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L’affaire Troppmann en 1869

le par - modifié le 05/08/2020
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« Paris est encore sous la vive émotion causée par la découverte des cadavres de six victimes du crime horrible, commis avec une férocité inouïe pendant la nuit de dimanche à lundi » titrait Le Petit Journal du 24 septembre 1869. L’affaire Troppmann est une des affaires criminelles les plus sensationnelles et les plus médiatisées du Second Empire. elle a permis au Petit Journal de s’imposer comme un journal populaire à grand tirage, dont les faits divers sordides constituent le fond de commerce.

« L’abominable crime de Pantin » défraie la chronique

Tout commença le 20 septembre quand un paysan, dénommé Langlois, découvrit dans son champ vers Pantin un cadavre.

Très rapidement les enquêteurs exhumèrent d’un charnier cinq autres corps, qui furent identifiés comme ceux de Mme Kinck et de 5 de ses enfants, atrocement mutilés.  C’est le point de départ d’une affaire criminelle qui va passionner l’opinion publique et qui va bénéficier d’une très grande médiatisation. La presse quotidienne s’empare de l’affaire et multiplie les articles détaillant avec une précision morbide les violences subies par les victimes (Le FigaroLe Gaulois et Le Temps, 22 septembre 1869) et en les agrémentant de dessins de presse en première page représentant les cadavres (Le Gaulois, 24 septembre 1869).

Assassinat commis à Pantin - source : Gallica-BnF
Assassinat commis à Pantin - source : Gallica-BnF

Très rapidement les enquêteurs et la presse soupçonnent le père et le fils aîné Kinck, respectivement Jean et Gustave, d’avoir fomenté le crime.
C’est le cas de Thomas Grimm, qui suit l’affaire pour Le Petit Journal : « Un père poussé par une haine farouche ou par une odieuse cupidité a tué sa femme et cinq de ses enfants ! Un fils ! L’aîné de la famille, a porté sur sa mère une main parricide. Et tous les deux avec une cruauté indescriptible, et qui n’appartient pas à l’humanité, ils ont entassé dans la terre les cadavres de six personnes qui la veille encore leur donnaient les noms doux et sacrés d’époux, de père et de frère… » (24 septembre 1869).

Troppmann assassine Mme Kinck et ses cinq enfants - source : Gallica-BnF
Troppmann assassine Mme Kinck et ses cinq enfants - source : Gallica-BnF

Mais l’affaire prend une autre tournure avec l’arrestation au Havre d’un alsacien nommé Troppmann, le 23 septembre, qui cherchait à fuir après un contrôle d’identité de routine mené par le gendarme Ferrand. Il se jeta dans la Seine quand le gendarme fit référence au crime de Pantin. Il fut repêché par un calfat nommé Hauguel (Le Gaulois, 31 décembre 1869) que Le Figaro récompensa de sa bravoure en lui remettant une montre en or.

Le Monde illustré, 2 octobre 1869 - source : Gallica-BnF
Le Monde illustré, 2 octobre 1869 - source : Gallica-BnF

Jean-Baptiste Troppmann (1849-1870)

Né à Brunstatt dans le Haut-Rhin en 1849, Jean-Baptiste Troppmann est  jugé et condamné en décembre 1869 à la peine de mort pour l’assassinat des membres de la famille Kinck. 

André Gill, Troppmann, dans L'Éclipse - source : Gallica-BnF
André Gill, Troppmann, dans L'Éclipse - source : Gallica-BnF

L’enquête, le procès et l’exécution : une presse captivée par l’affaire

Troppmann donna une première version des faits en accusant le père, Jean, et le fils aîné Kinck, Gustave, contredite par la découverte du corps de ce dernier le 26 septembre à proximité du charnier (Le Gaulois, 27 novembre 1869). Il avoua les crimes le 13 novembre (Le voleur, 19 novembre 1869). Jouant avec le chef de sûreté, Antoine Claude, et les enquêteurs, il les met sur la piste du corps de Jean Kinck, qu’il avait empoisonné, découvert vers les ruines du château de Herrenfluh le 25 novembre 1869, vers Cernay en Alsace.

Troppmann empoisonne Jean Kinck dans la forêt de Wattwiller, 1870 - source : Gallica-BnF
Troppmann empoisonne Jean Kinck dans la forêt de Wattwiller, 1870 - source : Gallica-BnF

L’enquête puis le procès, qui commença le 28 décembre, cherchèrent à établir les relations entre Troppmann et la famille Kinck, les mobiles des crimes et leur déroulement (Le Siècle, 31 décembre 1869 ; Journal des débats, 30 décembre 1869). Après avoir pu nouer des liens avec cette famille de la petite bourgeoisie roubaisienne, Troppmann chercha à leur extorquer de l’argent. Il assassina le père en Alsace après lui avoir fait miroiter une affaire le 24 août. Puis il inventa un stratagème pour faire croire à la famille du défunt que celui-ci avait besoin d’une grosse somme d’argent. Le reste de la famille croyant rejoindre Jean Kinck vivant, était venue à Pantin sans l’argent espéré par Troppmann qui les assassina dans la nuit du 19 au 20 septembre.

Jugement et condamnation de Troppmann, 1870 - source : Gallica-BnF
Jugement et condamnation de Troppmann, 1870 - source : Gallica-BnF

La presse s’interroge sur la présence de complices dans le meurtre de Pantin : « Cet homme est d’un cynisme effrayant. Mais a-t-il oui ou non des complices ? » (Le Gaulois du 31 décembre 1869). L’acte d’accusation place Troppmann comme le seul auteur des 8 assassinats. De même, les journaux cherchent à expliquer le crime par l’esprit tourmenté de son auteur. « Ici se passe une scène hideuse. Troppmann n’est pas un être humain ; il y a dans ce cerveau une perturbation que nul ne peut nier ... ». (Le Gaulois, 1er janvier 1870).

Jean-Baptiste Troppmann fut condamné à mort le 30 décembre et guillotiné le 19 janvier devant une foule immense (cf. analyse de l'extrait de l’article du Petit Journal, 20 janvier 1870).

Exécution de Jean-Baptiste Troppmann, 1870 - source : Gallica-BnF
Exécution de Jean-Baptiste Troppmann, 1870 - source : Gallica-BnF

Le rôle de l’affaire Troppmann dans la naissance du fait divers et dans l’expansion du Petit Journal

La presse quotidienne traite l’affaire comme s’il s’agissait d’un roman-feuilleton. Ce fait divers a assuré au Petit Journal, journal conservateur et populaire fondé par Moïse Millaud une très large diffusion. L’imprimeur du Petit Journal déclara :

« Jamais crime n’a excité à ce point l’émotion et la curiosité. Tout autre événement passe inaperçu […]. » 

Le tirage du Petit Journal du 23 septembre atteint 367.000 exemplaires et les demandes dépassent les 400.000 le lendemain (Le Petit Journal, 24 septembre 1869). Le crime fait vendre et participe de l’essor de la presse populaire dans les années 1870, ce qui suscite de nombreux débats au sein de la presse française.

Les journaux quotidiens ne se contentèrent pas de suivre l’affaire Troppmann : ils cherchent à participer à l’enquête et à publier des « scoops » pour mettre à distance leurs concurrents.
Le Figaro a ainsi envoyé Henri Colonna à Roubaix sur les traces de la famille Kinck et Eugène Morand sur les traces des meurtres à Paris (24 septembre 1869).
Le Petit Journal procède de même envoyant Marc Constantin à Roubaix quand Thomas Grimm, chroniqueur vedette (un pseudonyme collectif utilisé par Henri Escoffier et ses collaborateurs) fait un récit toujours orienté des crimes.

Les meurtres de Troppmann sont restés dans la mémoire collective : Le Petit Parisien rappelle encore les assassinats de Troppman 35 ans après (3 septembre 1904). Il est devenu pour la presse et l’opinion publique l’archétype du criminel abominable, de la « figure du mal »  à laquelle les autres criminels sont comparés (Le Matin, 20 décembre 1937) au point même où par détournement les opposants de Thiers voit en lui un nouveau Troppmann après la Commune.

Bibliographie

 

Véronique Gramfort, « Les crimes de Pantin : quand Troppmann défrayait la chronique », dans Romantisme, n° 97 (1997), p. 17-30.


Olivier Isaac, « Les enquêtes balbutiantes des journalistes durant l'affaire Troppmann », dans Jean-Claude Farcy, Dominique Kalifa, Jean-Noël Luc (dir.), L'enquête judiciaire en Europe au XIXe siècle, Paris, 2007, p. 231-239.


Jean-Noël Jeanneney , « Troppmann, la figure du Mal », dans L'Histoire, n° 343 (juin 2009), p. 88-89.


Laurent Lallemand, Les Grandes Affaires criminelles d'Alsace, Éditions de Borée, 2005.


Michelle Perrot, « L'affaire Troppmann (1869) », dans L'Histoire, n° 30 (janvier 1981), p. 28-37.