pu un jour feuilleter un cahier où elle en avait fait transcrire la plus grande partie par une jeune voisine.

N'est-ce pas vraiment prodigieux et sommes-nous certain de retrouver encore en Bretagne, même en France, un autre pareil phénomène mnémotechnique puisque Marguerite Philippe ne savait ni lire ni écrire ? »

Illettrée, Marc'harit est également très pauvre (parfois qualifiée de « mendiante »), puisqu’elle ne vit que de l’hospitalité ou de la charité qu’on lui octroie lorsqu’elle exécute les pèlerinages.

Lorsque son mari vient déclarer son décès le 14 janvier 1909 à l’âge de 71 ans, nulle mention de son statut sur l’acte de décès, juste la profession de « journalière ». Il ne fait alors guère de doute que la « Cigale » sera enterrée dans un bout de fosse commune.

C’est sans compter sur une mécène, Madame Mosher, « Américaine bretonnante » qui, fascinée par les chants de la vieille dame, refuse qu’elle tombe dans l’oubli. En son honneur, elle fait construire une tombe exécutée par l’artiste Yves Hernot.

Le tombeau est inauguré au mois de septembre 1910.

« Ce ne fut pas sans étonnement que l'on vit deux femmes associées et même être à l'honneur dans toutes les cérémonies officielles et dans les réjouissances bretonnes organisées pour l'enfant du pays.

L'une, Mme Mosher, la “Mam Goz” américaine des Celtisants, comme le dit si bien Anatole Le Braz, représentait l'aspect mondial de la gloire de Luzel. Par un contraste frappant, l'autre était une pauvresse, une vieille, chanteuse de gwerz et de sones des environs, mais c'était la dévouée collaboratrice de Marguerite Philippe – ou Marc'harit Fulup, de son nom breton.

Celle-ci représentait la Bretagne du passé, les contes, les légendes et les vieux chants populaires d'autrefois, tout ce que nous a laissé en ce genre la tradition du peuple. »

Vingt ans plus tard, en 1930, lorsque la commune de Saint-Brieuc décide de rendre hommage au grand poète Anatole Le Braz par un monument sculpté, c’est en compagnie de Marc'harit Fulup qu’il sera représenté.

« Près de lui est assise, le torse droit, presque vaticinant, une de ces mamm-goz, figures augustes de l'antique Bretagne dira M. Chevrillon, chez lesquelles il allait s'enrichir au fond des mœurs et des croyances celtiques, Marc'harit Fulup, la “pèlerine par procuration”. »

Quelques chansons de Marc'harit Fulup ont été enregistrées par le linguiste breton François Vallée et sont aujourd’hui conservées aux Archives du patrimoine oral de Bretagne.

De même, au début du mois de mars 2018, la BnF a retrouvé plusieurs enregistrements de chants bretons gravés également sur rouleaux de cire quoique légèrement antérieurs à ceux de Marc'harit Fulup, et qui rendent compte de la richesse du patrimoine oral de la région.

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