Écho de presse

1901 : L'ignoble cas de la Séquestrée de Poitiers

le 07/11/2021 par François Cau
le 10/08/2021 par François Cau - modifié le 07/11/2021

La découverte de Blanche Monnier, confinée par sa famille pendant près de 25 ans dans la même chambre sans fenêtre, ravive la passion du public français pour les faits divers scabreux.

Tout part d’une lettre anonyme, rédigée par le compagnon d’une des domestiques de la maisonnée Monnier : Blanche, 52 ans, serait retenue prisonnière dans le domicile familial, dans des conditions particulièrement odieuses.

« Le commissaire de police se rendit chez Mme veuve Monnier qui refusa de le recevoir, le priant d’aller trouver son fils, M. Monnier, ancien sous-préfet, demeurant rue de la Visitation dans une maison voisine.

M. Monnier fit également répondre au commissaire qu’il ne recevait personne. Le commissaire central insista, finit par être reçu par M. Monnier, qu’il somma de lui laisser voir sa sœur. […]

Lorsque le commissaire central ouvrit la porte, une obscurité presque complète y régnait. Une odeur infecte se répandait dans le réduit, dont la fenêtre était fermée, garnie de bourrelets, et les persiennes closes cadenassées.

Dans un coin, se trouvait un grabat, une paillasse pourrie. Là, sur une toile cirée, reposait un être humain réduit à l’état de bête sauvage, se cachant sous une couverture, poussant des gémissements inarticulés.

La malheureuse était entièrement nue. Sa maigreur était telle qu’on eût dit un squelette : les cuisses étaient de la grosseur du poignet d’une personne ordinaire, les bras comme le goulot d’une bouteille ; les doigts avaient le volume d’un crayon et, au bout, des ongles d’une longueur démesurée. Quant à la figure, c’était à faire frémir. Les cheveux, mêlés depuis tant d’années, formaient une natte indescriptible, semblable à du crin emmêlé. Là-dedans grouillait une vermine énorme et infecte.

L’infortunée était couchée sur une sorte de croûte formée par ses excréments, ses déjections, des débris de viande, de pain en putréfaction entassés là depuis des années ; autour de tout cela, des vers énormes rampaient, des rats, de la vermine de toutes sortes vivaient là et se reproduisaient en toute liberté, au milieu de cette infection constante. »

La presse nationale reprend vite l’information et avec elle, la description de cette scène cauchemardesque, sous les deux mêmes titres, déclinés ad nauseam : « La séquestrée de Poitiers » ou « Le scandale de Poitiers ».

Le Petit Parisien se hasarde à une théorie, vite éventée.

« De l’enquête personnelle à laquelle je me suis livrée, il résulte que la malheureuse créature aurait été ainsi renfermée parce qu’elle avait autrefois la manie de ne conserver aucun vêtement et de se montrer nue aux fenêtres.

C’est ce qui expliquerait, d’ailleurs, pourquoi les magistrats l’ont retrouvée sans vêtements. »

D’autres évoquent encore une tentative de captation d’héritage. En fait, l’affaire trouverait plus vraisemblablement son origine dans un amour contrarié de Blanche pour un notable protestant, confession honnie par la veuve Monnier, farouchement catholique.

Dans les heures qui suivent la découverte, Blanche Monnier est envoyée à l’hôpital, tandis que sa mère et son frère sont arrêtés. Ces derniers n’expriment que peu de remords.

« Le Procureur de la République a de nouveau interrogé l’accusé et sa réponse n’a pas varié :

– Je ne suis pour rien, a-t-il dit, dans la séquestration de ma sœur, ni dans les tortures qu’elle a subies ; je n’ai fait qu’obéir à ma mère.

– Ce n’est pas une excuse, a répliqué le magistrat, votre conscience est aussi sale que la vermine où pourrissait votre sœur. […]

La mère est stupéfiante de calme et de tranquillité ; elle ne manifeste aucun repentir. Elle s’est écriée, à diverses reprises, en voyant toute cette agitation :

“Que de bruit pour rien !” »

Le public, attisé par le bruit de l’affaire, ne manque pas de se masser aux abords de la maison Monnier et de manifester sa soif de justice sans grand ménagement.

Dans la presse, les passions s’animent autant, quand elles ne virent pas à la foire d’empoigne entre les partisans de l’échafaud et les défenseurs de la veuve Monnier et de son fils, ancien sous-préfet.

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Puis contre toute attente, au bout de deux semaines d’incarcération, la veuve Monnier rend l’âme.

« Sitôt cet interrogatoire terminé, la mère de la séquestrée tomba dans un profond abattement, très remarqué par ses gardiens.

En effet, Mme Monnier, qui ne semblait pas avoir eu, jusque-là, conscience de la gravité du crime dont elle devait répondre devant la justice, aperçut tout à coup le terrible châtiment suspendu sur sa tête.

Et, comme elle était atteinte d’une affection cardiaque, le mal fit dès lors des progrès si rapides, que M. le docteur Jablonski, aussitôt mandé, diagnostiqua une mort prochaine. »

Le rythme des articles ne faiblit pas, d’autant que les dispositions testamentaires de Mme Monnier, largement en faveur de sa fille, accroissent la perplexité générale.

Tandis que Blanche se remet physiquement à défaut de recouvrer toute sa raison, son frère attend sa sentence. Elle tombe finalement le 11 octobre : 15 mois d’emprisonnement. Mais le notable Marcel Monnier fait appel, et se voit acquitté le 20 novembre.

La cour d’appel évoque un mauvais jugement, sous le joug de l’émotion et de la réprobation publique. Après des indignations d’usage, le tumulte médiatique s’apaise en une dizaine de jours.

Blanche et Marcel Monnier mourront tous deux en 1913. L’affaire reviendra sur le devant de la scène en 1930, sous la plume de l’écrivain André Gide et sa collection de chroniques judiciaires au titre éloquent : « Ne jugez pas ».

« Une courte préface avertit le lecteur que ce n’est point là un recueil de “causes célèbres”…

Mais bien des affaires, non nécessairement criminelles, dont les motifs restent mystérieux, échappent aux règles de la psychologie traditionnelle…

L’auteur des “Caves du Vatican” ajoute :

Notre désir n’est pas d’amuser le lecteur, mais de l’instruire. Nous nous placerons en face des faits, non en peintre ou en romancier, mais en naturaliste. »

Dans le cas de La Séquestrée de Poitiers comme dans celui, terrifiant, de L’Affaire Redureau, le naturalisme de Gide se nourrit d’énormément de données factuelles recontextualisées, de témoignages, d’extraits de procédures judiciaires. L’auteur ne vise pas à résoudre les mystères des cas abordés, mais à passer outre les premières impressions, forcément sidérantes. Le lecteur en apprend ainsi beaucoup sur les trois membres de la famille Monnier, leurs liens ou leur rapport à l’argent – mais aussi, à la  saleté et à la crasse.

Sans surprise, la quête de hauteur de la démarche d’André Gide ne séduira pas tout le monde : on lui assurera même le titre de « Professeur de scepticisme ».