Écho de presse

La lettre de Jaurès aux instituteurs et institutrices dans La Dépêche

le 31/05/2022 par Antoine Jourdan
le 02/11/2020 par Antoine Jourdan - modifié le 31/05/2022
Jean Jaurès lisant un numéro de L'Humanité, photo de Henri Manuel, circa 1905 - source : WikiCommons
Jean Jaurès lisant un numéro de L'Humanité, photo de Henri Manuel, circa 1905 - source : WikiCommons

Le 15 janvier 1888, Jean Jaurès publie une lettre adressée aux instituteurs dans laquelle il souligne l’importance de leur rôle dans le projet républicain. En hommage à Samuel Paty, des extraits ont été lus aux élèves des écoles de France le lundi 2 novembre.

Alors que la Troisième république commence à se stabiliser, notamment par les lois constitutionnelles de 1875, les gouvernements à tendance républicaine mènent d’importantes réformes qui vont structurer durablement le régime. 

Parmi celles-ci, les projets de loi visant à mettre en place une école de la République libérée du pouvoir de l’église sont particulièrement importantes. C’est ainsi que Jules Ferry, Ministre de l’Instruction publique de façon quasi continue entre 1879 et 1883, fait voter la gratuité de l’école publique en 1881 et rend, en 1883, l’éducation laïque et obligatoire pour les enfants âgés de 6 à 13 ans.

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Dans cette République naissante, les instituteurs vont prendre un rôle de première importance. Véritables missionnaires laïques, ceux que Charles Péguy appellera les « hussards noirs » ont pour tâche de diffuser les principes républicains à l’ensemble des enfants français.

Ainsi, dans une lettre adressée à tous les instituteurs de France le 17 novembre 1883, Jules Ferry leur indique qu’ils doivent enseigner « la sagesse du genre humain, […] une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation on fait entrer dans le patrimoine de l’humanité ».

C’est dans ce contexte que Jean Jaurès, futur dirigeant socialiste et fondateur de L’Humanité mais alors simple député républicain du Tarn, publie une lettre « aux instituteurs et institutrices » dans La Dépêche, journal de tendance républicaine radicale fondé à Toulouse en 1870.

Jaurès, qui a lui-même enseigné la philosophie au lycée d’Albi, est convaincu de l’importance du rôle des enseignants dans le projet républicain.

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Car les principes fondamentaux de la démocratie qui émerge en France doivent être enseignés dès le plus jeune âge, sans quoi elle risquerait d’être affaiblie.

La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subite, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice aux cœurs tout neufs ? 

Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité. »

Ainsi, Jaurès défend-t-il une éducation structurée autour de deux grands objectifs. 

Tout d’abord, leur apprendre à lire « avec une facilité absolue », de façon à permettre aux élèves de découvrir par eux-mêmes les choses qu’il estime essentielles. En permettant à tous les enfants de la République de se plonger dans la lecture, l’instituteur leur permet une « relation familière avec la pensée humaine ».

« Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aura bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. »

S’appuyant sur les lectures des élèves, le rôle de l’instituteur sera ensuite d’aiguiller les enfants dans leur chemin vers la connaissance. Nul besoin de « longues leçons » estime Jaurès, il s’agira de leur fournir un tableau d’ensemble, cohérent et permettant de « mesurer l’effort inouï de la pensée humaine ».

Ça n’est pourtant pas une tâche aisée que de donner aux élèves l’envie d’apprendre, eux qui ne sont pas toujours assidus et qui oublient vite ce qu’on leur a enseigné. Pour que son travail soit bien fait, « il faut que le maître lui-même soit pénétré de ce qu’il enseigne », qu’il soit lui-même « émerveillé tout bas de l’esprit humain ».

Mais ce travail est essentiel : l’éducation est pour Jaurès un point de passage nécessaire pour la réussite du projet républicain, car c’est à travers elle que s’éveille la conscience de citoyen qui guidera l’action des futurs adultes.

« Je dis donc aux maîtres pour me résumer, lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs.

Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et ce jour-là bien des choses changeront. »

Dans le projet socialiste que Jaurès défendra par la suite, l’éducation occupera toujours une place centrale. Dans l’éditorial qu’il écrit pour le premier numéro de L’Humanité, il souligne que son objectif sera atteint notamment par une « une vigoureuse éducation laïque [qui] ouvre les esprits aux idées nouvelles, et développe l’habitude de la réflexion ».

Par l’école, les futurs citoyens s’émancipent et apprennent les savoirs essentiels à la mise en place d’une société juste et pacifiée. Cet effort se fait grâce aux instituteurs, dont le travail, pilier de la République, les rapproche du peuple et les sensibilise à la question sociale.

En hommage à Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre 2020, cette lettre de Jean Jaurès a été lue – dans une version sensiblement modifiée toutefois – à tous les élèves de France ce matin, le lundi 2 novembre 2020.

Pour en savoir plus :

Benoît Kermoal, « Jaurès, les instituteurs, les institutrices et la République », Fondation Jean Jaurès, 1 novembre 2020.