Écho de presse

Le « pont des suicidés » des Buttes-Chaumont

le 30/07/2021 par Pierre Ancery
le 27/06/2018 par Pierre Ancery - modifié le 30/07/2021
Le Petit Journal, supplément du dimanche, 13 novembre 1898 - source : RetroNews-BnF

Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, un pont du célèbre parc parisien a été le théâtre de dizaines de suicides. Une vague tragique abondamment relayée par la presse, certains journaux parlant même de « mode ».

Créé en 1867 par Napoléon III, le parc des Buttes-Chaumont, dans le 19e arrondissement de Paris, fut aussitôt apprécié comme un merveilleux lieu de promenade, un journaliste parlant même de « la plus belle chose que Paris puisse montrer ».

 

Mais à partir de la fin du XIXe siècle, il devint tristement célèbre pour une autre raison. La Presse du 10 juillet 1896 explique :

« Le légendaire pont des Soupirs a fait son temps. Nous avons maintenant le pont des suicides.

 

Il est joli comme tout, situé dans un parc adorable et domine une pièce d'eau minuscule où les cygnes baladent leur majesté. C'est le pont de briques, aux Buttes-Chaumont.

 

Quel bel horizon pour mourir !... Il paraît que vingt-neuf personnes, depuis un mois, venues là pour en finir avec l'existence, ont pu mettre leur fatal projet à exécution [...]. Il faut, en vérité, être fâché tout rouge avec la vie pour mettre fin à ses jours au milieu d'un tel Éden. »

Le « pont des suicidés » (ou « pont des suicides »), c'est le surnom donné depuis peu à cette passerelle haute de 22 mètres qui franchit le lac des Buttes-Chaumont et relie sa rive sud à l'île du Belvédère.

 

Le nombre de suicides comptabilisés sur ce pont est tel que cet été là, les habitants du quartier signent « une pétition pour demander la surélévation du parapet qui n’a que 98 centimètres de hauteur », comme nous l'apprend La France du 10 juillet. Et de raconter les circonstances du dernier drame qui s'y est joué :

« Cet endroit a été, hier encore, le théâtre d’un suicide accompli en des circonstances singulières. Le garçon chargé de transporter à la Morgue les corps trouvés dans l'arrondissement passait place de la mairie lorsqu’il fait la rencontre d’une jeune femme qui lui remet une pièce de un franc en lui disant :

 

– Attendez cinq minutes sous la grotte du lac, cela vous évitera la peine de revenir.

 

Quelques instants après, le corps de la jeune femme s'abattait sur le sol et le garçon auquel elle avait remis un franc transporta le cadavre à la Morgue. »

Quelle est la part de vérité et de fantasme dans cette anecdote, difficile de le dire aujourd'hui... Mais une chose est sûre : entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, de nombreuses personnes choisissent le lieu pour mettre fin à leurs jours, comme en attestent les innombrables récits parus dans les journaux de l'époque.

 

En août 1897, Le Journal raconte :

« On a retiré du lac des Buttes-Chaumont, hier matin à cinq heures, sous le pont de briques appelé le “pont des suicidés”, le cadavre d’un nommé Godin, demeurant route de Romainville, aux Lilas. »

En 1898, le même journal raconte dans son supplément du dimanche comment un désespéré a miraculeusement survécu à son saut (voir l'illustration en tête d'article) :

« Tout récemment encore, un homme de soixante-deux ans, Charles Poncelet, s'est précipité sur les rochers qui l'avoisinent. Par un hasard inouï, il a été retenu par ses vêtements à une anfractuosité.

 

Le dégager était extrêmement difficile ; nos pompiers, dont le courageux dévouement et l'adresse ne connaissent point d'obstacle, y sont pourtant parvenus.

 

À l'aide de cordages, l'un d'eux est descendu jusqu'auprès du désespéré, et quelques minutes après, ils étaient tous deux en sûreté. On a pu constater qu'aucune des blessures de Poncelet n'était grave ; il guérira et tout porte à croire qu'il ne renouvellera point sa tentative de suicide. »

En 1906, La Presse relate un autre cas, cette fois fatal :

« Alors que de rares promeneurs circulaient hâtivement dans le parc des Buttes-Chaumont, le gardien Alexis aperçut, ce matin, un homme de mise correcte, mais d'allure fiévreuse, qui se dirigeait vers le pont de briques qui conduit à la route du Belvédère et qu'on a dénommé le “pont des Suicidés”.

 

Il nous raconte en ces termes la scène dont il fut témoin et que nous signalons brièvement en troisième page :

 

Je me précipitai aussitôt à sa rencontre ; il gesticulait en marchant, et, à son exaltation, je devinai tout de suite de quoi il retournait : ce promeneur avait l'intention de se détruire. Mais il possédait sur moi une avance de cinquante mètres environ. Il enjamba rapidement la balustrade et piqua une tête sur la route qui court, transversale au pont, à trente mètres en bas, en poussant un cri strident […].

 

C'est en vain que nous essayâmes de ranimer cet amas de chairs en bouillie ; la mort avait fait son œuvre, et nous fûmes prévenir M. Cuvellier, commissaire de police, pour les constats d'usage.

 

Ajoutons que c'est la neuvième personne qui se suicide au même endroit depuis le commencement de cette année. »

Tout comme Le Siècle en 1914 :

« Hier après-midi, la liste des victimes volontaires du pont fatal s'est encore allongée. Vers une heure, un homme a franchi le parapet et est venu s'écraser sur le sol.

 

Le désespéré, dont la mort fut instantanée, semble âgé de quarante-cinq ans. Il était coiffé d'un chapeau melon et vêtu d'un chandail et d'un pantalon noirs. Son identité n'ayant pu être établie, le corps a été transporté à la Morgue. »

Les éditorialistes s'emparent du sujet. Certains parlent même de « mode ». Dès 1898, Émile Bergerat rédige au sujet du « pont fatal » un billet humoristique plutôt cynique (il s'intitule « Plouf ! Plouf ! ») dans lequel il relie cette vague de suicides au mal-être inhérent à la vie dans une capitale :

« Aux Buttes-Chaumont, dans le square, il y a un pont que l'on appelle : le pont des suicidés.

 

C'est l'un de ces lieux ensorcelés d'où il est plus doux qu'ailleurs, paraît-il, et où il devient contagieux de sauter de vie à trépas et d'enjamber le parapet de l'éternité. On va le voir, le dimanche, en famille ; puis, dans la semaine, il ne passe pas de jour que quelque heureux tenant de notre admirable Pacte Social n'y vienne renoncer, la tête la première, à ses droits électoraux et se démettre, dans l'eau du lac, de sa souveraineté démocratique […].

 

[La police] ne sait plus comment s'y prendre pour paralyser l'action léthifère du pont sur une population enthousiaste et qui demande déjà des numéros, comme à l'omnibus, pour le plongeon définitif et salutaire.

 

Si le vent de la mode se met à souffler sur ce goût public d'anéantissement que je signalais ici même il y a quelques mois, il faudra en venir à détruire le pont, beau travail d'art cependant, puis à combler la mare et enfin à fermer le square.

 

Mais ça repartira ailleurs. On est trop heureux dans ces capitales. »

À partir des années 1920, il semble pourtant que le pont des suicidés fasse moins d'adeptes, comme le relève Le Journal en 1929 : « On ne se jette plus du haut du pont, paraît-il. Question de mode. Ce n'est plus le pont des derniers soupirs. »

 

Même si certains, hélas, le choisissent encore pour accomplir leur dernier geste, ainsi que le révèle L’Écho de Paris en 1937. Le quotidien explique toutefois que d'autres lieux parisiens élevés lui font désormais concurrence :

« Un malheureux s'est jeté, l'autre jour, du pont des Buttes-Chaumont, haut de 67 mètres, et s'est écrasé sur le sol. Il y a longtemps que pareil moyen de suicide n'avait été enregistré.

 

Une année, il y eut 17 suicides. Si bien que l'administration fit surélever le garde-fou du pont des Buttes-Chaumont, que le populaire appelait “le pont des suicidés”.

 

La mode, si j'ose dire, fut alors de se précipiter du haut de la colonne Vendôme, puis, la porte d'entrée ayant été fermée, les désespérés choisirent la colonne de la Bastille. On ferma cette porte aussi. Il restait la Tour Eiffel. Les suicides y furent rares. Le dernier a été enregistré par les journaux ces jours-ci. »

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