Interview

Une histoire accélérée du changement climatique, par Alain Gioda

le 18/07/2022 par Alain Gioda, Marina Bellot
le 18/08/2020 par Alain Gioda, Marina Bellot - modifié le 18/07/2022

De quelles sources dispose-t-on pour étudier l'histoire du climat ? Pourquoi les épisodes de canicules se multiplient-ils ? Comment expliquer que le doute perdure face à l'influence des activités humaines sur ce phénomène ? Entretien avec l'historien du climat Alain Gioda. 

« Rebâtir une part de l'histoire du climat » et penser la « climatologie du futur » : ainsi Alain Gioda résume-t-il sa mission d'historien du climat. Spécialiste en hydrologie, il a commencé par reconstituer, dans les années 1970, les conséquences des crues depuis le XIXe siècle dans la plaine du Pô, puis s'est intéressé aux techniques traditionnelles de recueillir l’eau – car elles sont souvent peu coûteuses – dans les pays pauvres : Côte d’Ivoire, Niger, Bolivie et Pérou.

Il est aujourd'hui spécialiste des énergies renouvelables, largement utilisées depuis des siècles, l’hydraulique, l’éolien et le solaire, afin de pallier les effets du « rapide et brutal changement climatique en cours ». 

Propos recueillis par Marina Bellot 

RetroNews : Comment en êtes-vous venu à la recherche sur le climat ? 

Alain Gioda : C’est une spécialisation que j’ai acquise en autodidacte avec la complicité de nombreux collègues. Plus précisément, c’est un domaine qui, selon moi, correspond à un triangle dont un premier côté est l’hydrologie ou la science de l’eau, le second, l’histoire et le dernier, l’écologie. 

À l’UMR Hydrosciences dans laquelle j’évolue à Montpellier, ma tâche peut se résumer à reconstruire un casse-tête ou un puzzle, à savoir rebâtir une part de l’histoire du climat sud-américain à partir des documents primaires c’est-à-dire ceux écrits sur place par les personnes ayant vécu des aléas climatiques qu’ils décrivent tout en demeurant ou ayant demeuré longuement aux Amériques. 

Au fil du temps, j’ai enjambé le présent pour essayer de passer à la climatologie du futur. Modestement, j’essaie d’appliquer et surtout je cherche à faire appliquer des solutions. Je parlerais même de remèdes, le plus souvent traditionnels donc issus de l’histoire et bon marché (tels les arbres fontaines et leurs clones, les filets attrape-brouillard), voire plus coûteux (ainsi les centrales hydro-éoliennes c’est-à-dire mues par des énergies renouvelables soit des forces déjà utilisées avant la Révolution industrielle), afin de pallier aux effets du brutal et rapide changement climatique en cours.

L'histoire du climat n’est-elle pas particulièrement confrontée à une documentation hétérogène et partiale ? 

On va pouvoir la recouper avec d'autres données indirectes des anciens climats issues de l’étude des carottes des glaces et des sédiments lacustres et marins, des stalagmites et stalactites des grottes, des lichens, des coraux, des pièces archéologiques, etc. L’ensemble de ces données, dont celles historiques, est connu sous le nom anglais de proxy data.

Les écueils du manque de données et de leur hétérogénéité se rencontrent dans tous les domaines de la science mais, de manière sans doute un peu plus marqués, en histoire du climat. D’une manière générale, l'histoire est partiale, comme vous le dites bien, car écrite par les vainqueurs, et l’histoire du climat est donc a priori une histoire de la noblesse puis de la grande bourgeoisie, bien plus qu’une histoire populaire. Ceci dit, si l’on enlève les filtres et qu’on essaie de travailler honnêtement et patiemment, on récupère beaucoup d’informations. 

Il y a deux champs distincts : premièrement, la recherche archivistique du climat qui utilise des archives - dites aussi, dans notre jargon, des documents primaires - qui souvent ne souffre pas de biais gênants : registres des décès, dates de la véraison (changement de la couleur des grains) et des récoltes des raisins (importantes pour célébrer ensuite la messe donc elles sont très suivies et consignées, année après année quelquefois pendant des siècles, par les abbayes), dates du gel du vin de messe, etc. Cette approche permet de remonter jusqu’au Moyen Âge en Europe. 

De manière quantitative, par exemple en Égypte, des instruments spécifiques, les nilomètres, ont suivi et mesuré les crues et donc permis la prévision des récoltes suivantes des champs riverains du Nil, cela dès le bas empire des pharaons. En Inde, la mesure fine de la pluie, dans des bols, remonte au IVe siècle av. Jésus-Christ. Elle est décrite précisément dans l’essai politique, militaire et économique Arthashâstra, œuvre de Kautilya alors le premier ministre de l’empire Maurya (contemporain de celui d’Alexandre le Grand). Le but de la mesure de la pluie, dans ce traité « de la prospérité par une bonne gouvernance » est toujours d’anticiper le volume des récoltes pour les taxer, comme chez les Égyptiens, afin de gérer au mieux l’ancien empire indien.

Le second champ est celui des ouvrages et autres textes publiés. C’est le domaine de l’histoire, entendue souvent comme récit national et, entre nous, on parle alors de données secondaires. Certes les données climatiques peuvent être biaisées mais, en général, les historiens se focalisent sur les faits politiques, militaires, économiques et sociaux. L’histoire agraire faite par les masses, les gens de peu qui étaient largement analphabètes, ne les motive pas sauf à quelques exceptions près, tel l’universitaire Emmanuel Le Roy Ladurie. Ici, l’histoire peut s’écrire au rythme lent du monde agraire et des saisons. Cela permet, toutefois, de connaitre la respiration de ce macrocosme qui est essentiellement impacté par les aléas climatiques, souvent source de maladies localement.

Il est recommandé de recouper, pour les périodes communes, les deux champs de recherche, ceux des archives et des publications, afin de contrôler et enrichir la qualité des données sans oublier des informations issues d’autres domaines soit les autres proxy data.

Autre phénomène intéressant dans l’histoire du climat, les grandes différences de perception, d’une époque à l’autre… 

En effet, la perception du chaud et du froid, par exemple, ou de la forêt et de la déforestation a beaucoup varié dans l’histoire. 

Classiquement, les conquistadors détestent la chaleur humide. Beaucoup d'entre eux sont originaires de la Meseta espagnole – Estrémadure –, une des régions les plus arides du pays. Quand ils vont en Amérique du Sud, ils espèrent retrouver le climat qu'ils connaissent : froid, sec et sain. Or les régions où ils arrivent sont au contraire chaudes et humides. Ils sont mal à l'aise car ils assimilent l'humidité à la diffusion des maladies.

Les conquistadors, et plus tard les colons, vont donc privilégier les espaces ouverts, le ciel clair donc ensoleillé (importance de la lumière dans la culture catholique qui stigmatise l'ombre, les ténèbres) c'est-à-dire aussi leurs paysages et climats familiers : ceux de l'Estrémadure de Cortès, de Pizarro et Diego de Almagro et, de façon plus littéraire, de la Manche de Don Quichotte. Chez eux, il se note l'importance du froid « revigorant » pour leur bonne santé et de pouvoir planter les espèces issues d'Europe (blé, vigne, etc.). D'où, une implantation humaine privilégiant, sous les tropiques, les zones hautes : les Andes et son Altiplano et les chaînes de montagne et les hauts plateaux du Mexique.

Les endroits malsains sont assimilés aux endroits chauds et humides et donc forestiers. Ainsi, la déforestation est vue comme positive : les chroniqueurs de la conquête de l’Amérique avaient consigné, dans leurs écrits, la baisse des précipitations à la suite de la grande déforestation provoquée par l’extension de la canne à sucre. 

La perception de la déforestation a ainsi varié dans l’histoire : pour les conquistadors des XVe et XVIe siècles, la déforestation améliore l’état de la nature car elle assèche les tropiques, fait reculer les pluies incessantes et montre ainsi l’œuvre civilisatrice des Espagnols et des Portugais en Amérique qui correspond, en agriculture spéculative d’exportation, à l’introduction puis à l’extension de la culture de la canne à sucre. Plus tard, à l'époque des Lumières, la déforestation sera, à l'inverse, perçue comme nocive car elle désertifie les terres auparavant vertes et elle détruit les contrées du « bon sauvage ».

Sur le fond, il n’y a rien de scientifique à mon sens : il s'agit plutôt d'interprétations qui permettent de justifier des politiques différentes. Les hommes de pouvoir se servaient, pour la plupart d’entre eux, des connaissances et des scientifiques de l’époque – ces derniers étant des cautions – pour avancer jour après jour. Leur démarche n’a pas changé à notre époque, sauf lorsque les gouvernants ont un dessein à long terme.

L’histoire de la découverte de l’effet de serre montre elle aussi, selon vous, comment « la science ne suit pas le chemin tracé par les scientifiques, même les meilleurs ».

La hausse du CO2, débouchant sur celle des températures, a été démontrée en laboratoire dès 1896, par le Prix Nobel de chimie Svante Arrhenius, puis largement divulguée, à partir de 1906, toujours par ce dernier. 

Cette découverte de l’effet de serre l'a enchanté : il pensait injecter du CO2 dans l'air pour que la Suède connaisse enfin des étés doux et puisse cultiver des pommes de terre… Dans un texte de 1906, Arrhenius prédit même que, grâce à la hausse des émissions humaines de CO2 constatée depuis la révolution industrielle, celle des températures devrait être suffisante pour prémunir le monde d’une nouvelle ère glaciaire. Il y estime qu’une planète plus chaude est nécessaire afin de nourrir la population humaine, en forte et rapide augmentation, et donc que le réchauffement climatique est un changement positif !

Depuis quand est-il admis que la dérégulation du climat est problématique pour l'avenir de la planète ? 

Officiellement, depuis la COP1 c’est-à-dire 1995. COP est l’acronyme anglais de Conference Of the Parties au sens des États. La COP1 a lieu à Berlin. Le monde est alors divisé entre pays riches et pays pauvres, ces derniers refusant de porter la responsabilité du réchauffement climatique. Berlin ouvrira la voie à la Conférence de Kyoto en 1998, où des objectifs de réduction des émissions de CO2, regroupés sous le nom de protocole, seront pris, dans le cadre d’un traité international, hélas sans grand succès.

Auparavant, dans le monde scientifique, une date importante est la création du GIEC en 1988. Le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat est une organisation qui a été mise en place, à la demande du G7 (groupe des 7 pays occidentaux les plus riches), par l’Organisation Météorologique Mondiale et le Programme pour l’Environnement des Nations Unies.

Comment expliquer la récurrence de plus en plus forte des phénomènes extrêmes, de type canicules et sécheresses ? 

Sécheresse et canicule sont deux phénomènes différents même s’ils peuvent être associés en période estivale, à l’instar de ce mois d’août 2020. La sécheresse est, d’abord, la conséquence d’un déficit des pluies qui ne permettra pas le renouvellement des réserves d’eau. On parle alors de sécheresse pluviométrique. Ainsi, selon Météo France, le mois de juillet 2020 est le plus sec en France depuis 1959. Par exemple, dans le département de l’Ain, le déficit pluviométrique dépasse 50 % sur l’ensemble du département et atteint même 80 % sur la région de Valromey.

La canicule, quant à elle, aggrave la situation de la sécheresse agricole à cause des fortes chaleurs estivales qui accentuent l’évaporation des plantes, déjà intense en cette saison. « Son nom vient de la constellation du Grand Chien que les Romains voyaient bien dans le ciel en été. En particulier, y brille Sirius, appelée par eux la Petite Chienne (canicula), son étoile la plus brillante qui est visible en juillet et août », d’après le site de Météo-France. C’est donc un phénomène lié à l’astronomie.

Les canicules estivales sont donc la norme mais, à l’inverse, enregistrer des températures extrêmement élevées, hors de cette saison, commence à s’observer. N’étant pas spécialiste de la climatologie actuelle, j’emprunterai le texte suivant à une collègue de Météo-France à laquelle j’ai eu la chance d’être associé, l’an dernier. Christelle Robert, ingénieur prévisionniste, écrit que « les canicules font partie intégrante de la variabilité de notre climat ainsi les deux datées de 2019 (fin juin et juillet) avaient été précédées [par celle de juin 2017]. Cependant, celle du mois de juin 2019 a été exceptionnellement intense pour la période estivale [46°C relevé dans la région de Montpellier-Lunel]. Et nous estimons que, dans un contexte de réchauffement climatique, les évènements caniculaires pourraient se faire de plus en plus précoces et tardifs, de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses… ».

La sécheresse agricole peut être aggravée voire causée par les interventions humaines. En pratique, le prélèvement à des fins essentiellement d’irrigation des rivières et des nappes souterraines peut aboutir au tarissement des cours d’eau. Dans ce cas, après les sécheresses pluviométrique et agricole, on parle de sécheresse hydrologique. De ce côté, la pression humaine provoquera de plus en plus de sécheresses à moins de changer pour des cultures moins gourmandes en eau et donc d’abandonner, dans des régions entières par exemple, la culture du maïs, et, hors du monde agricole, de faire baisser le nombre de piscines, de stations de lavage automobile, etc. Selon Météo France, « de manière générale, les résultats de ces simulations climatiques mettent en évidence une augmentation continue des sécheresses du sol en moyenne annuelle sur le territoire métropolitain au cours du XXIe siècle ».

Depuis la canicule de 2003, rien n'a été fait, de manière significative, pour améliorer la situation chez nous. Pendant des décennies, les architectes ont tout misé sur le béton type Portland, un matériau extrêmement polluant à fabriquer (émission de CO2 et de chaleur à gogo) et pas du tout adapté en matière de lutte contre la chaleur. Selon des architectes écologistes, il reste toutefois difficile à remplacer à grande échelle même si des substituts existent tel le béton de chanvre. Actuellement les îlots de chaleur urbains se multiplient avec des différences de températures pouvant atteindre 7°C à Paris, selon les quartiers, en faveur des rares zones boisées de façon intensive. Dans ce cadre, la place en ville de l’arbre est à réévaluer d’urgence. Ce choix de planter sera complété par le développement de toits, balcons et murs végétalisés (les jardins verticaux), de potagers urbains dans les friches industrielles, la relance des anciens jardins ouvriers, l’établissement de colonies d’abeilles pollinisatrices, etc. Les recettes sont connues et elles sont déjà très partiellement appliquées, mais il reste à passer à grande échelle.

Pour endiguer ces phénomènes, il faudrait d'abord que tout le monde comprenne qu'une voiture (à moteur thermique) qui roule, c'est 70 % d'énergie perdue sous forme de chaleur. De même, quant au financement public, les politiques doivent mettre de côté les industries nucléaires (qui retardent le déploiement des énergies renouvelables), pétrolières ou automobiles (hors véhicules électriques ou à hydrogène), navales ou aéronautiques (hors tentatives autres que la propulsion par le pétrole) afin de se tourner enfin vers des industries plus vertueuses. « Vaste programme ! » ou plutôt « Lourde tâche ! » pour reprendre des mots du général De Gaulle. En effet, de tels choix sont de ceux qui fâchent durablement (on dit, de façon moderne, qu’ils sont clivants) et on a pu constater globalement, lors des mesures prises pour la sortie de la crise économique du coronavirus, qu’ils n’ont pas été faits chez nous.

Selon vous, pourquoi le doute perdure-t-il face à l'influence des activités humaines sur ce phénomène ? 

Peu de gens en Europe mettent aujourd’hui en cause la réalité du changement climatique rapide en cours, car chacun d’entre nous peut le constater sur sa peau. Mais tout le monde n'admet pas que ce changement, dû au développement et au succès de la Révolution industrielle et que l'on connaît depuis 150 ans fgrâce à certains scientifiques, soit causé par l'homme.

Volontairement, certains confondent le temps de la géologie avec celui de l'histoire, et ainsi peuvent-ils ainsi affirmer, sans se tromper, qu'il y a eu un maximum thermique du Paléocène-Éocène, il y a 56 millions d'années, qui disparut vers 40 millions d'années, lors de la mise en place d’une période froide. Ainsi le climat s'était-il réchauffé et ce n'était pas à cause de l'homme mais à cause des cycles solaires. Toutefois, la grande différence est son caractère progressif quant à son apparition et donc sa disparition étalée dans le temps sur des millions d’années qui contraste avec la rapidité du phénomène en cours. 

Certains citent également la froidure extrême de l’été 1816, conséquence elle des cendres et gaz projetés par l’explosion du volcan indonésien Tambora en 1815. Ce n'était pas à cause de l'homme, bien évidemment, mais ici on parle de réchauffement climatique ! Même parmi les scientifiques, l'adhésion n'est pas aussi claire qu'on voudrait le croire.

De nombreux secteurs de la science sont assez rétifs pour admettre le caractère crucial du changement climatique induit par les activités industrielles. Ainsi, en particulier, la géologie regroupe les tenants des ressources énergétiques fossiles – charbon, hydrocarbures, gaz – dont l’utilisation massive est largement la cause du réchauffement climatique. Fondamentalement, bien des physiciens, chimistes comme d’autres scientifiques, ingénieurs et techniciens pensent que l'homme est capable de trouver la solution à tous les problèmes (y compris à ceux qu’il cause) par l’ingénierie environnementale.

Par ailleurs, chacun défend sa chapelle : la place que les climatologues prennent, donc les budgets qu'ils accaparent, est jugée trop importante par des tenants d’autres disciplines scientifiques… Alors ce n’est plus un débat sur le fond de la question des causes et les implications du réchauffement climatique de ces derniers siècles, depuis la Révolution industrielle, mais autour du pouvoir et de l’argent  attribués à certains chercheurs. 

Alain Gioda est historien du climat. Chercheur à l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement), personne-ressource en histoire du climat auprès de l'Unesco (Programme Hydrologique International), l'OMM (Programme Climatologique Mondial) et de l'ICA (Conseil International des Archives), il a participé à de nombreuses recherches sur le sujet et a co-signé un ouvrage collectif, Manifeste pour les nouvelles ressources, publié au Cherche-midi en décembre 2018.