Écho de presse

La Petite Roquette, ou la terrible « prison des gosses » de Paris

le 05/02/2021 par Marina Bellot
le 09/08/2018 par Marina Bellot - modifié le 05/02/2021
La Prison de la Petite Roquette et le Cimetière du Père-Lachaise en 1850 - source : Delcampe-WikiCommons

Au XIXe siècle, la prison de la Petite Roquette, située en plein cœur de Paris, est l'une des prisons pour enfants les plus redoutées de France. Nombreuses sont les voix qui s'élèvent pour dénoncer le cruel traitement qui leur est infligé. 

Au XIXe siècle, dans la rue de la Roquette, à quelques encablures du cimetière du Père Lachaise, deux établissements pénitentiaires se font face : la Grande Roquette et la Petite Roquette. 

Le premier, ouvert en 1826, est le « dépôt des condamnés », où sont incarcérés dans l’attente de leur départ au bagne ou de leur exécution les assassins et criminels ; le second, qui voit le jour dix ans plus tard, est le dépôt des condamnés à des peines légères (les « vauriens »), mais aussi et surtout une prison pour jeunes détenus : la Maison d’Éducation Correctionnelle.

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Jeunes prévenus et jeunes condamnés, garçons et filles, pour certains en attente de transfert en colonies agricole, industrielle ou maritime, se retrouvent cloîtrés dans cette prison urbaine — d’abord située à la limite de Paris sur des terrains bordés de champs, la Petite Roquette se retrouve, à mesure que la capitale s’urbanise, en plein coeur de la ville. 

Le régime de détention y est d’une extrême sévérité : les détenus, pour certains âgés de 5 ou 6 ans — il faudra attendre 1912 pour qu'un âge minimum de 13 ans soit imposé à l'enfermement — sont isolés en permanence.

Dès ses premières années d’existence, elle n’a pas bonne presse auprès des Parisiens.  

En 1878, le reporter Félix Platel (bientôt célèbre pour ses reportages dans les bas-fonds de Paris), sous le pseudonyme Ignotus, s’indigne dans Le Figaro du sort de ces petits prisonniers : 

« Voici le quartier des plus petits. Ceux-ci ne travaillent dans leur cellule à aucun métier — ils effilochent de la vieille grosse toile. Ils ont de cinq à huit ans. Les portes de leurs cellules, qui sont du même côté, sont toutes grandes ouvertes, sans qu'ils puissent se voir l'un l'autre. »

Le 28 février 1884, le même Félix Platel dénonce à nouveau violemment ce sinistre lieu :  

« La Petite-Roquette, c'est la maison cruelle !

C'est là que, nuit et jour, l'État,de connivence avec la Loi, commet des crimes contre l'enfance. [...]

Je signale au visiteur l'air hébété des enfants et leur œil morne, sec, cerné de noir… Un adulte deviendrait fou après trois mois de cet isolement cellulaire.

Je ne sais pas de spectacle plus navrant que l'enfant faisant tout seul rouler en rond son cerceau dans le préau, sorte de puits. C'est l'unique récréation du petit être. »

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Las, le sort des enfants incarcérés à la Petite Roquette ne va pas en s'améliorant. 

L'établissement revient régulièrement dans l’actualité de la manière la plus sordide. En 1890, alors qu’un jeune garçon vient de s’y suicider, Le Petit Parisien dénonce l’enfance prisonnière et brimée qui se flétrit entre les quatre murs de cette prison urbaine : 

« Le découragement, le désespoir, une révolte obstinée ou de l'hypocrisie, ce n'est guère que cela qu'on constate chez les enfants enfermés à la prison de la Petite-Roquette.

L'expérience, hélas, prouve continuellement que les jeunes prisonniers ne peuvent s'amender entre ces murs sinistres, qu’ils sortent de prison plus pervers, plus disposés à mal faire, plus gangrenés que lorsqu'ils y sont entrés. »

Quatre ans plus tard, un nouveau suicide remet sur le devant de la scène la nécessité de réformer — voire, pour certains, de détruire — la Petite Roquette. L'argument est de bon sens : l'incarcération dans de telles conditions ne peut faire de ces jeunes détenus que de futurs criminels aguerris.

« Ces jours-ci, comme on le sait, un enfant s'est tué, et c'est à la Petite-Roquette que s'est déroulé ce drame. L'enfant, désespéré d'avoir été envoyé dans cette prison, s'est pendu à l'espagnolette de la fenêtre de sa cellule. [...]

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que l'enfant sort de la Petite-Roquette plus corrompu qu'il n'y est entré.

Un ancien chef de la Sûreté a raconté, à ce propos, le cas d'un gamin, nommé Célestin, qui, à l'âge de dix ans, fut envoyé en correction parce qu'il avait volé le porte-monnaie de son père ; à sa sortie, il devint cambrioleur et faussaire ; il finit à la Grande Roquette. »

 

Au début du XXe siècle, alors même que la condition infantile va en s'améliorant, on continue à y infliger de cruels châtiments corporels, comme l’illustre cette couverture du journal satirique L’Assiette au beurre parue en 1907. 

 

Une de l'Assiette au beurre parue en novembre 1907 - source : Gallica-BnF

En 1926, dans ses Souvenirs d’un médecin des prisons de Paris, le docteur Léon Bizard se penche longuement sur les terrifiantes et intolérables pratiques, alors toujours en vigueur à la Petite Roquette :  

«​ C'est la prison des gosses !

On y enferme, à partir de l'âge de treize ans, les garçons ayant commis des délits de droit commun, les chapardeurs, les vagabonds et aussi les fortes têtes dont les parents ne peuvent venir à bout et qu'ils doivent finalement confier à la poigne plus dure des agents pénitentiaires. [...] 

Les bâtiments de la Petite-Roquette, qui dans son ensemble a l'aspect d'un château fort, ont la forme d'un hexagone. Ils entourent une tour centrale à laquelle ils sont reliés par des ponts couverts qui convergent vers une sorte d'immense tourelle.

Dans cette tour se trouve la grande et imposante salle cellulaire, servant à la fois de chapelle, de salle d'école et de conférences.

Et c'est un curieux mais lamentable spectacle que de voir des centaines de gosses enfermés dans leurs stalles comme des abeilles captives dans leurs alvéoles, écoutant dans un profond silence l'office ou la leçon. [...]

Les cachots sont d'infimes cellules complètement peintes en noir jusqu'au plafond et meublées d'un seul matelas de varech posé sur le carreau. Une seule petite tache blanche dans un coin, c'est le vase de nuit !

Si l'enfant “rouspète”, suivant le terme du gardien, on ferme le petit vasistas qui aère et éclaire la cellule et c'est alors la nuit complète. En vain le reclus, épouvanté, appelle, se lamente, personne ne répondant, peu à peu ses sanglots s'étouffent, il se tait et s'endort. Pauvre gosse ! »

L'écrivain Jean Genet y fut brièvement incarcéré en 1925 à l'âge de 15 ans. Il évoque cette période de sa vie dans son autobiographie romancée, Miracle de la rose.
 
Les mineurs délinquants y demeureront jusqu’en 1930. La Petite Roquette deviendra ensuite une prison pour femmes. L’État décidera de sa démolition en 1973.

Un square y est aménagé et inauguré en 1975 ; il porte toujours le nom de « Square de la Roquette ».