Écho de presse

La colonie pénitentiaire pour enfants de Mettray : « établissement de torture »

le 10/07/2021 par Marina Bellot
le 07/05/2019 par Marina Bellot - modifié le 10/07/2021
La colonie de Mettray, 1845, auteur inconnu - Domaine public

Fondée en 1839 pour rééduquer les jeunes par le travail de la terre, la colonie pénitentiaire de Mettray est devenue un terrible bagne pour enfants. Une virulente campagne de presse entraînera sa fermeture, un siècle après sa création.  

1839. Mettray, paisible village d’Indre-et-Loire, voit ouvrir sur ses terres une colonie pénitentiaire destinée à réhabiliter de jeunes délinquants.

Fondée sur des valeurs chrétiennes par le magistrat Demetz, conseiller à la Cour royale de Paris, et le vicomte Brétignière de Courteilles, l'établissement a pour mission de rééduquer les jeunes délinquants par le travail agricole, mission ainsi résumée par la formule de Demetz : « Améliorer la terre par l'homme, et l'homme par la terre. »

Hommes politiques, industriels, aristocrates... Séduits par sa noble mission, 439 membres fondateurs s’associent dans la Société paternelle, en charge de l’administration de la colonie.

La presse du Second Empire, dans sa grande majorité, applaudit.

Le Journal des débats salue ainsi le système éducatif de la colonie présenté comme un modèle du genre.

« L'établissement pourra recevoir une population de 300 enfants. Rien ne manquera à cette éducation paternelle, mais sévère, pour que ces jeunes hommes deviennent utiles à la société et à eux-mêmes. L'apprentissage sera varié ; il embrassera tous les travaux des champs et des jardins.

On organisera une discipline qui les tiendra toujours prêts à porter des secours au dehors en cas d'événements désastreux, incendies, inondations, éboulements. Par là, ils recevront les impressions qui relèvent le plus le moral de l'homme, celles qui résultent de la conscience d'un service rendu à ses semblables. »

 

Le très nationaliste Drapeau tricolore abonde :

« Les enfants reçoivent dans cette maison tous les bienfaits de la religion, de la morale et de l’éducation. Ils entrent corrompus dans l’établissement, et ils en sortent corrigés promettant à la société des membres utiles. Outre les travaux de jardinage, de greffe des mûriers, de taille des arbres, de labour à la bêche et semis, l’atelier de menuiserie, celui de tailleur et quelques soins de ménage remplissent l’intervalle des études scientifiques.

Tous ces enfants sont joyeux et bien portants. Le costume d’été est simple et convenable : courte redingote boutonnée sans col, en toile écrue, pantalon, guêtres montant au genou, bonne et solide chaussure. »

Trois ans après son ouverture, le bilan est plus que prometteur pour les 160 enfants de la colonie « soumis à une discipline conçue tout entière dans le but de réveiller le sens moral engourdi dans leur âme », assure Le Journal des débats :

« Jusque-là tout le monde est unanime dans la louange. L'excellence du but, le choix judicieux des moyens, le dévouement et les lumières des directeurs, la laborieuse rudesse du régime et son heureuse action sur la santé physique et sur l'amendement moral des enfans, tout cela a été unanimement reconnu et approuvé. »

Et si des voix critiques se font alors entendre, elles portent non sur le bien-fondé d’un tel établissement mais sur son coût jugé par certains trop élevé :

« Comme il faut malheureusement que le besoin de critiquer se satisfasse toujours par quelque endroit, on a trouvé que Mettray coûtait trop cher, que Mettray ne faisait pas ses frais, que Mettray, en un mot, n'était pas une bonne affaire. Ce mot est terrible, à une époque où les questions d'humanité qui obtiennent le plus de succès sont celles qui se font par actions et qui rapportent des dividendes à leurs actionnaires. »

La « régénération » des « mauvais sujets » est un succès si l’on en croit les chiffres à l’appui dont se prévaut Le Figaro en 1857 :

« Quelle était, avant la création des établissements de bienfaisance pour les jeunes détenus, et notamment de la colonie de Mettray, la proportion des récidives pour les enfants envoyés dans les maisons de correction ? Cette proportion était de 75 0/0.

Sans la colonie de Mettray et les autres établissements charitables, sur les 1 170 colons, les trois quarts, c'est-à-dire 877, seraient devenus des mauvais sujets et des récidivistes.

La colonie de Mettray a réduit ce chiffre de 877 à celui de 116 ; c'est donc à elle que 761 enfants doivent leur régénération. »

"Le Colon de Mettray", couverture de l'ouvrage Eugène Nyon, 1845 - source : WikiCommons

Au fil des années pourtant, l’excellente réputation de cette colonie « exemplaire » se fissure, à mesure que des cas de sévices et maltraitance filtrent dans la presse.

En avril 1887, un premier scandale d’ampleur éclate lorsque des révélations viennent éclairer d’un jour nouveau les conditions de « rééducation » des jeunes colons de Mettray.

Les journaux d'lndre-et-Loire se font ainsi l’écho de « faits regrettables » qui ont entraîné des révocations en série parmi les membres de l’administration de la colonie :

« Plusieurs fonctionnaires et employés ont été révoqués.

Parmi eux figurent M. Quesnel, qui a fait fonctions de directeur intérimaire après le départ de M. de Cayla, et Fourneau, l'individu qui était chargé d'administrer les corrections.

Deux sœurs, dont l'une, la soeur Adalbert, avait, paraît-il, récemment tiré jusqu'à arracher l'oreille d'un enfant, ont été renvoyées. Les autres employés congédiés sont des chefs d'ateliers. »

Quelques jours plus tard, dans un article consacré aux « petits Martyrs de Mettray », Le Cri du Peuple se fait l’écho de témoignages glaçants d’anciens colons :

« J'ai vu enfermer des enfants dans les caves qui sont sous la chapelle. Avec cela on leur mettait la camisole de force qu'ils gardaient nuit et jour quelquefois pendant plus d'une semaine.

Ils n'avaient pour toute nourriture que 250 grammes de pain que leur jetait un employé, ce qui obligeait les malheureux à se coucher à plat-ventre et à manger leur pain comme leur chien. »

Cas isolés ? C’est au contraire un véritable système fondé sur la violence, la peur et l’humiliation que décrit un autre ancien de la colonie :

« Je tiens à affirmer que le fait des menottes, et du cachot infect dont les journaux ont parlé n’est pas un fait isolé car il se pratique journellement. La responsabilité n'en doit pas incomber seulement à M. Quesnel (l'ancien directeur intérimaire) mais à tous ceux qui l'ont précédé à la tête de l'administration. [...]

Le mensonge est recommandé d'une façon spéciale à ceux qui sont chargés d'accompagner les visiteurs, auxquels on se garde bien de montrer les prisons et les cachots. “Il n'y a point de punitions corporelles, leur dit-on. les bons conseils et la persuasion suffisent.”  

On a bien soin de ne pas les faire descendre sous la chapelle, et je suis certain que M. le commissaire-enquêteur n'a pas été conduit dans certaine salle où, tous les jours à midi et demi, se rendent les colons, jeunes et vieux, punis pour un motif souvent insignifiant.

Là, un ancien carabinier (nommé Bouineau, de mon temps) leur administre, paternellement, toujours, cinq, dix, quinze, vingt coups d'une énorme férule. [...]

Je ne parle pas des malheureux qui, en plein hiver, sont condamnés à passer sept ou huit jours, au moins, dans un cachot, les mains attachées derrière le dos, à moitié nus pour satisfaire aux besoins de la nature, et obligés de mordre à belles dents dans le morceau de pain noir déposé sur les planches qui leur servent de lit. J'en ai vu un puni de cette façon pour un vol de fruits. »

Débute alors le lent déclin de la colonie, à l’égard duquel le pouvoir politique de la IIIe République, dans un contexte d’anticléricalisme, se montre méfiant.

On ne compte plus les « incidents » lorsqu’en 1909 un adolescent nouvellement arrivé est retrouvé pendu dans sa cellule.

« Le scandale de Mettray » se répand alors dans la presse, qui qualifie désormais la colonie de « bagne pour enfants ».

Mais il faut attendre les années 1930 et la campagne de presse portée par Alexis Danan, journaliste du très populaire Paris-Soir, pour que les pouvoirs publics se saisissent véritablement de la question.

Détracteur acharné et virulent des « établissements de torture », Mettray en tête, Alexis Danan ne cesse d’appeler, article après article, à la fermeture de Mettray, interpellant parfois directement le ministre de la Justice, comme dans l’édition du 23 novembre 1934 :

« M. Guépin a tué des enfants à Mettray. J'ai, dans Paris-Soir, imprimé le nom de ses victimes et la date de ses crimes. Je sais qu'il a lu mes accusations, comme je sais qu'on les a lues à Mettray. M Guépin n'a pas bronché. Son directeur, au reste, un homme irréprochable et depuis peu de mois en fonctions, n'a pas bronché. Les membres éminents du Conseil d'administration de la Maison Paternelle n'ont pas bronché. Le silence est une politique trop commode. Moi, je ne me tairai pas.

Il faut fermer Mettray ! [...]

Accomplissez votre devoir, comme j'ai conscience d'accomplir le mien en accusant MM. Guépin, Kalifa et tous autres, de meurtre et de sévices graves sur des enfants dont ils avaient la charge, faits prévus et réprimés par je ne sais au juste quels articles du Code pénal, mais assurément condamnés au taux maximum par la morale publique. »

 

Cinq ans après la publication de cet article, et un siècle après la création de la « colonie modèle » , Mettray fermera définitivement ses portes.

Quelque 17 000 enfants et adolescents y auront séjourné. Parmi eux, l’écrivain Jean Genet qui évoquera avec émotion ses années d'enfermement dans le Miracle de la rose :

« Mon séjour à Mettray ne paraît avoir été qu'une longue noce coupée de drames sanglants. »

Pour en savoir plus :

Raoul Léger, La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray - Souvenirs d’un colon 1922-1927 - Punir pour éduquer ? L’Harmattan, 1997

Luc Forlivesi, Georges-François Pottier et Sophie Chassat, Éduquer et punir. La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937), Presses universitaires de Rennes, octobre 2005

 

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